La computation quantique européenne vient de recevoir l’une de ses plus importantes impulsions industrielles. QuantWare, une entreprise néerlandaise née en tant que spin-off de QuTech à l’Université de Delft, a levé une ronde de financement de série B de 178 millions de dollars, soit environ 152 millions d’euros, afin d’accélérer le développement de ses processeurs quantiques supraconducteurs et d’élargir ses capacités de fabrication.
Cette opération bénéficie de la participation d’Intel Capital, In-Q-Tel, ETF Partners, ainsi que plusieurs investisseurs existants, notamment FORWARD.one, Invest-NL Deep Tech Fund, QDNL Participations et Graduate Ventures. Selon l’entreprise, il s’agit de la plus grande levée privée effectuée à ce jour par une société dédiée spécifiquement aux processeurs quantiques industriels. Ce financement intervient après l’annonce de VIO-40K, une architecture qui permet à QuantWare d’envisager des processeurs pouvant atteindre 10 000 qubits, une échelle que l’entreprise présente comme étant 100 fois supérieure à l’état actuel de la technologie.
Le défi ne se limite plus simplement à fabriquer de meilleurs qubits
Pendant des années, la majeure partie du débat sur la computation quantique s’est concentrée sur la qualité des qubits : leur fidélité, leur stabilité, leur temps de cohérence et leur résistance au bruit. Ces aspects restent incontournables. Mais, à mesure que le secteur tente de passer de processeurs expérimentaux à des systèmes ayant une utilité commerciale, le goulet d’étranglement commence aussi à se déplacer vers des enjeux plus physiques et industriels : câblage, interconnexion, empaquetage, fabrication reproductible et capacité à intégrer des milliers de qubits sans que le système devienne ingérable.
Voici précisément le point qui a attiré l’attention d’Intel Capital. Kike Miralles, investisseur chez Intel, résume la thèse clairement : dans la computation quantique supraconductrice, la scalabilité est de plus en plus limitée par le routage, l’emballage et la fabricabilité, et non uniquement par la conception du qubit. QuantWare a rapidement identifié ce problème et a développé VIO pour y répondre, selon Intel Capital.
VIO est l’architecture modulaire de QuantWare pour processeurs quantiques. La société la décrit comme une plateforme ouverte capable de faire évoluer des chiplets quantiques propres et tiers. Plutôt que de miser sur une pile fermée et entièrement intégrée, QuantWare souhaite offrir une sorte de base industrielle sur laquelle d’autres acteurs de l’écosystème pourront bâtir. Cette vision revêt une importance particulière car le marché quantique demeure fragmenté entre laboratoires, startups, grandes sociétés technologiques, instituts nationaux et fournisseurs spécialisés.
La promesse de VIO-40K est ambitieuse : une architecture conçue pour 10 000 qubits et 40 000 lignes d’entrée-sortie. L’objectif n’est pas seulement d’augmenter le nombre de qubits, mais de créer des processeurs pouvant être fabriqués et intégrés à l’échelle industrielle. La société évoque également une meilleure efficacité énergétique par ordinateur, une métrique qui pourrait prendre de l’importance si les systèmes quantiques passent du stade de prototypes scientifiques à des infrastructures réelles, où consommation, maintenance et disponibilité deviennent des variables critiques.
KiloFab, une usine ouverte pour la chaîne quantique
Ce financement permettra également de financer KiloFab, que QuantWare présente comme la plus grande usine dédiée aux processeurs quantiques à architecture ouverte. L’installation doublerait la capacité de production de l’entreprise par un facteur 20 et vise à répondre à une demande mondiale croissante. À ce jour, QuantWare affirme avoir livré ses processeurs quantiques à plus de 50 clients dans 20 pays, parmi lesquels des entreprises de computation quantique, des instituts de recherche nationaux et de grands groupes technologiques.
Ce point est crucial car la computation quantique nécessite bien plus que des avancées en laboratoire. Elle nécessite une chaîne d’approvisionnement robuste. Tout comme l’industrie des semi-conducteurs classiques repose sur des fonderies, l’empaquetage, des outils de conception, des matériaux et des fournisseurs spécialisés, l’industrie quantique devra également développer ses propres couches industrielles. QuantWare cherche précisément à occuper cette position : en tant que fournisseur horizontal de QPU, de services de fabrication et d’empaquetage de chiplets pour d’autres acteurs.
La comparaison avec le secteur des semi-conducteurs traditionnels n’est pas parfaite, mais elle est éclairante. Aujourd’hui, personne ne s’attend à ce que chaque société concevant des puces fabrique ses propres wafers, construise ses outils ou contrôle tout le processus de bout en bout. En quantique, beaucoup tentent encore de gérer trop de pièces simultanément. Une architecture ouverte et une usine dédiée pourraient accélérer le développement de systèmes que certains acteurs ne souhaitent ou ne peuvent pas construire entièrement eux-mêmes.
La présence d’In-Q-Tel confère également une dimension géopolitique. IQT est un investisseur stratégique à but non lucratif lié à la communauté de sécurité nationale des États-Unis et à leurs alliés. Son implication dans cette levée indique que la computation quantique commence à être considérée comme une technologie stratégique, avec des implications pour la défense, la cybersécurité, la simulation, les matériaux, les télécommunications et la compétitivité industrielle.
L’Europe cherche à peser dans une course dominée par des géants
QuantWare est basée à Delft, aux Pays-Bas, et sa croissance intervient à un moment où l’Europe tente de renforcer son rôle dans les technologies stratégiques. La computation quantique fait partie des domaines où le continent dispose de recherches de premier plan, d’instituts solides et de startups prometteuses, mais il reste encore à répondre à une question cruciale : comment transformer cette base scientifique en entreprises industrielles capables de concurrencer les États-Unis et la Chine ?
La levée de 178 millions de dollars ne comble pas encore cette lacune, mais elle la réduit sensiblement. Ce financement permet à QuantWare d’investir dans la fabrication, de recruter des talents et d’accroître ses capacités pour répondre à une demande mondiale. Il envoie aussi un signal fort au marché : l’Europe peut produire des entreprises quantiques dotées d’ambitions industrielles, pas seulement des laboratoires ou projets de niche.
De son côté, Intel Capital profite également de cette opération pour s’offrir une visibilité dans une étape cruciale de la computation quantique supraconductrice, sans avoir à maîtriser tous les défis d’échelle en interne. Depuis des décennies, Intel investit dans le futur de l’informatique, et la quantique s’inscrit dans cette vision à long terme. S’engager avec QuantWare a aussi du sens du point de vue du packaging et de la fabrication avancée, domaines où Intel cherche à regagner du terrain dans les semi-conducteurs classiques.
Il convient toutefois de faire preuve de prudence. Parler de processeurs pouvant aller jusqu’à 10 000 qubits ne signifie pas que la computation quantique tolérante aux erreurs et réellement pratique est aujourd’hui imminente. La qualité des qubits, la correction d’erreurs, les logiciels, les algorithmes, la cryogénie et l’intégration complète de systèmes restent des défis de taille. De plus, tous les qubits ne se valent pas, et le simple nombre brut n’assure pas une avance pratique immédiate.
Cependant, cette annonce marque l’avènement d’une nouvelle étape. La question n’est plus seulement de savoir si les qubits fonctionnent en laboratoire. Elle concerne maintenant leur fabrication, leur connexion et leur déploiement dans un contexte industriel. Sur ce terrain, QuantWare souhaite jouer un rôle clé en tant que fournisseur structurant pour tout l’écosystème.
La progression de la computation quantique se fera avec prudence, avec des échéances difficiles à anticiper. Mais cette levée montre que le capital commence à s’orienter vers les composants fondamentaux de l’industrie de demain : architectures évolutives, usines dédiées et chaînes d’approvisionnement ouvertes. Si VIO et KiloFab tiennent leurs promesses, l’entreprise néerlandaise pourrait devenir un acteur essentiel pour faire passer la computation quantique supraconductrice du stade du prototype à celui de systèmes à vocation commerciale.
Questions fréquentes
Qu’a annoncé QuantWare ?
QuantWare a levé 178 millions de dollars en série B pour développer son architecture quantique VIO, progresser vers des processeurs à 10 000 qubits et étendre sa capacité de fabrication avec KiloFab.
Qu’est-ce que VIO-40K ?
Il s’agit d’une architecture de processeur quantique modulaire conçue par QuantWare pour atteindre jusqu’à 10 000 qubits et 40 000 lignes d’entrée-sortie, avec une approche ouverte permettant l’intégration de designs propres et tiers.
Pourquoi Intel Capital investit-elle ?
Intel Capital voit en QuantWare une solution aux principaux goulots d’étranglement de la computation quantique supraconductrice, tels que le câblage, l’empaquetage, l’interconnexion et la fabrication à grande échelle.
Est-ce que cela signifie que des ordinateurs quantiques commerciaux sont déjà pour demain ?
Pas immédiatement. Ce financement accélère une étape cruciale de la chaîne, celle des processeurs quantiques, mais de nombreux défis liés à la correction d’erreurs, à l’intégration des systèmes, aux logiciels, à la cryogénie et aux applications concrètes restent à relever.
vía : intelcapital