La discussion sur les semi-conducteurs chinois repose souvent sur une erreur courante en Occident : évaluer tout en se basant uniquement sur le nœud de fabrication le plus avancé. Si la Chine ne produit pas à l’échelle industrielle en 2 nanomètres, on en déduit qu’elle reste éloignée du leadership, qui resterait donc intact. Bien que cette interprétation contienne une part de vérité, elle devient de moins en moins pertinente pour comprendre la réalité du secteur.
Car la menace concurrentielle ne provient pas uniquement des technologies de pointe. Elle vient surtout du volume et des semi-conducteurs matures. Alors que les États-Unis et certains pays européens concentrent leur débat sur le blocage de l’accès de Pékin aux puces de frontier ou aux équipements de fabrication de dernière génération, la Chine a profité de cette période pour renforcer sa position sur des segments où elle peut déjà rivaliser : les chips matures, de puissance, celles qui alimentent voitures, appareils électroménagers, automatisation industrielle et une grande partie de l’électronique réelle soutenant l’économie. C’est dans ce domaine qu’elle gagne du muscle et peut réellement nuire.
Les restrictions à l’exportation américaines d’octobre 2022 continuent d’impacter le contexte géopolitique de fond. Washington a durci ces restrictions sur les semi-conducteurs avancés et leur fabrication dans le but de freiner la progression chinoise dans l’intelligence artificielle, la superinformatique et les capacités à double usage. Toutefois, ces mesures n’ont pas paralysé l’industrie nationale. Au contraire, elles ont accéléré une réorganisation : moins focalisée sur le dépassement du front technologique, et plus sur la maîtrise des capacités, des coûts et de l’écosystème intérieur, là où la marge de manœuvre est la plus grande.
Les chiffres clés à la réalité
Les projections pour 2025 ancrent le débat dans la réalité concrète. SMIC, la principale fonderie chinoise, a clôturé l’année avec un chiffre d’affaires de 9,327 milliards de dollars, en hausse de 16,2 % sur un an, avec une utilisation moyenne de 93,5 % et plus d’un million d’unités de capacité mensuelle en oblettes de 8 pouces. Hua Hong, la deuxième fonderie nationale, a généré 2,402 milliards de dollars, en affichant une utilisation moyenne de 106,1 %, soit au-delà de sa capacité nominale. Cela ne relève pas du simple discours industriel, mais traduit une demande réelle qui pousse les usines à leurs limites.
Voici un résumé des données essentielles :
| Indicateur | Chiffre | Interprétation |
|---|---|---|
| Chiffre d’affaires de SMIC en 2025 | 9,327 milliards de dollars | Record historique pour la principale fonderie chinoise |
| Croissance annuelle de SMIC | 16,2 % | La croissance continue malgré les sanctions |
| Utilisation moyenne de SMIC | 93,5 % | Une capacité fortement sollicitée | Capacité mensuelle de SMIC | Plus d’un million d’unités de 8’’ | Une échelle déjà consolidée |
| Dépenses en R&D de SMIC | 774 millions de dollars | L’effort technologique en hausse |
| Chiffre d’affaires de Hua Hong en 2025 | 2,402 milliards de dollars | Une autre fonderie chinoise en croissance |
| Utilisation moyenne de Hua Hong | 106,1 % | Au-delà de sa capacité nominale |
| Part de marché des chips legacy en Chine | ≈30 % | La Chine est déjà un acteur dominant dans le mature |
| Capacité mondiale en legacy prévue en 2027 | 39 % | La pression concurrentielle va augmenter, non diminuer |
Sources : Rapport annuel de SMIC 2025, Résultats du 4e trimestre de Hua Hong 2025, EUISS et Rhodium Group.
Ce chiffre d’environ 30 % pour les chips legacy n’est pas anodin. L’Institut de Sécurité de l’UE rappelle que ces semi-conducteurs, moins sophistiqués technologiquement, représenteront encore près de trois quarts de la demande mondiale ; ils sont critiques pour l’automobile, la médecine, la robotique, la défense ou l’industrie. Par ailleurs, l’UE se situe très en retrait, avec environ 13 % de parts de marché dans ce segment. En d’autres termes : l’Europe court le risque de se concentrer sur les chips avancés tout en devenant dépendante des semi-conducteurs de base.
Et voici la partie la plus dérangeante : lorsque la Chine augmente son offre en semi-conducteurs matures via l’appui public, avec une économie d’échelle et des conditions internes favorables, elle n’a pas besoin de surpasser NVIDIA ou TSMC pour faire pression sur le marché. Elle suffit d’inonder des catégories où le prix compte beaucoup, où les marges sont plus faibles, et où de nombreux fabricants occidentaux n’ont pas le même soutien. Rhodium Group calcule qu’en 2027, la Chine représentera 39 % de la capacité mondiale en chips legacy, et 55 % de l’expansion de capacité prévue dans ce segment. Ce n’est plus une simple mise à jour : c’est une volonté d’imposer ses règles.
Le mur du front technologique est toujours là
Cependant, il ne faut pas non plus croire à une autosuffisance totale de la Chine. La distance technologique demeure sérieuse. TSMC confirme que sa technologie N2 de 2 nm est entrée en production en volume au dernier trimestre 2025. La Chine a montré sa capacité à approcher la classe 7 nm dans certains domaines, mais reste loin du niveau de production qui définit aujourd’hui le leadership en termes de performance, d’efficacité et de coût par transistor.
La différence apparaît dans ce tableau :
| Zone | Chine | Acteurs actuels | Interprétation |
|---|---|---|---|
| Segment fort | Chips matures, puissance, industriel | Réparti entre Asie et Occident | La Chine gagne en volume, non en technologie de pointe |
| Nœud avancé le plus cité | Classe 7 nm | TSMC N2 en production de volume | La frontière semble encore très loin |
| Part de marché dans le legacy | ≈30 % | UE ≈13 % | La dépendance de l’Europe pourrait croître |
| Capacité legacy prévue en 2027 | 39 % mondiale | Le reste du monde en dessous de ce chiffre | Le pouvoir chinois se consolide en volume |
| Stratégie IA | Coût, ouverture, déploiement pratique | Plus d’orientations vers des modèles fermés de frontier | Deux modèles de compétition qui s’éloignent |
Sources : TSMC, EUISS, Rhodium Group, TrendForce.
Il faut donc adopter une lecture plus prudente. La Chine n’a pas encore brisé le mur du semi-conducteur avancé. Mais elle n’a pas besoin de le faire demain pour influencer l’économie globale du secteur. En renforçant sa position dans les chips matures, tout en poussant des plateformes d’IA accessibles, moins coûteuses, elle peut déjà peser très lourd sur ses concurrents. Selon TrendForce, en janvier, les modèles génératifs chinois représentaient déjà environ 15 % de parts de marché fin 2025, contre environ 1 % un an auparavant. Ce n’est pas un contrôle total, mais une croissance rapide qu’il ne faut pas ignorer.
Le vrai défi pour l’Occident
La faiblesse majeure de l’Occident ne réside pas dans le fait que la Chine fabriquera demain le meilleur chip du monde. C’est autre chose : alors que les États-Unis et l’Europe concentrent leurs investissements et leur discours sur le haut de gamme, Pékin pourrait finir par dominer une grande partie de l’industrie “suffisamment bonne”. Et en technologie, “suffisamment bon” a souvent une forte influence politique.
Cela s’est déjà vu dans d’autres secteurs. D’abord, on dénigre le produit parce qu’il n’est pas le plus avancé. Puis, on se rend compte qu’il est utile, qu’il se vend, qu’il gagne des parts de marché et qu’il fait pression sur les marges des produits plus coûteux. Le semi-mature peut paraître moins attirant qu’un GPU IA, mais s’il reste concentré en Chine, le problème pour l’Europe et l’industrie occidentale sera encore plus stratégique. Peut-être même plus, car cela affectera des secteurs beaucoup plus vastes que la formation de modèles de pointe.
En résumé, la conclusion est difficile : si la Chine n’a pas encore rattrapé TSMC en technologie avancée, elle a déjà suffisamment avancé pour obliger ses concurrents à mener deux batailles en parallèle : celle du front technologique et celle du volume. Et cette seconde, à moindre titre médiatique, pourrait devenir la plus douloureuse à terme.
Questions fréquentes
La Chine peut-elle déjà fabriquer des puces équivalentes à TSMC en 2 nm ?
Non. TSMC confirme que sa technologie N2 de 2 nm a commencé la production en volume au dernier trimestre 2025. La Chine est encore loin de cette frontière, même si elle a progressé dans des nodules plus matures ou dans certaines configurations en classe 7 nm.
Pourquoi les chips legacy ou matures préoccupent-ils autant ?
Parce qu’ils soutiennent une grande majorité de l’économie réelle : automobile, industrie, dispositifs médicaux, défense, consommation et automatisation. L’EUISS rappelle qu’ils représenteront encore près de trois quarts de la demande mondiale.
Quelles fonderies chinoises connaissent la plus forte croissance ?
SMIC et Hua Hong. SMIC a généré 9,327 milliards de dollars en 2025, et Hua Hong 2,402 milliards avec des taux d’utilisation très élevés.
La Chine progresse-t-elle aussi dans l’IA, pas seulement dans les puces ?
Oui. TrendForce indique que les modèles génératifs chinois représentaient environ 15 % des parts mondiales en novembre 2025, avec des acteurs comme DeepSeek ou Qwen.