La prochaine grande bataille technologique ne se résoudra pas uniquement dans les centres de données, les puces ou les modèles d’Intelligence Artificielle. Si la feuille de route tracée par McKinsey se confirme, une part décisive de la valeur finira par se concentrer dans une couche bien plus visible pour les entreprises et les consommateurs : le commerce électronique. Dans son analyse des 18 principales arènes économiques à potentiel jusqu’en 2040, la société situe le e-commerce en tête en termes de revenus estimés, avec une fourchette allant de 14 000 à 20 000 milliards de dollars. La seconde catégorie, les logiciels et services d’Intelligence Artificielle, se situe nettement en retrait, avec entre 1 500 et 4 600 milliards.
Cette différence n’est pas de moindre importance. Elle suggère en réalité quelque chose de plus profond qu’une simple prévision sectorielle : que l’infrastructure de l’Intelligence Artificielle pourrait finir par trouver sa grande porte de sortie commerciale dans l’achat numérique. En d’autres termes, les semi-conducteurs, le cloud, les logiciels d’IA et les systèmes de paiement seraient des pièces maîtresses, mais le point où se concrétise une part énorme du business serait la transaction finale. Pour un média technologique, cette lecture a de l’importance car elle impose de regarder le e-commerce non pas seulement comme une extension du retail traditionnel, mais comme une plateforme technologique de premier ordre.
Le tableau récapitulatif des 18 secteurs à potentiel jusqu’en 2040
Le tableau ci-dessous synthétise les données principales du graphique de McKinsey sur les revenus estimés en 2040 et la croissance annuelle composée entre 2022 et 2040 :
| Arene à potentiel | Revenus 2022 | Prévision 2040 | CAGR 2022-2040 |
|---|---|---|---|
| Commerce électronique | 4 000 | 14 000-20 000 | 7 %-9 % |
| Logiciels et services IA | 85 | 1 500-4 600 | 17 %-25 % |
| Services cloud | 220 | 1 600-3 400 | 12 %-17 % |
| Véhicules électriques | 450 | 2 500-3 200 | 10 %-12 % |
| Publicité digitale | 520 | 2 100-2 900 | 8 %-10 % |
| Semi-conducteurs | 630 | 1 700-2 400 | 6 %-8 % |
| Véhicules autonomes partagés | n.d. | 610-2 300 | n.d. |
| Espace | 300 | 960-1 600 | 7 %-10 % |
| Cybésécurité | 160 | 590-1 200 | 8 %-12 % |
| Batteries | 98 | 810-1 100 | 12 %-14 % |
| Construction modulaire | 180 | 540-1 100 | 6 %-10 % |
| Vidéos en streaming | 160 | 510-1 000 | 6 %-11 % |
| Jeux vidéo | 230 | 550-910 | 5 %-8 % |
| Robotique | 21 | 190-910 | 13 %-23 % |
| Biotechnologies industrielles et de consommation | 140 | 340-900 | 5 %-11 % |
| Mobilité aérienne du futur | n.d. | 75-340 | n.d. |
| Médicaments contre l’obésité et affections liées | 24 | 120-280 | 9 %-15 % |
| Sites de fission nucléaire | 18 | 65-150 | 7 %-13 % |
| Total | 7 250 | 29 000-48 000 | 8 %-11 % |
Le constat est saisissant pour deux raisons. La première est que le commerce électronique ne se contente pas de devancer de peu, mais avec une marge considérable. La seconde, c’est que ce leadership cohabite avec des taux de croissance plus ambitieux dans d’autres domaines, comme le logiciel d’IA ou la robotique. Cela indique que la cartographie de la valeur ne sera pas linéaire : certaines industries croîtront plus rapidement, mais d’autres capteront des volumes d’affaires bien plus importants en raison de leur position dans la chaine numérique.
Le e-commerce ne se résume plus au retail, il devient une infrastructure commerciale
Un des aspects les plus intéressants de la réflexion McKinsey réside dans la façon dont elle repositionne le commerce électronique dans le système technologique. Elle ne le présente pas simplement comme une évolution de la vente au détail, mais comme une arène connectée à d’autres couches qui accélèrent l’économie numérique : cloud, semi-conducteurs, logiciels, cybersécurité, paiements et automatisation.
Cela correspond à ce qui se constate concrètement. Le e-commerce moderne repose sur des catalogues structurés, des moteurs de recommandation, des systèmes antifraude, des plateformes logistiques, des API, des passerelles de paiement, de l’observabilité, de l’analytique en temps réel et une automatisation croissante basée sur des modèles d’Intelligence artificielle. Ainsi, la boutique en ligne cesse d’être une simple vitrine web pour devenir un assemblage technologique complexe où chaque avancée en inférence, latence, intégration ou personnalisation peut avoir un impact réel sur les revenus.
McKinsey propose également une lecture historique pertinente. En analysant les grandes “aires” émergées au cours des deux dernières décennies, la société affirme que ces industries ont connu une croissance plus forte, attiré davantage d’investissements en R&D, généré plus de bénéfices économiques et concentré plus de dynamisme concurrentiel que d’autres. Autrement dit, il ne suffit pas de croître : une arène se définit aussi par la rapidité avec laquelle le leadership évolue, par le poids des nouveaux entrants et par la capacité à attirer investissements et demande.
La prochaine disruption : lorsque le client devient agent d’IA
Si le premier message majeur du rapport est que le commerce électronique sera une des couches où le plus de valeur sera capturée, le second l’est encore davantage : une part croissante de ce business pourrait passer par des agents d’Intelligence Artificielle. Dans son étude spécifique sur le commerce agentique, McKinsey estime qu’entre 3 et 5 billions de dollars du commerce mondial pourraient être médiés par des agents d’ici 2030. Sur le marché B2C américain, cette opportunité se situe entre 900 milliards et 1 billion de dollars.
La logique est simple, mais bouleverse complètement le paysage technologique. Si un agent est capable de rechercher, comparer, sélectionner, constituer un panier et réaliser un achat selon des règles définies par l’utilisateur, alors le parcours d’achat classique perd de sa centralité. Le site web, l’application ou le moteur de recherche existent toujours, mais ils ne sont plus les seuls points d’entrée. La conversation, le contexte, l’automatisation et l’interopérabilité prennent une place prépondérante.
Pour les entreprises technologiques, cela ouvre une nouvelle couche de compétition. Il ne suffit plus d’améliorer le design ou le taux de conversion pour des utilisateurs humains. Il faut aussi rendre ses systèmes compréhensibles par des automatisations, exposer un inventaire et des prix de façon structurée, faciliter l’authentification et les paiements délégués, et construire des expériences optimisées tant pour les personnes que pour les agents.
Protocole, APIs et paiements : la vraie bataille se déroule dans la couche invisible
Le noyau technique du commerce agentique ne réside pas dans une interface flashy, mais dans l’infrastructure. Selon McKinsey, plusieurs éléments clés jouent un rôle essentiel : Model Context Protocol, Agent-to-Agent Protocol, Agent Payments Protocol, personnalisation contextuelle, planification dynamique et agents capables d’interagir avec des interfaces lorsqu’il n’existe pas d’API directe.
Ce tout esquisse une architecture différente de celle du e-commerce traditionnel. Au lieu de pages optimisées pour le clic, le marché évolue vers des services conçus pour que d’autres systèmes les comprennent, négocient et consomment. La qualité du catalogue ne se limite plus à la photo ou à la fiche produit, mais dépend de sa sémantique, de sa traçabilité et de sa capacité à s’intégrer dans des flux décisionnels automatisés.
Par ailleurs, le domaine des paiements devient critique. Lorsque l’acheteur devient un agent agissant par délégation, les règles d’autorisation, d’identité, de fraude, d’audit et de responsabilité changent radicalement. La confiance devient une zone centrale pour le secteur technologique européen : McKinsey insiste sur le fait que le commerce agentique ne pourra se développer sans de nouveaux mécanismes de contrôle, de transparence et de reversibilité. Ce n’est pas seulement une question technique, mais également réglementaire et culturelle.
Pour les plateformes, marketplaces, éditeurs de logiciels, fournisseurs de passerelles de paiement et entreprises d’infrastructure, l’évidence est claire : la grande opportunité ne consiste pas seulement à ajouter des fonctions d’IA à des systèmes existants, mais à remanier une partie de la stack pour un futur où la découverte, la décision et l’achat seront de plus en plus automatisés. Dans ce contexte, le e-commerce ne représente pas simplement la dernière étape du processus technologique. C’est probablement là où toute cette technologie se transforme en revenus.
Questions fréquentess
Pourquoi le commerce électronique dépasse-t-il le logiciel d’IA dans les prévisions de McKinsey ?
Parce que McKinsey estime que le commerce électronique pourrait générer entre 14 000 et 20 000 milliards de dollars en 2040, contre 1 500 à 4 600 milliards pour les logiciels et services d’IA. La conclusion est que la couche finale du commerce peut capturer plus de volume d’affaires que certaines technologies habilitantes.
Que signifie exactement commerce agentique ?
C’est un modèle où des agents d’Intelligence Artificielle agissent au nom de l’utilisateur pour rechercher des produits, comparer des options, constituer des paniers et finaliser des achats. Il ne remplace pas nécessairement le consommateur humain, mais automatise des parties de plus en plus vastes du processus.
Quelles technologies une entreprise doit-elle prévoir pour se préparer à ce scénario ?
Elle doit disposer de catalogues structurés, d’APIs robustes, de systèmes d’identité et d’autorisation, de paiements délégués, de moteurs de personnalisation, de traçabilité des décisions et de systèmes capables de distinguer entre agents légitimes et automatisations malveillantes.
Que change-t-il pour une boutique en ligne si le client devient un agent ?
Les méthodes de présentation des produits, le rôle du SEO traditionnel, la pertinence de l’interface visuelle, la gestion de la fraude, la logique de fidélisation, ainsi que la relation entre la marque et le consommateur évoluent. Dans ce cadre, l’expérience pour les agents pourra devenir aussi importante que celle pour les personnes.