Le centre technologique catalan Eurecat débarque ce 5 mai à Advanced Factories, le rendez-vous industriel qui se tient à la Fira de Barcelone, avec une série d’outils qui dessinent assez bien à quoi ressemblera l’usine espagnole des cinq prochaines années : robots quadrupèdes autonomes, jumeaux numériques pilotés par intelligence artificielle, vision photonique pour la fabrication zéro défaut et un passeport numérique du produit pensé pour répondre aux exigences européennes en matière d’économie circulaire.
Derrière la démonstration commerciale, l’enjeu est réel. Les systèmes cyber-physiques présentés par Eurecat ont été développés avec des industriels qui produisent au quotidien : Codorníu pour la manipulation de bouteilles de cava, Metalogenia pour le suivi de pelles mécaniques, Carpel pour l’aéronautique, Rotimpress et Pröll. Pas des prototypes académiques : des cas d’usage vérifiés en ligne de production.
Robotique autonome : les quadrupèdes entrent en maintenance prédictive
La première famille de solutions concerne l’inspection et la maintenance d’infrastructures lourdes. Eurecat exposera des robots quadrupèdes — ces machines à quatre pattes popularisées par Boston Dynamics — équipés d’un logiciel propriétaire et d’une charge utile de capteurs. Caméras thermiques, micros pour signatures acoustiques anormales, lidars pour la cartographie : le robot patrouille dans des environnements complexes (sites chimiques, sous-stations électriques, halls de production) et rapporte des données vers une plateforme centrale.
L’intérêt n’est pas le robot lui-même. Il est dans la couche logicielle qui croise ses données avec l’historique de la machine pour anticiper une panne avant qu’elle n’arrive. C’est exactement ce que les industriels appellent maintenance prédictive : passer du dépannage en urgence à l’intervention planifiée quand un capteur signale qu’un roulement vibre 8 % au-delà de la norme.
Eurecat exposera également un outil développé avec Metalogenia qui compte les cycles complets effectués par une excavatrice. C’est trivial sur le papier, c’est stratégique pour le secteur des engins de chantier : connaitre l’usage réel d’une machine, à distance et en temps réel, change la maintenance, l’assurance et la valeur de revente.
Du cava au panneau d’avion : les architectures flexibles
Le deuxième bloc concerne la manipulation. Eurecat montrera un système capable de traiter les bouteilles de cava de Codorníu, l’un des plus gros producteurs de vins effervescents au monde. Manipuler du verre rempli de liquide sous pression sans casser la chaîne de production, c’est l’un des exercices les plus exigeants pour un robot industriel. La preuve qu’une même architecture peut basculer du cava au composant aéronautique sans tout repenser, c’est ce qu’Eurecat met en avant : modularité et réutilisation.
Toujours sur l’aéronautique, le centre catalan dévoilera avec Carpel le premier prototype mondial d’un panneau intérieur de cabine en plastronique — cette technique qui intègre des fonctions électroniques (capteurs, éclairages, pavés tactiles) directement sur la pièce plastique, sans circuits rapportés. Pour les compagnies aériennes, c’est la promesse de cabines plus légères et moins chères à maintenir.
Le Passeport Numérique du Produit, réponse à Bruxelles
L’autre annonce structurante d’Eurecat à Barcelone, c’est son Passeport Numérique du Produit. Derrière le nom marketing, une obligation réglementaire qui arrive à grands pas : le règlement européen sur l’écoconception (ESPR) qui rendra obligatoire ce passeport pour la majorité des produits vendus sur le marché unique à partir de 2027 pour les batteries et de 2030 pour les textiles, les meubles et l’électronique.
Concrètement, l’outil enregistre, structure et partage de manière traçable toutes les données du produit : composition matérielle, origine des composants, empreinte carbone, instructions de réparation, filières de fin de vie. Eurecat l’a déjà testé sur deux cas industriels concrets, la gestion des batteries et la filière textile, deux secteurs en première ligne sur le calendrier ESPR.
L’enjeu pour les industriels espagnols est double : éviter une amende réglementaire et garder l’accès aux marchés publics européens, qui imposeront progressivement des critères environnementaux vérifiables. Une PME métallurgique catalane qui ne peut pas prouver l’empreinte carbone de ses pièces se verra exclue d’appels d’offres avant 2030.
Jumeaux numériques et photonique : cap sur le zéro défaut
La dernière famille de démonstrations relève de l’optimisation des procédés. Eurecat présente une plateforme multicritère construite sur le concept de jumeau numérique : une réplique virtuelle d’une chaîne de production qui reçoit en continu les données des capteurs réels et permet de simuler des changements de cadence, de matière ou de configuration sans toucher à l’usine.
L’intelligence artificielle s’occupe de la partie décision : repérer les corrélations entre paramètres, suggérer une consigne plus efficace, alerter quand un comportement dérive. Le modèle économique sous-jacent est désormais bien documenté : l’IA appliquée a un coût de calcul concret, et chaque économie d’énergie ou de matière sur la ligne de production rentabilise l’infrastructure GPU nécessaire à l’entraînement du jumeau.
Au-dessus de la couche IA, Eurecat ajoute la photonique : des systèmes de vision industrielle qui exploitent des longueurs d’onde spécifiques (infrarouge, hyperspectral, terahertz) pour repérer des défauts invisibles à une caméra classique. Couplé à un modèle de vision par ordinateur, le procédé détecte une fissure interne dans une pièce métallique ou une inclusion dans un polymère avant qu’elle ne sorte de l’atelier. C’est l’idéal du zero defect manufacturing que la Commission européenne pousse depuis le programme Horizon 2020.
Ce que la présence d’Eurecat révèle sur l’industrie espagnole
L’industrie pèse environ 16 % du PIB espagnol et la Catalogne en concentre une part importante. Le modèle que représente Eurecat — centre technologique financé partiellement par la Generalitat, qui mutualise la R6D pour des centaines de PME — est l’une des réponses européennes au modèle des grands laboratoires intégrés asiatiques ou américains.
Le calendrier compte. Advanced Factories accueille chaque année plus de 30 000 visiteurs professionnels et reste l’un des plus gros salons industriels d’Europe du Sud. Eurecat y joue moins un coup commercial qu’un positionnement : signaler aux donneurs d’ordre que la Catalogne dispose des briques techniques pour basculer dans l’industrie 4.0, sans dépendre exclusivement des fournisseurs allemands ou japonais.
L’enjeu dépasse la démonstration. Les mêmes chaînes de fabrication avancée qui font tourner ces robots dépendent de la disponibilité mondiale de composants critiques : les machines de lithographie EUV d’ASML qui gravent les puces des automates, et la mémoire haute bande passante (HBM) que la course à l’IA tend déjà sur le marché. Eurecat intègre des produits qui dépendent de ces goulots, et c’est aussi pour cela que le centre pousse pour rapprocher recherche académique et tissu industriel local.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’Eurecat ?
Eurecat est le principal centre technologique de Catalogne. Il regroupe plusieurs centres régionaux et travaille avec plus de 2 000 entreprises clientes, principalement des PME industrielles, sur des sujets de R6D appliquée : industrie 4.0, matériaux, numérique et durabilité.
À quoi sert un système cyber-physique en usine ?
Un système cyber-physique combine machine physique, capteurs et logiciel de pilotage. Il permet de surveiller en continu une ligne de production, de simuler des changements via un jumeau numérique et de déclencher des actions correctives sans intervention humaine, ce qui réduit les arrêts non programmés.
Le Passeport Numérique du Produit est-il obligatoire ?
Pas encore pour tout. Le règlement européen ESPR le rendra obligatoire par catégories de produits. Les batteries ouvrent la voie dès 2027, suivies par les textiles, les meubles, les pneus et l’électronique grand public. La Commission prévoit une généralisation à la quasi-totalité des biens manufacturés d’ici 2030.
Quelle différence entre jumeau numérique et simple simulation ?
Une simulation tourne sur un modèle figé. Un jumeau numérique reçoit en continu les données réelles de l’atelier (températures, cadences, vibrations) et reste synchronisé avec l’usine physique. C’est un modèle vivant, capable de prédire l’effet d’un changement avant de le déclencher.
Que sont la photonique et la fabrication zéro défaut ?
La photonique exploite la lumière (au-delà du visible) pour mesurer ou inspecter une matière. Couplée à l’IA de vision, elle détecte des défauts internes invisibles à l’œil et aux caméras classiques. La fabrication zéro défaut vise à éliminer le rebut industriel à la source, plutôt qu’en bout de ligne, ce qui réduit le coût matière et l’empreinte carbone.