La partenariat entre IBM et Red Hat entre dans une nouvelle phase. La société qui a acquis Red Hat pour environ 34 milliards de dollars en 2019 intègre progressivement certaines fonctions d’entreprise tout en conservant, pour l’instant, des secteurs techniques comme l’ingénierie séparés. Ce mouvement intervient après six années durant lesquelles Red Hat s’est imposée comme un pilier essentiel du portefeuille logiciel d’IBM, avec OpenShift, Ansible et ses technologies d’intelligence artificielle de plus en plus intégrées dans la stratégie multi-cloud hybride.
Les clés d’IBM et Red Hat en 30 secondes
- IBM a finalisé l’acquisition de Red Hat en juillet 2019 pour environ 34 milliards de dollars.
- Red Hat a vu ses revenus passer d’environ 3,4 milliards de dollars en 2019 à près de 6,5 milliards cinq ans plus tard.
- OpenShift est passé de 100 millions de dollars de revenus récurrents annuels à 1,3 milliard, selon IBM.
- À partir de 2026, des fonctions telles que les ressources humaines, la finance, la comptabilité et le juridique seront intégrées à IBM.
- CentOS, l’accès au code source de RHEL et l’intégration du middleware révèlent les tensions potentielles dans cette relation.
L’histoire offre deux lectures qu’il convient de distinguer. Sur le plan stratégique, IBM a réussi à faire de Red Hat un composant central de sa stratégie logicielle et cloud hybride. Du point de vue de la communauté et de certains clients, plusieurs décisions post-acquisition ont suscité des incertitudes quant au degré d’autonomie de Red Hat et à l’évolution potentielle de son modèle open source.
Les données financières permettent de comprendre l’importance de Red Hat pour IBM. Au troisième trimestre 2024, IBM a indiqué que les revenus de Red Hat avaient atteint environ 6,5 milliards de dollars, presque le double de ce qu’ils étaient lors de l’annonce de l’acquisition. La même période a vu OpenShift multiplier ses revenus récurrents annuels par plus de dix, atteignant 1,3 milliard de dollars.
D’une acquisition de 34 milliards à la pièce maîtresse du cloud hybride
IBM a annoncé l’acquisition en octobre 2018, avec une valeur d’entreprise estimée à environ 34 milliards de dollars, et l’a finalisée le 9 juillet 2019. La promesse était de conserver Red Hat comme une entité distincte, en préservant sa marque, son siège, ses pratiques et son modèle de développement ouvert.
Pour IBM, cette opération était logique. La société cherchait à renforcer sa position dans le cloud hybride et multicloud à un moment où les entreprises commençaient à associer leurs propres centres de données avec différents fournisseurs de cloud public.
Red Hat apportait précisément les éléments nécessaires : Red Hat Enterprise Linux (RHEL), OpenShift, des technologies de containers et une présence consolidée dans le logiciel d’entreprise open source. IBM affirmait alors que cette synergie permettrait d’exécuter des applications dans des data centers privés, des clouds privés et des services de fournisseurs comme AWS, Microsoft Azure, Google Cloud ou IBM Cloud.
Peu après la clôture, IBM a transformé plus de 100 produits de son catalogue pour les faire fonctionner sur OpenShift et a lancé les IBM Cloud Paks, avec pour objectif de déployer des applications d’entreprise dans divers environnements cloud via une plateforme commune.
Ceci a été une des premières indications sur la façon dont IBM envisageait d’utiliser Red Hat. La vision ne se limitait pas à une simple acquisition d’une distribution Linux. OpenShift devait devenir la couche sur laquelle IBM pourrait commercialiser des logiciels, des services, de l’automatisation et des outils de gestion de données.
OpenShift, Ansible et l’avènement de l’intelligence artificielle
Les résultats indiquent que cette stratégie porte ses fruits sur le plan commercial.
IBM a annoncé en 2024 que Red Hat avait atteint environ 6,5 milliards de dollars de revenus et que OpenShift multipliait par plus de dix ses revenus récurrents annuels depuis l’acquisition. La société a aussi souligné la croissance d’Ansible et l’arrivée de RHEL AI et OpenShift AI.
Cette évolution est particulièrement significative alors qu’IBM déplace une partie de sa stratégie d’intelligence artificielle vers des infrastructures d’entreprise basées sur Red Hat.
OpenShift AI est devenue une composante clé pour développer, entraîner et déployer des applications d’intelligence artificielle et d’apprentissage automatique dans des environnements hybrides. IBM a également intégré cette technologie avec des produits comme watsonx et Ansible Lightspeed.
En 2025, Red Hat a encore renforcé cette orientation. OpenShift AI a intégré de nouvelles capacités pour les modèles IA, et lors du Red Hat Summit, la communauté open source a présenté llm-d, axé sur l’inférence distribuée des modèles génératifs. Parmi ses partenaires fondateurs figurent IBM Research, NVIDIA, Google Cloud et CoreWeave.
Ansible évolue également vers l’intelligence artificielle. La version 2.6 introduit Ansible Lightspeed avec des assistants génératifs et supporte divers fournisseurs de modèles via un approche BYOM (Bring Your Own Model). Red Hat indique que la compatibilité avec des modèles Red Hat AI, OpenAI et Azure OpenAI est assurée, avec des intégrations prévues avec IBM watsonx.ai et Google Gemini.
En mai 2026, IBM a franchi une nouvelle étape en proposant Red Hat AI Inference et Red Hat OpenShift Virtualization en tant que services gérés sur IBM Cloud. L’objectif est d’allier les capacités de Red Hat à une infrastructure gérée par IBM pour les charges d’intelligence artificielle et la virtualisation.
Cette orientation est majeure : Red Hat ne se limite plus à un fournisseur de Linux et de containers. Ses technologies deviennent une couche centrale dans l’offre d’IBM autour de l’IA, de l’automatisation, de la virtualisation et du cloud hybride.
Le premier changement structurel majeur anticipé avant la réorganisation de 2026
L’intégration administrative annoncée en septembre 2025 n’a pas été le premier mouvement rapprochant la structure des deux sociétés.
En février 2025, Red Hat a annoncé que ses équipes produit et ingénierie middleware seraient intégrées à l’organisation IBM chargée de la sécurité des données, de la gestion des identités et des runtimes. La société expliquait vouloir unifier sa stratégie pour les applications Java et les solutions d’intégration.
Quelques mois plus tard, un élargissement de cette intégration a été annoncé. À partir du début 2026, la majorité des employés des secteurs administratif et général de Red Hat, y compris ressources humaines, finance, comptabilité et juridique, passeraient chez IBM. Selon The Register, l’ingénierie et d’autres secteurs techniques resteraient chez Red Hat, même si certains employés exprimaient des inquiétudes quant à la consolidation des postes identiques.
Ce point est crucial puisque la promesse initiale de 2019 était très claire : IBM avait promis de préserver l’indépendance et la neutralité de Red Hat.
Cette restructuration ne prouve pas que cette indépendance technique ait disparu. Elle indique cependant que le modèle de séparation initial n’est plus totalement en place après six ans.
CentOS a ouvert la première grande fracture
L’épisode CentOS demeure probablement le précédent qui influence le plus la perception de la communauté.
En décembre 2020, le projet annonçait le déploiement de CentOS Linux vers CentOS Stream. CentOS Linux 8 a stoppé sa maintenance le 31 décembre 2021, et CentOS Linux 7 a atteint la fin de sa vie utile le 30 juin 2024. CentOS Stream occupe désormais le rôle de branche de développement public en amont de RHEL.
La différence est essentielle. CentOS Linux était une reconstruction de RHEL en suivant le cycle de celle-ci, tandis que CentOS Stream fonctionne comme une branche de développement en amont de RHEL.
Pour les entreprises utilisant CentOS Linux comme plateforme stable et gratuite, ce changement a nécessité des décisions de migration. Le projet CentOS lui-même recommandait alors de passer à CentOS Stream, de transformer leurs systèmes en RHEL, ou d’adopter une autre distribution de l’écosystème Enterprise Linux.
Le second conflit s’est produit en 2023 avec la disponibilité du code source de RHEL. Red Hat a décidé que CentOS Stream serait le dépôt public du code source lié à RHEL, et que clients et partenaires continueraient d’accéder aux sources de RHEL via leurs portails d’abonnement.
Red Hat a affirmé que le code restait accessible et que CentOS Stream favorisait une collaboration plus directe dans le développement. Néanmoins, ce changement a modifié la façon dont les distributions reconstruisant RHEL obtenaient leurs sources, impactant des projets comme AlmaLinux ou Rocky Linux, qui ont dû adapter leurs processus.
Red Hat n’a pas présenté cette évolution comme un abandon de l’open source. La société a explicitement précisé que le code de CentOS Stream resterait accessible publiquement.
Le vrai enjeu pour les utilisateurs professionnels n’est donc pas que RHEL cesse d’être open source, mais que la dépendance vis-à-vis d’un seul fournisseur pour le calendrier, l’accès aux sources, les conditions commerciales et l’évolution de produits puisse poser problème, notamment pour faire fonctionner plusieurs milliers de systèmes d’entreprise.
Quels risques pour un département IT ?
Ce contexte ne nécessite pas de quitter Red Hat, mais invite à une évaluation plus prudente de l’infrastructure basée sur ses technologies.
Le premier risque est la concentration. Une entreprise peut utiliser RHEL, OpenShift, Ansible, OpenShift AI, les services IBM Cloud et des outils pour la donnée et l’IA, mais cette dépendance croissante peut rendre vulnérable face à une relation commerciale unique.
Le second est le changement de cycle produit. La décision de migration vers une plateforme gratuite ou open source peut imposer à des centaines ou milliers d’organisations de devoir migrer, avec des impacts importants. Les entreprises déployant des systèmes sur plusieurs années doivent prévoir l’évolution de chaque composant.
Le troisième concerne la disponibilité du code et la possibilité de créer des alternatives. Bien que l’accès au code source de CentOS Stream n’ait pas été supprimé, la modification des mécanismes pour accéder aux sources de RHEL peut compliquer la reconstruction ou la diversification des environnements.
Enfin, il y a la dimension organisationnelle. La fusion de fonctions administratives et certaines activités produit montre que IBM est prêt à partager ses structures avec Red Hat si cela sert une stratégie commune.
Cela ne signifie pas que Red Hat disparaîtra comme marque ni qu’OpenShift ne restera pas un produit autonome, ni qu’IBM intégrera forcément ses équipes d’ingénierie. Mais cela justifie que les responsables IT suivent attentivement ces évolutions et anticipent les risques liés à la dépendance technologique.
À l’inverse, la situation témoigne aussi de l’investissement d’IBM dans Red Hat : la croissance du déploiement d’OpenShift et leur intégration comme pierre angulaire de la stratégie cloud cloud hybrid et IA. En 2024, les activités cloud hybride d’IBM, incluant RHEL, OpenShift, Ansible et Red Hat AI, ont généré 6,5 milliards de dollars, avec une croissance de 12% par rapport à 2023, selon la nouvelle organisation de reporting de l’entreprise.
Six ans après l’achat, Red Hat ne paraît pas un actif abandonné : au contraire, elle s’est progressivement intégrée dans la stratégie logicielle et l’orientation IA d’IBM.
La question qui demeure est celle de l’étendue de cette intégration, et si elle pourra se faire sans compromettre les valeurs fondamentales qui ont fait la force de Red Hat : sa communauté, son positionnement open source, la neutralité multi-cloud, et la capacité à maintenir une plateforme indépendante d’un seul fournisseur.
Questions fréquentes
Combien IBM a-t-elle payé pour Red Hat ?
IBM a annoncé l’acquisition pour une valeur d’environ 34 milliards de dollars en 2019, elle a été finalisée le 9 juillet de la même année.
Quelle a été la croissance de Red Hat depuis l’acquisition ?
En 2024, IBM indiquait que Red Hat atteignait environ 6,5 milliards de dollars de revenus, contre environ 3,4 milliards en 2019.
Que sont devenus CentOS et CentOS Stream ?
CentOS Linux a été progressivement remplacé par CentOS Stream comme plateforme de développement en amont de RHEL. La version 7 de CentOS Linux a pris fin le 30 juin 2024.
IBM intègre-t-elle entièrement Red Hat ?
Pas exactement. La réorganisation annoncée pour 2026 concerne principalement les fonctions administratives (RH, finances, juridique). L’ingénierie et d’autres secteurs techniques devraient rester chez Red Hat, bien que des intégrations concrètes aient déjà eu lieu, comme la fusion partielle du middleware en 2025.