En Espagne, 83,4 % des nœuds de distribution sont saturés pour accueillir une nouvelle demande, selon Aelec, l’association des distributeurs électriques. Red Eléctrica a confirmé de son côté que seulement 25 % de ses nœuds de transport disposent encore d’une capacité disponible. Le pays a installé 95,6 GW de puissance renouvelable en 2025, soit une croissance de 11,7 % par rapport à l’année précédente. Mais ce chiffre coexiste avec une réalité moins visible : sans points de raccordement disponibles et sans stockage suffisant, la transition énergétique peut avancer plus vite dans les déclarations que dans l’infrastructure.
Le problème n’est pas le manque d’ambition. L’Espagne dispose de l’un des meilleurs potentiels solaires et éoliens en Europe, d’une industrie renouvelable mature et d’une demande croissante liée à l’électrification. La difficulté est dans la séquence : objectifs, projets et attentes ont été promus à une vitesse supérieure à la capacité du réseau à absorber la nouvelle production et la nouvelle demande dans toutes les régions.
Le goulot d’étranglement n’est plus la production : c’est la connexion
Pendant des années, le débat énergétique s’est concentré sur le nombre de mégawatts renouvelables installables. Cette question reste importante, mais elle ne suffit plus. L’enjeu actuel est de connecter, gérer et consommer cette électricité là où elle est nécessaire, au bon moment.
Le stockage installé dans le système électrique espagnol s’élève à 3 427 MW, dont 3 331 MW pour l’hydraulique pompée et seulement 96 MW pour les batteries. Un système avec beaucoup d’énergie solaire et éolienne nécessite des capacités pour déplacer l’énergie entre les heures, absorber les excédents et stabiliser le réseau. Sans stockage et sans mécanismes de flexibilité, le système peut connaître une abondance de production à certaines heures et une insuffisance dans d’autres.
| Indicateur | Donnée |
|---|---|
| Nœuds de distribution saturés pour nouvelle demande | 83,4 % |
| Nœuds de transport avec capacité disponible | 25 % |
| Puissance renouvelable installée en 2025 | 95,6 GW (+11,7 %) |
| Stockage total installé | 3 427 MW |
| Batteries dans le stockage total | 96 MW |
| Demande accordée depuis 2022 mais non encore en service | 11,8 GW |
| Permis d’accès pour renouvelables (transport) | 129 GW |
| Permis d’accès pour stockage (transport) | 16 GW |
| Permis d’accès pour la demande (transport) | 19 GW |
La congestion ne signifie pas que toute l’Espagne manque de capacité ou que chaque projet soit irréalisable. Elle indique que la capacité disponible est mal répartie, que les points de connexion attractifs se remplissent rapidement et que de nombreux projets se battent pour les mêmes points de raccordement. Une usine, un centre de données IA, un hub de recharge électrique ou un nouveau développement résidentiel peuvent se retrouver bloqués non par un manque d’électricité, mais par l’absence d’accès viable dans une localisation précise.
Pourquoi le réseau ne suit pas
La croissance des renouvelables a été plus rapide que celle du réseau. Une centrale photovoltaïque peut être développée en quelques mois ; une sous-station, une ligne de transport ou un renforcement de distribution prennent souvent plusieurs années. Le rythme de déploiement industriel et le rythme administratif n’ont pas été synchronisés.
Le stockage reste un maillon faible. L’hydraulique pompée domine, et les batteries représentent une infime part. Cela limite la capacité à tirer parti des excédents solaires ou éoliens et à maintenir l’équilibre aux heures de forte demande.
La demande évolue aussi. L’électrification ne provient plus seulement des ménages ou des véhicules. Les data centers IA consomment des volumes croissants d’électricité avec des profils de charge très intenses, comme en témoigne la course européenne pour sécuriser de l’énergie nucléaire et renouvelable pour les campus IA. S’ajoutent les usines de batteries, la logistique électrifiée, l’hydrogène et les nouvelles activités numériques. Ces demandes sont concentrées, intenses et exigent des calendriers de raccordement rigoureux.
Il y a aussi 11,8 GW de demande dont l’accès est accordé depuis 2022 mais qui n’est pas encore en service. Une partie de cette capacité correspond à des projets en développement, mais une autre reste bloquée sans se transformer en consommation effective. Quand la capacité est réservée sans être utilisée, d’autres projets attendent.
Des responsabilités partagées, pas un seul coupable
La saturation du réseau n’a pas un seul responsable. C’est un problème systémique né de décisions publiques, réglementaires, industrielles et territoriales qui n’ont pas évolué au même rythme.
Le Gouvernement fixe les objectifs énergétiques et les normes. Mais si la volonté de déployer les renouvelables et d’électrifier n’est pas accompagnée d’un réseau, d’un stockage et de permis efficaces, le système accumule des goulots d’étranglement. La CNMC détermine une partie du cadre de rémunération des réseaux : protéger le consommateur tout en évitant des coûts excessifs reste un équilibre difficile à tenir quand la demande accélère.
Red Eléctrica publie ses cartes de capacité, ce qui a amélioré la transparence, mais a aussi rendu visible l’ampleur du problème sur les nœuds de transport. Les distributeurs constatent la même saturation en basse et moyenne tension. Certains permis accordés ne se transforment pas en projets concrets dans les délais. Et les administrations locales ajoutent leur propre couche de complexité : un poste de transformation ou une ligne peuvent rester bloqués des années pour des raisons administratives, malgré un besoin technique avéré.
Ce qu’il faudrait faire, dans l’ordre
Le débat ne devrait pas opposer renouvelables et réseau. L’Espagne a besoin des deux. Limiter la croissance des renouvelables ne résoudrait pas l’insuffisance de capacité pour la nouvelle demande. Construire de la puissance renouvelable sans améliorer le réseau, le stockage ou la flexibilité pourrait même aggraver les déséquilibres.
La solution passe par la séquence : transparence réelle sur la capacité disponible, critères plus stricts pour éviter la concentration spéculative sur certains points, investissement dans le transport et la distribution là où la demande est ferme, stockage et flexibilité traités comme éléments centraux du système (pas optionnels), simplification administrative sans compromettre la protection environnementale, et signaux économiques qui encouragent une demande adaptable à l’état du réseau.
Le Gouvernement travaille sur des mesures pour libérer des points de blocage et favoriser des modèles de demande plus flexibles. Chaque année de retard a des conséquences directes : projets industriels bloqués, centres de données qui cherchent des sites, points de recharge qui ne peuvent pas s’installer où on le souhaiterait, et investissements qui éventuellement s’orientent ailleurs.
L’Espagne a une opportunité énergétique claire : ressources solaires et éoliennes parmi les meilleures d’Europe, industrie électrique avancée, position géographique stratégique. Mais cet avantage s’aménuise si l’infrastructure ne suit pas. La transition énergétique se juge aussi à la capacité de connecter, stocker, équilibrer et consommer cette énergie efficacement — pas seulement aux mégawatts installés.
Questions fréquentes
Tout le réseau électrique espagnol est-il saturé ?
Non. La saturation n’est pas homogène. Le problème se concentre sur les nœuds avec une forte demande de raccordement, tandis que certaines zones disposent encore de capacités disponibles. 25 % des nœuds de transport restent accessibles selon Red Eléctrica.
Pourquoi y a-t-il autant de renouvelables mais si peu de stockage ?
Le déploiement des renouvelables s’est fait plus vite que le développement des batteries et du pompage. Le stockage demande une régulation adaptée, des revenus prévisibles, des permis et une meilleure intégration dans le marché électrique.
Qu’est-ce qu’un nœud saturé dans le réseau électrique ?
Un point du réseau sans capacité disponible pour de nouvelles connexions dans l’état actuel, en raison de limites techniques, de capacité déjà allouée ou de travaux de renforcement nécessaires avant d’accepter de nouvelles demandes.
Quels secteurs sont touchés par cette saturation ?
L’industrie électrifiée, les centres de données IA, l’autoconsommation collective, la mobilité électrique, l’hydrogène, les stations de recharge, les nouvelles zones résidentielles et les projets renouvelables nécessitant une connexion réseau.
Que signifient les 11,8 GW de demande accordée mais non en service ?
Depuis 2022, Red Eléctrica a accordé des accès à la demande représentant 11,8 GW qui ne sont pas encore opérationnels. Une partie correspond à des projets en développement, une autre reste bloquée, immobilisant de la capacité qui pourrait être attribuée à d’autres projets.
Sources : Aelec, Red Eléctrica (Rapport du Système Électrique 2025, cartes d’accès), MITECO.