L’intelligence artificielle était en passe de devenir la technologie native de la génération la plus jeune. Natifs numériques, utilisateurs intensifs des réseaux sociaux, habitués à étudier, travailler et communiquer via des outils en ligne, ils semblaient être le public le mieux préparé à adopter l’IA générative sans grande résistance. Mais quelque chose semble se compliquer dans cette narration.

Le rejet ne provient plus uniquement des profils plus âgés, des enseignants désorientés ou des travailleurs craignant d’être remplacés. Il apparaît aussi chez les universitaires, diplômés récents et jeunes qui devraient voir l’IA comme un avantage compétitif. Aux États-Unis, plusieurs cérémonies de remise des diplômes ont laissé une image embarrassante pour le secteur technologique : des dirigeants et personnalités clés évoquant l’IA devant des promotions sur le point d’intégrer le marché du travail, accueillis par des huées en direct.

De l’enthousiasme à la lassitude

Le cas le plus souvent cité ces derniers jours est celui de l’Université de l’Arizona, où l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, a été hué pendant son discours de remise des diplômes en évoquant l’intelligence artificielle et son impact sur l’avenir. Il en a été de même à la Middle Tennessee State University, où Scott Borchetta, PDG de Big Machine Records, a reçu une réaction négative après avoir présenté l’IA comme une force qui réécrit déjà la production musicale et audiovisuelle. The Guardian a recueilli plusieurs témoignages d’étudiants résumant bien le problème : ils ne sentent pas qu’on leur offre un outil, mais qu’on leur fait savoir que le futur pour lequel ils ont été formés pourrait disparaître avant même d’avoir commencé.

Cette réaction ne doit pas être interprétée comme de la technophobie juvénile. Les données pointent vers quelque chose de plus contradictoire. Selon Gallup, 51 % des jeunes de la génération Z, âgés de 14 à 29 ans, utilisent l’IA générative quotidiennement ou hebdomadairement. Autrement dit, cette génération ne ignore pas la technologie. Elle l’utilise. Elle la teste. Elle l’intègre. Mais en même temps, leur malaise grandit : leur enthousiasme diminue, l’espoir s’érode, et l’angoisse reste élevée.

C’est pourquoi il faut nuancer certaines statistiques qui circulent sur les réseaux. Il n’existe pas de référence solide et largement vérifiable permettant d’affirmer, sans ambiguïté, que 49 % des jeunes de 20 à 28 ans « boycottent » l’IA. Cependant, des données montrent qu’une moitié environ de la génération Z ne l’utilise pas chaque semaine, qu’une part significative ressent de l’anxiété ou de la colère, et que beaucoup doutent de son impact sur l’apprentissage, la créativité et l’emploi. Réduire tout cela à un simple « boycott » peut faire un bon titre viral, mais cela rabaisse le diagnostic.

Le rejet ne naît pas d’une incompréhension de l’IA. Il découle d’une compréhension très fine de ses conséquences potentielles.

Le premier emploi, la grande blessure

Les débats sur l’IA sont souvent abordés du point de vue de la productivité des entreprises : faire plus avec moins, automatiser des tâches, réduire les coûts, accélérer les processus et transformer des industries. Pour un PDG, ce message peut évoquer l’efficience. Pour un jeune de 22 ans tout juste diplômé, cela peut sonner comme une menace.

L’implicite est clair : « Adapte-toi vite, car ton premier emploi pourrait déjà avoir disparu ». Et lorsque ce message est prononcé lors d’une cérémonie de remise des diplômes, devant des jeunes ayant investi années et ressources dans leur formation, la réaction émotionnelle ne surprend personne.

L’intégration sur le marché du travail a toujours été une étape d’apprentissage. Beaucoup de postes pour débutants n’étaient pas parfaits, mais permettaient d’acquérir du recul, de comprendre les processus, de faire des erreurs sous supervision, de connaître un secteur et de construire une carrière. Si l’IA se charge justement de ces premières tâches, le risque n’est pas seulement de supprimer certains emplois. C’est de briser l’échelle de progression qui forgeait les futurs professionnels.

La comparaison habituelle avec les tableurs ou Internet est limitée. Les tableurs ont profondément changé le travail administratif et financier, tout en élargissant les marchés et créant de nouvelles fonctions. L’IA générative s’insère dans un domaine différent : elle peut produire du texte, du code, des analyses, des résumés, des images, des présentations, de la documentation, voire effectuer des tâches de bureau qui permettaient autrefois de débuter. La menace ne réside pas uniquement dans le licenciement, mais aussi dans le non recrutement.

C’est là toute la clé générationnelle. Pour certains dirigeants, l’IA est un outil qui accroît la productivité des équipes déjà formées. Pour beaucoup de jeunes, elle peut apparaître comme une technologie qui réduit leurs chances de devenir ces professionnels qualifiés.

L’importance d’une pédagogie plutôt que simplement de la formation technique

Le rapport de Gallup et Walton Foundation de 2025 révélait déjà une fracture claire : 79 % de la génération Z avaient utilisé des outils d’IA, mais 41 % se disaient anxieux face à cette technologie. Il soulignait aussi que les jeunes ayant reçu une orientation claire en milieu scolaire ou universitaire se sentaient beaucoup mieux préparés à son usage après leur diplôme.

Cela rappelle une leçon essentielle pour les universités, les entreprises et les gouvernements. Il ne suffit pas de répéter que l’IA est inévitable ni de dire aux jeunes de « l’apprendre ». Il faut leur expliquer quels changements cela implique, quelles compétences seront valorisées, quelles limites à l’automatisation, quels nouveaux métiers pourraient apparaître, et comment protéger ceux qui entrent sur le marché du travail durant cette transition.

L’alphabétisation à l’IA ne doit pas se limiter à apprendre à rédiger des prompts. Elle doit intégrer du discernement, de l’éthique, de la vérification, la compréhension des enjeux commerciaux, la pensée critique, la préservation de la vie privée, la gestion des biais, le respect des droits du travail et la capacité d’utiliser la technologie sans dépendance aveugle. Si l’IA est présentée comme une menace abstraite et irrésistible, elle suscitera des résistances. Si elle est vue comme un outil maîtrisable, permettant d’élargir les possibilités, la donne change.

Il faut aussi instaurer une confiance. Selon Pew Research, les jeunes adultes sont plus enclins que les plus âgés à utiliser l’IA, mais nombreux sont ceux qui restent prudents quant à ses impacts sur la créativité, les relations humaines et d’autres aspects de la vie quotidienne. L’adoption et la méfiance cohabitent déjà.

L’IA a besoin d’un récit plus humain

Le secteur technologique a fait une erreur de ton. En véhiculant une image de l’IA trop axée sur le langage d’affaire, trop financière et froide, il s’est adressé à une génération en période de vulnérabilité. « Productivité », « efficience », « automatisation » et « disruption » résonnent bien en présentation auprès d’investisseurs. Sur une scène de remise de diplômes, ces termes peuvent donner l’impression d’une menace pour l’emploi.

Cela ne veut pas dire qu’il faille nier la réalité. L’IA transformera le travail. Essayer de l’arrêter totalement est irréaliste. Mais le faire avec peu d’empathie ne fait qu’alimenter le rejet. Le message doit être plus sincère : certaines tâches disparaîtront, d’autres évolueront, et de nouvelles opportunités surgiront. La différence dépendra de ceux qui auront accès à la formation, à l’accompagnement et aux expériences concrètes pour apprendre à travailler avec l’IA.

Les jeunes n’ont pas besoin qu’on leur dise que le train est en marche et qu’il faut se ranger. Ils ont besoin qu’on leur tende la main pour monter à bord, tout en restant conscients que ce train peut aussi passer sur ceux qui n’ont pas les ressources, les contacts ou le temps pour s’adapter.

La discussion autour de l’intelligence artificielle n’est plus seulement une question technique. Elle est générationnelle, professionnelle et émotionnelle. Les huées lors des remises de diplômes américaines sont un signal précurseur de quelque chose de plus large : une partie de la jeunesse n’écarte pas l’IA par ignorance, mais par manque de confiance envers ceux qui la présentent comme une trajectoire inévitable.

La véritable question n’est pas si les jeunes appartiennent au camp des 49 % ou des 51 %. Elle consiste à savoir si entreprises, universités et gouvernements verront l’adoption de l’IA comme une transition humaine ou simplement comme une course à la productivité. La réponse déterminera si la prochaine génération utilisera l’IA pour l’améliorer ou la percevra comme une technologie contre elle.

Questions fréquentes

Les jeunes rejettent-ils l’intelligence artificielle ?
Pas de manière généralisée. Beaucoup de jeunes utilisent l’IA fréquemment, mais ils ressentent aussi de l’anxiété, de la colère et de la méfiance concernant ses impacts sur l’emploi, l’apprentissage et la créativité.

Faut-il croire que 49 % des jeunes boycottent l’IA ?
Aucune source solide et largement vérifiable ne permet d’affirmer cela catégoriquement. Les données disponibles montrent une relation ambivalente : utilisation fréquente, mais aussi inquiétude et résistance croissante.

Pourquoi y a-t-il eu des huées lors des discours sur l’IA dans les cérémonies américaines ?
Parce que beaucoup d’étudiants ont perçu ces discours comme une menace pour leurs opportunités professionnelles, précisément au moment où ils entrent sur le marché du travail.

Que devraient faire les universités et les entreprises ?
Former à l’IA de manière pratique et humaine : usage responsable, pensée critique, vérification, droits du travail, sécurité, respect de la vie privée et accompagnement pour s’adapter aux nouveaux métiers.