Bruxelles pousse à nouveau les États membres à réduire ou éliminer la présence de Huawei et ZTE dans leurs réseaux de télécommunications. La Commission européenne recommande d’éviter ces fournisseurs dans les infrastructures critiques et prépare des modifications réglementaires pour transformer les recommandations du 5G Toolbox en obligations contraignantes. Six ans après les premières mises en garde, l’application reste inégale, et la question pratique demeure : l’Europe a-t-elle des alternatives réelles ?
Un débat qui dure depuis 2020, mais qui change de nature
L’UE considère depuis 2020 que certains fournisseurs représentent un risque élevé pour la sécurité des réseaux 5G — en particulier lorsqu’ils relèvent de juridictions susceptibles d’interférer avec leur indépendance opérationnelle. Certains États ont restreint Huawei et ZTE. D’autres, comme l’Espagne et l’Allemagne, préfèrent conserver une marge de décision nationale et éviter un veto européen automatique.
Ce débat arrive à un moment délicat. L’UE affiche des ambitions de souveraineté numérique, de cloud européen et d’autonomie stratégique, mais ses réseaux dépendent toujours d’une chaîne d’approvisionnement mondiale où la Chine, les États-Unis, la Corée, le Japon et Taïwan jouent chacun un rôle majeur. Interdire la technologie chinoise peut être une décision de sécurité justifiée, mais elle soulève aussi une question pratique : avec quoi remplacer ?
L’Espagne et l’Allemagne freinent le veto total
La Commission europenne recommande d’exclure les équipements Huawei et ZTE des infrastructures de connectivité. La réforme du cadre européen en cybiersécurité pourrait donner à Bruxelles plus de latitude pour imposer le retrait de fournisseurs jugés à risque dans des secteurs critiques — et le débat ne se limite plus à la 5G : il touche la fibre, l’énergie, les équipements médicaux, les drones, les semi-conducteurs.
L’Espagne et l’Allemagne ont exprimé leurs réticences à une interdiction imposée par Bruxelles. Les deux pays soutiennent que l’évaluation des risques doit rester du ressort national, en tenant compte de la situation spécifique de chaque réseau, des contrats existants et des coûts de remplacement.
L’Allemagne a accepté en 2024 de retirer d’ici la fin de la décennie les composants critiques de Huawei et ZTE de ses réseaux 5G sensibles, sans aller jusqu’à une rupture généralisée. L’Espagne, de son côté, n’a pas adopté de veto total : Telefónica a renouvelé ses contrats Huawei pour la partie résidentielle du 5G, tout en confiant l’infrastructure cœur à Nokia pour les services aux entreprises et aux administrations. MasOrange a confié à Ericsson la gestion de son réseau 5G Stand Alone et sa plateforme IMS.
Le vrai sujet n’est pas la qualité technique de Huawei — l’entreprise a été pendant des années l’un des fournisseurs les plus compétitifs du marché des télécommunications. La question est de savoir si une infrastructure critique européenne peut dépendre d’un fournisseur soumis à une juridiction que Bruxelles considère comme un risque. Huawei conteste ces accusations, mais la Commission maintient que le problème doit être traité sous l’angle de la sécurité de la chaîne d’approvisionnement.
Des alternatives européennes réelles, mais pas une chaîne complète
L’Europe ne part pas de zéro. Nokia (Finlande) et Ericsson (Suède) sont les alternatives européennes les plus matures face à Huawei et ZTE. Ces deux acteurs couvrent l’infrastructure 5G radio, le cœur 5G, le transport, la gestion de réseau, l’automatisation, le cloud RAN et les services aux opérateurs. Ils ne sont pas des projets expérimentaux — ce sont des fournisseurs avec déploiements actifs à grande échelle.
D’autres acteurs européens interviennent dans des couches complémentaires : Orange Business, Deutsche Telekom, Telefónica Tech, Thales, Atos/Eviden, Capgemini, SIAE Microelettronica, Amarisoft, Rohde & Schwarz. Ensemble, ils couvrent la cybiersécurité, l’intégration, les réseaux privés 5G, le transport ou l’edge computing. Mais le marché des équipements 5G macro reste concentré entre quelques grands fabricants mondiaux.
| Domaine | Alternatives européennes pertinentes | Remarque |
|---|---|---|
| RAN 5G et cœur 5G | Nokia, Ericsson | Options européennes les plus matures face à Huawei et ZTE |
| Réseaux privés 5G | Nokia, Ericsson, Orange Business, Deutsche Telekom, intégrateurs | Dépend des cas d’usage, du spectre, de l’intégration et du support local |
| Sécurité et intégration | Thales, Eviden, Capgemini, Telefónica Tech | Complémentaires au réseau, ne remplacent pas seuls le fournisseur RAN |
| Open RAN | Écosystème européen partiel, Nokia et opérateurs comme acteurs clés | Ne remplace pas encore massivement une infrastructure traditionnelle |
| Test et mesure | Rohde & Schwarz | Essentiel pour validation et certification, mais pas une solution réseau complète |
L’idée d’une solution « 100 % européenne » reste difficile à tenir. Nokia et Ericsson sont européennes, mais leurs équipements intègrent des semi-conducteurs, mémoires, logiciels et procédés industriels produits aux quatre coins du monde. Cette réalité vaut pour tous les grands fournisseurs du secteur. La dépendance aux composants asiatiques touche l’ensemble de la chaîne, Nokia et Ericsson compris.
La souveraineté réelle ne consiste pas à fabriquer tout en UE du jour au lendemain. Elle repose sur la réduction des dépendances critiques, la diversification des fournisseurs, le contrôle des couches sensibles, l’audit des logiciels et la capacité à ne pas rester bloqué par une décision extérieure.
Open RAN : une contribution réelle, mais pas une solution miracle
Open RAN peut réduire la dépendance aux fournisseurs fermés en séparant matériel, logiciel et interfaces de la couche d’accès radio. L’objectif est que les opérateurs combinent des composants de différents fabricants pour éviter d’être enfermés dans une architecture propriétaire. Pour l’Europe, cela correspond à une diversification bienvenue.
Mais Open RAN ne résout pas tous les problèmes. Son déploiement à grande échelle reste complexe pour des réseaux nationaux exigeant performance, couverture, faible latence et efficacité énergétique. Une architecture plus ouverte introduit aussi de nouveaux enjeux d’intégration et de sécurité : ouvrir des interfaces ne garantit pas automatiquement un réseau plus sûr.
La stratégie la plus cohérente n’est donc pas de remplacer brutalement Huawei par une seule alternative, ni de miser tout sur Open RAN. C’est de retirer progressivement les équipements à risque dans les couches critiques, de renforcer les fournisseurs européens, de développer des réseaux privés 5G pour l’industrie et l’administration, et de financer des capacités propres en logiciels, semi-conducteurs et cybiersécurité. Les enjeux pour les constructeurs de puces et mémoires pour l’IA illustrent combien cette stratégie de diversification touche toute la chaîne.
Souveraineté numérique sans naïveté
Un réseau 5G ne sert pas uniquement à regarder des vidéos plus vite. Il connecte des usines, des ports, des hôpitaux, la défense, des véhicules, l’énergie et les services publics. Dès qu’une infrastructure devient stratégique, le niveau de confiance exigé de ses fournisseurs doit augmenter en conséquence.
L’Europe dispose d’alternatives concrètes avec Nokia et Ericsson, mais pas encore d’une autonomie technologique totale : il lui manque des capacités industrielles en semi-conducteurs, plus de fournisseurs spécialisés, davantage de logiciels critiques en propre, une plus grande échelle en cloud et edge, et une politique d’achat public qui soutienne les entreprises européennes sans tomber dans le protectionnisme.
La Commission a sans doute raison de demander à réduire la dépendance à Huawei et ZTE. L’Espagne et l’Allemagne ont également des raisons d’être prudentes, de fixer des délais réalistes et de prendre des décisions fondées sur des analyses nationales. Ce qui serait contre-productif, c’est soit une guerre commerciale improviseée, soit une dépendance confortable qui ignore les risques réels.
L’objectif à viser est de construire des réseaux européens plus sûrs, plus auditables et moins dépendants de toute puissance extérieure — que ce soit la Chine, les États-Unis ou un autre acteur. La souveraineté numérique ne s’obtient pas uniquement en interdisant certains fournisseurs, mais en développant des alternatives capables de rivaliser.
Questions fréquentes
Pourquoi l’UE veut-elle limiter Huawei et ZTE ?
La Commission considère que ces fournisseurs représentent des risques élevés pour la cybiersécurité des infrastructures critiques, notamment en raison de leur exposition à des juridictions de pays tiers susceptibles d’interférer avec leur indépendance opérationnelle.
Pourquoi l’Espagne et l’Allemagne résistent-elles à un veto européen automatique ?
Ces deux pays estiment que chaque État doit évaluer ses propres risques, contrats existants et coûts de remplacement. Ils craignent aussi des tensions commerciales avec la Chine et une hausse des coûts pour les opérateurs.
Quelles sont les alternatives européennes concrètes à Huawei ?
Nokia et Ericsson sont les fournisseurs européens les plus avancés en 5G, couvrant le RAN, le cœur de réseau et les services associés. D’autres acteurs européens interviennent en intégration, sécurité, réseaux privés et tests, même si la chaîne d’approvisionnement n’est pas entièrement européenne.
Open RAN peut-il remplacer Huawei et ZTE ?
Il peut aider à diversifier les fournisseurs et à ouvrir les interfaces, mais ce n’est pas encore une solution universelle. Il exige une intégration complexe, une maturité opérationnelle et une capacité de soutien à grande échelle que peu d’opérateurs ont atteinte.