Dans un environnement géopolitique toujours aussi tendu autour des semi-conducteurs, ASML vient de livrer un message sans ambiguïté au marché : la demande mondiale en puces pour l’intelligence artificielle est assez puissante pour compenser, et au-delà, le recul des ventes en Chine. Le fabricant néerlandais d’équipements de lithographie a publié ses résultats du premier trimestre 2026 le 16 avril, avec des ventes nettes de 8,77 milliards d’euros et un bénéfice net de 2,76 milliards d’euros. Surtout, il a relevé sa prévision de revenus annuels à une fourchette de 36 à 40 milliards d’euros, contre 34 à 39 milliards auparavant. Dans un secteur habitué aux révisions à la baisse, ce mouvement fait figure de signal fort.
Pour contextualiser l’ampleur de la chose : ASML est le seul fournisseur mondial de machines de lithographie EUV, l’équipement indispensable à la fabrication des puces les plus avancées. Ce monopole de fait en fait un baromètre de premier ordre pour l’ensemble de la chaîne des semi-conducteurs. Quand ASML revoit ses prévisions à la hausse, c’est que ses clients — TSMC, Samsung, SK Hynix, Intel — accélèrent leurs investissements. Et en 2026, c’est clairement la course à l’infrastructure IA qui tire la demande.
Contexte et enjeux : le monopole EUV comme thermomètre de l’IA
ASML occupe une position stratégique unique dans l’écosystème mondial des semi-conducteurs. Ses machines de lithographie ultraviolette extrême (EUV) sont le goulet d’étranglement de toute la production de puces avancées — sans elles, impossible de graver des transistors en dessous de 7 nm. Comme le soulignait une analyse précédente sur ce site, la Chine accuse un retard de deux décennies dans cette technologie, ce qui rend les restrictions à l’exportation américaines et néerlandaises particulièrement efficaces.
Ce contexte explique pourquoi les résultats d’ASML sont scrutés avec une telle attention. Ils reflètent directement le niveau d’investissement des fonderies et fabricants de mémoire dans leurs nouvelles capacités de production. En 2026, cet investissement est porté par un seul moteur : l’intelligence artificielle générative et les besoins exponentiels en calcul qu’elle engendre. Gartner prévoit que le marché mondial des semi-conducteurs dépassera 1,3 billion de dollars cette année, une croissance tirée à plus de 60% par les puces pour serveurs IA.
Les résultats du Q1 2026 : les chiffres et leur lecture
Les ventes nettes du premier trimestre s’établissent à 8 767 millions d’euros, avec une marge brute de 53,0% et un bénéfice net de 2 757 millions d’euros. Ces chiffres sont conformes aux fourchettes hautes des prévisions de la société. Christophe Fouquet, PDG d’ASML, a précisé lors de la conférence de résultats que la demande en puces continue de surpasser l’offre, et que les clients ont revu à la hausse leurs attentes à court et moyen terme — ce qui soutient autant les commandes de nouveaux systèmes que les contrats de service sur la base installée.
Un chiffre mérite attention : le nombre de nouveaux systèmes vendus est passé de 94 au Q4 2025 à 67 au Q1 2026. Cette baisse séquentielle pourrait sembler préoccupante, mais elle est compensée par la croissance des services liés à la base installée, qui atteignent 2 488 millions d’euros, contre 2 134 millions au trimestre précédent. ASML ne vend pas seulement des machines : elle facture des mises à niveau, de la maintenance et des améliorations de performance sur un parc installé de plus en plus vaste et précieux.
| Indicateur | Q4 2025 | Q1 2026 |
|---|---|---|
| Ventes nettes totales | 9 718 M€ | 8 767 M€ |
| Services base installée | 2 134 M€ | 2 488 M€ |
| Nouveaux systèmes vendus | 94 | 67 |
| Marge brute | 52,2% | 53,0% |
| Bénéfice net | 2 840 M€ | 2 757 M€ |
| BPA de base | 7,35 € | 7,15 € |
| Trésorerie | 13 322 M€ | 8 376 M€ |
Source : communiqué financier officiel ASML, premier trimestre 2026.
La Chine recule, la Corée du Sud s’impose : une redistribution géographique structurelle
La donnée géographique la plus frappante du trimestre est la chute de la part chinoise : elle tombe à 19% des ventes, contre 36% au Q4 2025. Cette baisse n’est pas une surprise — Roger Dassen, CFO d’ASML, avait lui-même anticipé en janvier que la Chine représenterait environ 20% du total pour l’année. Les chiffres actuels confirment cette trajectoire.
Ce recul s’explique par deux facteurs conjugués. D’une part, les restrictions à l’exportation imposées par les Pays-Bas (sous pression américaine) limitent de plus en plus les livraisons de machines EUV et DUV avancées vers les fonderies chinoises. Le durcissement du blocus américain sur la Chine dans la guerre des semi-conducteurs continue de remodeler les flux commerciaux du secteur. D’autre part, les commandes chinoises passées avant les restrictions ont été livrées en grande partie, ce qui mécaniquement réduit le flux de nouvelles commandes.
À l’inverse, la Corée du Sud bondit à 45% des ventes et s’impose comme premier marché d’ASML. Samsung et SK Hynix investissent massivement dans leurs capacités de production de mémoire HBM (High Bandwidth Memory), la technologie qui équipe les GPU de NVIDIA et AMD destinés aux serveurs d’entraînement IA. La demande en HBM est structurellement tendue : NVIDIA seul absorbe une part croissante de la production mondiale pour ses puces H100 et B200.
Analyse : une révision haussière qui dépasse le seul cas ASML
Le relèvement des prévisions d’ASML n’est pas un événement isolé. Il s’inscrit dans un mouvement de fond : les hyperscalers (Microsoft, Google, Meta, Amazon) ont annoncé des dépenses capex en infrastructure IA record pour 2026, et ces investissements se traduisent mécaniquement par une demande accrue en puces, donc en équipements de fabrication. Paradoxalement, même alors qu’ASML restructure 1 700 postes de management pour financer sa grande expansion à Eindhoven, les perspectives commerciales restent solides — illustration que la rationalisation interne ne signifie pas faiblesse structurelle.
La nouvelle fourchette de prévisions (36-40 milliards d’euros) intègre explicitement une marge d’incertitude liée aux contrôles à l’exportation. ASML précise que différents scénarios réglementaires ont été modélisés, et que la fourchette haute comme la fourchette basse restent profitables. C’est un message de robustesse envoyé aux investisseurs : même dans le scénario défavorable (durcissement maximal sur la Chine), la société reste sur une trajectoire de croissance.
Sur le plan actionnarial, ASML a annoncé un dividende total de 7,50 euros par action pour 2025, en hausse de 17% par rapport à 2024, et le rachat d’environ 1,1 milliard d’euros d’actions au Q1 dans le cadre de son programme 2026-2028. Ces éléments confirment une génération de cash-flow robuste et une allocation du capital disciplinée.
Perspectives : la course High-NA EUV et le calendrier 2026-2027
Le prochain grand chapitre pour ASML est le déploiement commercial de ses machines High-NA EUV, la prochaine génération d’équipements capable de graver des transistors encore plus petits. Cette technologie est essentielle pour les nœuds sub-2nm que TSMC, Samsung et Intel ciblent pour 2027-2028. ASML a livré ses premières unités High-NA à des clients en qualification ; les premières commandes commerciales significatives sont attendues pour la seconde moitié de 2026.
La géopolitique restera le principal facteur d’incertitude. Si les négociations entre les États-Unis, les Pays-Bas et la Chine aboutissent à un assouplissement des restrictions — scénario considéré comme peu probable à court terme — ASML disposait d’un levier de croissance supplémentaire immédiat. Dans l’hypothèse plus probable d’un statu quo ou d’un durcissement, la société mise sur la croissance hors Chine pour atteindre la borne haute de ses prévisions.
À plus long terme, l’expansion du campus d’Eindhoven, qui devrait employer jusqu’à 90 000 personnes d’ici 2030, signale qu’ASML se prépare à une décennie de demande soutenue. La société ne parie pas sur un super-cycle court : elle structure ses capacités industrielles pour une croissance durable portée par la transition vers l’IA, la souveraineté technologique des grandes puissances et la multiplication des fonderies régionales en Europe, aux États-Unis et au Japon.
Questions fréquentes
Quels sont les résultats d’ASML au premier trimestre 2026 ?
ASML a réalisé 8 767 millions d’euros de ventes nettes et 2 757 millions d’euros de bénéfice net au Q1 2026, avec une marge brute de 53,0%. Ces chiffres se situent dans la partie haute des prévisions de la société.
Pourquoi ASML a-t-elle relevé ses prévisions de revenus pour 2026 ?
La société anticipe une demande soutenue en équipements de lithographie portée par les investissements massifs des fabricants de mémoire et de logique avancée pour répondre aux besoins en infrastructure d’intelligence artificielle. ASML vise désormais entre 36 et 40 milliards d’euros de revenus annuels, contre 34 à 39 milliards précédemment.
Comment évolue la part des ventes d’ASML en Chine ?
La part de la Chine est tombée à 19% des ventes au Q1 2026, contre 36% au Q4 2025. Cette baisse était anticipée par la direction, qui avait prévu environ 20% de ventes chinoises pour l’ensemble de l’année, en raison des restrictions à l’exportation sur les équipements EUV avancés.
Quel pays est devenu le premier marché d’ASML en 2026 ?
La Corée du Sud représente désormais 45% des ventes d’ASML au Q1 2026, portée par les investissements de Samsung et SK Hynix dans la production de mémoire HBM destinée aux GPU pour l’intelligence artificielle.
Qu’est-ce que le High-NA EUV et quand sera-t-il déployé commercialement ?
Le High-NA EUV est la prochaine génération de machines de lithographie d’ASML, capable de graver des transistors encore plus petits pour les nœuds sub-2nm. Les premières unités sont en cours de qualification chez des clients stratégiques, et les premières commandes commerciales significatives sont attendues pour la seconde moitié de 2026.
Les restrictions à l’exportation vers la Chine menacent-elles la croissance d’ASML ?
ASML a intégré plusieurs scénarios réglementaires dans sa nouvelle fourchette de prévisions. La société affirme que la demande mondiale en dehors de la Chine, portée par l’IA et les investissements en mémoire, est suffisamment robuste pour compenser l’incertitude liée aux contrôles à l’exportation et maintenir la trajectoire de croissance.