L’Italie veut être plus qu’un acteur secondaire dans la fabrication des microprocesseurs européens

L'Italie veut être plus qu'un acteur secondaire dans la fabrication des microprocesseurs européens

L’Italie n’occupe pas le même espace dans l’imaginaire mondial des semi-conducteurs que Taïwan, la Corée du Sud, les États-Unis ou les Pays-Bas. Elle ne rivalise pas non plus avec l’Allemagne ou la France sur tous les fronts industriels du secteur. Cependant, réduire son rôle à une position marginale serait passer à côté d’une partie essentielle du paysage européen : le pays combine puissance industrielle, électronique analogique, recherche, équipements de test, wafers, conception et désormais également emballage avancé.

Sa taille économique demeure limitée. Selon la synthèse publiée par Elettronica e Mercati, la valeur de la production italienne de semi-conducteurs tourne autour de 3 à 4 milliards de dollars, tandis que l’ensemble de la chaîne — comprenant fabricants d’équipements, substrats, matériaux et centres de recherche — avoisine les 6 à 8 milliards de dollars. Ce chiffre modeste en comparaison du marché mondial suffit néanmoins à positionner l’Italie comme un nœud spécialisé dans la stratégie européenne des puces.

Le moment est crucial. L’ EU Chips Act a accéléré l’attribution de fonds publics, les plans nationaux et la recherche d’autonomie technologique. L’Europe souhaite renforcer sa position dans le domaine des semi-conducteurs, mais ne peut pas simplement copier le modèle taïwanais ou sud-coréen depuis zéro. Son véritable potentiel réside dans le renforcement de secteurs où elle dispose déjà d’une capacité : automobile, puissance, analogique, capteurs, machines, emballage, recherche et applications industrielles. L’Italie s’inscrit précisément dans cette logique.

Catania et le carbure de silicium : la grande ambition industrielle

Le projet le plus ambitieux se trouve en Sicile. STMicroelectronics investira environ 5 milliards d’euros à Catania pour développer un campus intégré dédié au carbure de silicium (SiC), avec un soutien public italien d’environ 2 milliards d’euros approuvé par la Commission Européenne. Cette installation produira des dispositifs et modules de puissance à base de SiC, une technologie cruciale pour les véhicules électriques, les énergies renouvelables, l’industrie et l’électrification avancée.

La production débutera en 2026, avec une pleine capacité attendue vers 2033. STAnticipe jusqu’à 15 000 wafers par semaine lorsque le projet sera entièrement opérationnel. Pour l’Italie, l’intérêt ne se limite pas seulement au volume : le carbure de silicium est un secteur où l’Europe peut réellement rivaliser, car il est étroitement lié à des industries stratégiques que le continent conserve — automobile, énergie, réseaux électriques, industrie et transport.

Projet Localisation Investissement Soutien public Objectifs
Campus SiC de STMicroelectronics Catania, Sicile 5 milliards € 2 milliards € Production intégrée de SiC
Production prévue Catania Début en 2026 Dispositifs et modules de puissance
Capacité totale Catania 2033 Jusqu’à 15 000 wafers/semaine
Principaux usages Automobile, renouvelables, industrie Électrification, efficacité énergétique

Catania ne part pas de zéro. La Vallée de l’Etna, connue sous le nom d’Etna Valley, est liée depuis des années à STMicroelectronics et à l’électronique de puissance. La société y produit déjà des dispositifs SiC, ainsi que des lignes liées au GaN et aux technologies de radiofréquence. Cette continuité industrielle constitue un avantage : les projets de semi-conducteurs nécessitent talents, fournisseurs, universités, centres techniques et expérience accumulée.

L’Italie ne cherche pas à dominer les nœuds avancés de 2 ou 3 nanomètres. Elle souhaite renforcer ses positions là où la valeur ne dépend pas uniquement de la lithographie extrême, mais aussi de matériaux, fiabilité, intégration verticale, efficacité énergétique et applications industrielles. L’Italie s’aligne parfaitement avec cette stratégie.

Novara et le virage vers l’emballage avancé

Le second mouvement significatif se trouve dans le Nord. Silicon Box, société basée à Singapour spécialisée dans l’emballage avancé, investira 3,2 milliards d’euros dans une usine de packaging et de test à Novara, dans le Piémont. Ce projet bénéficie d’un soutien public italien d’environ 1,3 milliard d’euros, approuvé par Bruxelles, et prévoit la création d’environ 1 600 emplois qualifiés.

L’emballage avancé est devenu une pièce maîtresse de l’industrie. À mesure que les puces sont conçues avec des chiplets et une mémoire à haut débit, il ne suffit plus de produire des dies de qualité : ils doivent être intégrés dans des modules de plus en plus complexes. Le packaging a évolué depuis une étape finale d’assemblage pour devenir un aspect technique déterminant sur la performance, la consommation, le coût et la capacité de mise à l’échelle.

Projet Entreprise Localisation Investissement Emplois prévus
Usine d’emballage avancé Silicon Box Novara, Piémont 3,2 milliards € 1 600 emplois
Aide publique approuvée Italie / UE Novara 1,3 milliard €
Activité principale Emballage, test et intégration Silicon Box Chiplets et modules avancés

Pour l’Italie, l’arrivée de Silicon Box ouvre une nouvelle voie par rapport à la fabrication traditionnelle. Le pays dispose déjà de production, wafers, équipements de test et centres de conception, mais ne possédait pas encore une installation d’emballage avancé de cette envergure. Si le projet se concrétise comme prévu, Novara pourrait devenir un acteur clé pour les clients européens, qui ont besoin d’intégrer des puces complexes sans dépendre totalement de l’Asie.

Ce mouvement revêt également une signification stratégique. L’Europe a compris ces dernières années que la fabrication de semi-conducteurs ne se limite pas à posséder des usines : il faut aussi des substrats, wafers, gaz, équipements, test, emballage, conception, logiciels et talents. Une chaîne incomplète reste vulnérable.

STMicroelectronics, le centre névralgique du système italien

L’industrie italienne demeure centrée sur STMicroelectronics. La société, d’origine franco-italienne, maintient en Italie deux grands pôles : Agrate Brianza, près de Milan, et Catania. À Agrate, l’installation R3 de 300 mm dédiée aux puces de puissance, analogiques, signaux mixtes et RF est en cours d’achèvement. À Catania, la société concentre une part importante de ses investissements dans le SiC.

Selon la synthèse italienne, ST emploie plus de 12 500 personnes dans le pays, dont environ 3 500 en recherche et développement. La société opère également plusieurs centres R&D à travers différentes villes italiennes, allant d’Aoste et Bologne à Pise, Naples, Lecce, Messine ou Palerme.

Acteur Rôle en Italie
STMicroelectronics Production, SiC, analogique, puissance, RF & R&D
LFoundry Fonderie 200 mm à Avezzano
Tower Semiconductor Présence dans le complexe R3 d’Agrate
MEMC / GlobalWafers Fabrication de wafers à Merano et Novara
Technoprobe Cartes de test et probe cards
Leonardo MMIC GaAs et GaN pour défense et aérospatiale

Un autre fabricant notable est LFoundry, basé à Avezzano. Son histoire illustre une partie des hauts et des bas européens en microélectronique : fondée sous Texas Instruments, passée par Micron, puis désormais propriété chinoise. Aujourd’hui, la société fonctionne comme une fonderie avec des lignes de 200 mm et des technologies de 110 et 150 nm, notamment spécialisée dans les capteurs d’images.

L’Italie compte également MEMC Electronic Materials, contrôlée par GlobalWafers, disposant de sites à Merano et Novara. La fab de Novara représente une de ses principales installations européennes pour wafers de 200 mm, avec des investissements en cours pour évoluer vers le 300 mm. Bien que moins visible qu’une usine, cette unité est essentielle à la chaîne.

Le point fort italien : équipements, tests et niches industrielles

L’un des aspects les plus remarquables de la spécialisation italienne concerne la présence d’entreprises spécialisées dans les équipements de test, probe cards, gaz, ingénierie, salles blanches et services pour fabs. Ces noms, moins médiatisés que TSMC ou NVIDIA, constituent pourtant l’épine dorsale des opérations industrielles en semi-conducteurs.

Technoprobe, basée à Brianza, en est la figure la plus emblématique. Elle est devenue leader mondial dans le domaine des probe cards, indispensables pour tester les chips durant leur fabrication. À ses côtés, on trouve des sociétés comme SPEA, Seica, OSAI, Microtest, ELES, EDA Industries ou LPE, cette dernière spécialisée dans les réacteurs épitaxiaux et acquise par ASM International.

Section Entreprises clés en Italie
Probe cards Technoprobe
Test de semiconducteurs SPEA, Seica, OSAI, ELES, Microtest, EDA Industries
Réacteurs épitaxiaux LPE / ASM International
Wafers de silicium MEMC / GlobalWafers
Gases de processus Sapio, SIAD et autres fournisseurs
Ingénierie et salles blanches Meridionale Impianti, Galvani et spécialistes

Ce secteur de niche s’intègre parfaitement à la structuration industrielle italienne. Le pays ne rivalise pas nécessairement en taille, mais excelle en ingénierie appliquée, machines, automatisation, composants spécifiques et réseaux de fournisseurs très spécialisés. Une telle tradition pourrait s’avérer plus stratégique qu’il n’y paraît en matière de semi-conducteurs.

Le déficit : peu d’entreprises fabless

La faiblesse majeure de l’Italie réside dans le domaine du design fabless. Tandis que les États-Unis ont bâti des géants comme NVIDIA, AMD, Qualcomm ou Broadcom en optant pour un modèle de conception séparée de la fabrication, l’Italie compte peu d’entreprises exclusivement axées sur le circuit intégré. Ce déficit est partagé en partie par l’Europe, mais il est particulièrement visible en Italie.

Il existe quelques exceptions, telles qu’INVENTVM, OPTOI, Microtest dans la conception ASIC ou quelques start-ups et sociétés liées aux capteurs, microfluidique, UWB ou électronique imprimée. Mais aucune masse critique, comparable à d’autres pôles internationaux, n’est encore atteinte.

C’est ici qu’intervient la Fondazione Chips-IT, centre national italien dédié à la conception de circuits intégrés, basé à Pavie. Son but est de renforcer la recherche, la transfert technologique et la conception de puces, en fédérant universités, centres de recherche et entreprises. Pour l’Italie, cela pourrait-être l’un des enjeux stratégiques majeurs à long terme : sans conception propre, la chaîne capte moins de valeur.

Constat Réponse italienne
Peu de fabless Création de la Fondazione Chips-IT
Moins de rayonnement international Spécialisation en puissance, analogique et packaging
Dépendance vis-à-vis des foundries Renforcement du design, du test et de la chaîne locale
Pénurie de talents spécialisés Connecter universités et centres de recherche
Ségrégation industrielle Fonds publics et projets européens

Le design détermine une part essentielle de la valeur ajoutée d’un puce. La fabrication demeure importante, mais les architectures, IP, logiciels, validation et adaptation aux marchés spécifiques peuvent générer des marges plus élevées avec plus de contrôle technologique. Si Chips-IT parvient à attirer chercheurs, entreprises et projets, l’Italie pourrait améliorer sa position dans la partie la plus stratégique de la chaîne.

Fonds publics et souveraineté technologique

L’Italie a lancé un fonds national dédié à la microélectronique pour soutenir la recherche, les pilotes et les nouvelles installations industrielles. Selon les informations de la promotion économique italienne, le pays a activé en 2022 un fonds consacré à la microélectronique dans le cadre d’une stratégie plus globale de soutien au secteur. En parallèle du EU Chips Act, ces instruments servent à attirer des projets tel que ST à Catania ou Silicon Box à Novara.

La véritable question est de savoir si ces investissements suffisent à changer la dimension du pays. Sans doute pas pour en faire un géant mondial du secteur, mais ils peuvent consolider une position crédible en Europe. En semi-conducteurs, être stratégique ne signifie pas nécessairement dominer tous les nœuds, mais aussi être difficile à remplacer dans les matériaux, la puissance, l’emballage, les tests, les capteurs ou la conception industrielle.

L’Union ambitionne d’augmenter sa part dans la production mondiale de semi-conducteurs jusqu’à 20 % en 2030. Un objectif audacieux et difficile à atteindre. L’Italie peut y contribuer en consolidant trois piliers : SiC et puissance à Catania, emballage avancé à Novara, et conception/investigation autour de Chips-IT, les universités et les centres technologiques.

Le pays ne repart pas de zéro. Il possède une histoire, d’Olivetti et SGS jusqu’à STMicroelectronics. Il dispose d’usines, wafers, équipements, centres de test, R&D. Mais il affiche aussi ses faiblesses : faible échelle en fabless, dépendance extérieure pour les nœuds avancés et une empreinte encore modeste à l’échelle mondiale.

La “Italie des chips” ne sera pas la Taïwan européenne. Et cela n’est pas nécessaire. Sa voie réside dans la construction d’une chaîne intégrée, spécialisée et connectée aux besoins industriels européens : véhicules électriques, énergies renouvelables, puissance, capteurs, défense, emballage et conception appliquée. Dans une industrie où chaque pays cherche à se positionner, cette approche pourrait s’avérer plus pertinente que la simple concurrence sur tous les fronts.

Questions fréquentes

Quelle est la place de l’Italie dans l’industrie des semi-conducteurs ?

Son poids global reste limité : la production italienne oscille entre 3 et 4 milliards de dollars, et l’ensemble de la chaîne (équipements, matériaux, substrats, recherche) représente environ 6 à 8 milliards.

Quel est le plus grand projet de puces en Italie ?

Le campus de carbure de silicium de STMicroelectronics à Catania, avec un investissement prévu d’environ 5 milliards d’euros et un soutien public d’environ 2 milliards.

Que apporte Silicon Box à Novara ?

Silicon Box construira une usine d’emballage avancé et de test, avec 3,2 milliards d’euros d’investissement et environ 1 600 emplois qualifiés à la clé.

Qu’est-ce que Chips-IT ?

Fondazione Chips-IT est le centre national italien dédié à la conception de circuits intégrés, visant à renforcer la recherche, la transfer technologique et le développement industriel en Italie.

source : elettronicaemercati.it

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