Gartner avertit : l’IA se joue aussi dans la gestion des talents

Le chiffre d'affaires des entreprises numériques augmente de 11%, mais la création d'emploi ralentit au rythme le plus bas depuis trois ans

L’adoption de l’intelligence artificielle dans les entreprises ne dépendra pas uniquement de licences, de modèles, d’automatisation ou d’investissements technologiques. Gartner avertit qu’en 2027, la moitié des sociétés dépourvues d’une stratégie d’IA centrée sur l’humain perdront leurs meilleurs talents spécialisés face à des concurrents privilégiant la formation concrète de leurs équipes.

Ce signal intervient en pleine course à l’intégration d’outils génératifs, d’agents et d’automatisations dans les processus internes. Beaucoup d’organisations évaluent leurs progrès en fonction du nombre d’employés ayant accès à ces outils d’IA ou par les heures supposément économisées. Pour Gartner, cette approche est insuffisante et peut dissimuler un problème plus sérieux : la préparation des employés, leur confiance dans les outils d’entreprise et leur compréhension de la transformation de leur poste.

Le piège de mesurer l’IA uniquement en heures économisées

Le rapport s’appuie sur la Gartner Global Labor Market Survey, réalisée au premier trimestre de 2026 auprès de 12 004 employés et managers dans 40 pays. Le cabinet détecte une déconnexion claire entre l’accès, l’utilisation et la transformation. En effet, 19 % des employés interrogés déclarent ne pas avoir gagné de temps grâce à l’IA, même si beaucoup d’entreprises mettent en avant l’économie horaire comme principale métrique de succès.

Ce chiffre remet en question une narration largement répandue. Disposer d’un outil d’IA ne signifie pas que l’employé l’utilise efficacement. Et gagner quelques minutes sur une tâche ne garantit pas nécessairement une meilleure qualité, la refonte de processus ou la création de valeur supplémentaire. Gartner affirme que les entreprises doivent se concentrer davantage sur la diversité et la profondeur des usages de l’IA qu’uniquement sur des métriques d’adoption simplistes.

Selon ses données, les employés maîtrisant l’IA dans plusieurs cas d’usage ont deux fois plus de chances d’être très productifs, 2,3 fois plus de livrer un travail de haute qualité, et 3,2 fois plus de dynamiser efficacement les processus. La différence ne réside donc pas uniquement dans l’usage de l’IA une fois par semaine pour résumer un texte, mais dans son intégration pertinente dans différentes tâches, avec supervision, contexte et apprentissage cumulé.

La recommandation de Gartner consiste à établir un indice de retour plus réaliste, axé sur la diversité et la profondeur d’utilisation. Il est également conseillé de créer un référentiel commun de cas d’usage pour partager les apprentissages, éviter les doublons et accélérer le transfert de connaissances au sein de l’entreprise.

L’ombre de l’IA personnelle dans le milieu professionnel

Un des points les plus sensibles du rapport concerne l’usage d’outils personnels. Gartner indique que 88 % des employés ayant accès à l’IA d’entreprise utilisent aussi des outils personnels d’IA pour leurs tâches professionnelles. Ce comportement ne surprend pas. De nombreux outils publics sont plus rapides, familiers ou plus pratiques que les solutions institutionnelles, et les employés y font appel pour traiter des urgences.

Le problème réside dans le risque de fuite de données. Lorsqu’un employé copie des informations confidentielles, des documents internes, du code, des contrats, des feuilles de calcul ou des données clients dans une plateforme non approuvée, l’entreprise perd le contrôle sur la confidentialité, la conformité et la sécurité. Le phénomène de la “shadow AI” ressemble à celui du “shadow IT”, mais avec une différence majeure : l’IA peut traiter, résumer et réutiliser des données sensibles avec une facilité bien plus grande.

Gartner met également en garde contre un risque de perte de talents. Les utilisateurs hybrides, qui combinent outils personnels et professionnels, ont 1,7 fois plus de chances de rapporter une économie de temps significative comparé à ceux n’utilisant que des solutions d’entreprise. Si les outils internes sont peu performants, lents ou trop limités, les profils les plus compétents peuvent se sentir freinés par leur propre organisation.

Une responsabilité partagée émerge alors entre le CIO et le CHRO : la technologie doit améliorer l’expérience utilisateur, la sécurité et l’intégration, tandis que les Ressources Humaines doivent participer à la gouvernance, définir les droits de décision, gérer les attentes et réduire les risques liés aux personnes, à la culture et à l’organisation.

Une adoption inégale de l’IA selon les équipes

Gartner observe aussi une distribution inégale des bénéfices. Bien que de nombreuses entreprises proposent de l’IA d’entreprise, 73 % des utilisateurs extrêmement productifs appartiennent à la hiérarchie ou à la direction. Les employés individuels, qui effectuent souvent une grande part des tâches automatisables, reçoivent moins d’encadrement, de support et d’accompagnement.

Cela peut créer une fracture interne. La direction utilise l’IA pour préparer des documents, analyser des données, résumer des réunions ou accélérer la prise de décision, tandis que les équipes opérationnelles restent parfois sans savoir comment l’appliquer à leur travail quotidien. Si tel est le cas, l’IA améliore la productivité de la haute direction sans véritablement transformer l’organisation.

La solution ne repose pas uniquement sur des formations génériques. Les managers doivent faire le lien entre stratégie et pratique. Ils connaissent le travail réel de leurs équipes, les processus bloqués, les tâches répétitives et les doutes qui freinent l’adoption. Pour intégrer l’IA dans la routine quotidienne, les responsables intermédiaires ont besoin de formations, d’exemples concrets et de la capacité à adapter l’utilisation des outils à leur domaine.

La deuxième grande barrière est psychologique. Gartner souligne que l’angoisse liée à la perte d’emploi freine l’adoption et diminue la productivité. Ses données indiquent que les employés qui ont une perception positive de l’IA sont 3,4 fois plus susceptibles d’être très productifs. Désapprendre la simple utilisation d’un prompt ne suffit pas : l’entreprise doit expliquer comment les postes évolueront, quelles tâches seront automatisées, quelles compétences seront valorisées, et où le jugement humain restera indispensable.

Ce point est clé pour la fidélisation. Les professionnels de l’IA, des données, de l’automatisation et de la technologie disposent aujourd’hui de nombreuses options. Si leur entreprise donne l’impression d’improviser, de mal mesurer ou de ne pas protéger les données, ils peuvent rapidement se tourner vers des organisations avec une stratégie plus mature.

Une enquête de Gartner menée auprès de 197 CxO et hauts dirigeants en décembre 2025 révèle que la préparation est encore limitée : seulement 27 % des cadres disposent d’une stratégie complète d’IA, et à peine 20 % pensent que leurs équipes sont réellement prêtes. La différence entre ambition et capacité interne est flagrante.

Pour les entreprises, le message peut sembler difficile mais il est essentiel. L’IA ne se déploie pas uniquement en achetant des outils. Son implémentation requiert une refonte des processus, une formation sur des cas concrets, une construction de la confiance, une gestion rigoureuse des données et la motivation des employés à utiliser les solutions d’entreprise. Réduire l’usage à l’accès, aux licences et à l’économie de temps risque de produire une paradoxe : une IA abondante mais un impact réel limité, et des talents clés qui s’orientent vers la concurrence.

Questions fréquentes

Que prévoit Gartner concernant l’IA et les talents ?

Gartner imagine qu’en 2027, la moitié des entreprises sans stratégie d’IA centrée sur l’humain perdront leurs meilleurs profils de talents spécialisés face à des concurrents plus axés sur la formation concrète de leurs équipes.

Pourquoi ne suffit-il pas de mesurer simplement les heures économisées ?

Car l’économie de temps seule ne garantit pas la qualité, la productivité ou l’amélioration des processus. Gartner recommande de mesurer la diversité et la profondeur des usages de l’IA dans l’organisation.

Qu’est-ce que la shadow AI ?

C’est l’utilisation d’outils personnels ou non validés d’IA pour le travail. Elle peut booster la productivité individuelle, mais augmente aussi les risques pour la confidentialité, la sécurité et la conformité.

Que doivent faire les entreprises pour retenir leurs talents en IA ?

Améliorer leurs outils internes, former avec des cas concrets, définir une gouvernance claire, communiquer sur l’évolution des postes, et créer un environnement de confiance où les employés savent travailler avec l’IA.

vía : gartner

le dernier