Cette opération semblait modeste en comparaison avec d’autres acquisitions majeures du secteur, mais elle s’est finalement révélée être un puissant signal politique de premier ordre. Sanan Optoelectronics et son partenaire malaisien Inari Amertron ont abandonné leur offre de 239 millions de dollars pour racheter la société néerlandaise Lumileds, après que le Comité pour l’Investissement Étranger aux États-Unis (CFIUS) a conclu que la transaction posait des « risques irrésolubles pour la sécurité nationale » des États-Unis. La décision de retrait a été officialisée le 17 avril.
Ce choix revêt une portée plus profonde que ce que laisserait penser le montant en jeu. Il ne bloque pas seulement l’acquisition d’une entreprise européenne par un groupe chinois, mais confirme aussi que Washington continue de considérer certains segments de l’industrie des semi-conducteurs comme une ligne rouge, même lorsque la société cible n’est pas strictement américaine. Lumileds est une société néerlandaise, certes, mais avec une activité mondiale, une forte présence industrielle et une empreinte opérationnelle aux États-Unis.
Une opération qui échoue pour la seconde fois en dix ans
Ce n’est pas la première fois que Lumileds devient un terrain de jeu géopolitique. En 2016, Philips a dû annuler la vente de 80,1 % de Lumileds et Automotive à un consortium dirigé par Go Scale Capital, après n’avoir pas réussi à convaincre le CFIUS. Le rapport annuel de Philips de cette année-là l’évoquait explicitement : malgré tous les efforts pour atténuer les inquiétudes du régulateur américain, l’autorisation n’avait pas été obtenue et l’opération a été abandonnée.
Plus tard, Philips a finalement vendu cette même participation à des fonds gérés par Apollo Global Management, et Lumileds a poursuivi sa voie jusqu’à faire faillite en chapter 11 en août 2022. La société a confirmé en octobre que son plan de restructuration avait été approuvé par le tribunal, affectant aussi bien Lumileds U.S. que sa branche néerlandaise. Ce détail explique en partie pourquoi Washington peut intervenir aussi radicalement sur une opération qui, sur le papier, concerne une entreprise européenne.
Une nouvelle tentative a été lancée en août 2025, lorsque Lumileds a annoncé que Sanan Optoelectronics et Inari Amertron s’étaient mis d’accord pour racheter 100 % de la société. À l’époque, cette transaction était présentée comme la prochaine étape dans la transformation de Lumileds, avec une clôture prévue pour le premier trimestre 2026, sous réserve des approbations réglementaires habituelles. Ce calendrier ne sera plus respecté.
Lumileds et Sanan évoluent précisément dans la zone la plus sensible pour Washington
Le CFIUS n’a pas rendu publique une explication technique détaillée de sa décision dans ce cas précis. Mais le contexte industriel permet de comprendre pourquoi l’opération était problématique. Lumileds n’est pas une simple marque d’éclairage : c’est un fournisseur mondial de technologies LED et microLED pour l’automobile, les écrans, l’éclairage et les téléphones mobiles, avec plus de 3 500 employés dans plus de 15 pays. Son catalogue inclut aussi des semi-conducteurs composés à base d’InGaN, c’est-à-dire de nitrure de gallium avec de l’indium, une famille de matériaux liée à l’un des composants les plus sensibles du marché actuel.
Sanan, pour sa part, n’est pas une entreprise nouvelle ni insignifiante. Dans sa documentation officielle, elle se définit comme un groupe spécialisé dans les matériaux semi-conducteurs, l’épitaxie, les puces et dispositifs, avec une présence dans plusieurs pays et une activité précise dans le GaN RF, le GaAs, et d’autres composés avancés. La transaction ne relie donc pas seulement un fabricant chinois de LED à une société européenne d’éclairage, mais deux acteurs influents dans un segment désormais perçu comme stratégique, au-delà du seul enjeu industriel.
Cela s’inscrit dans un contexte plus large. En 2016, la Maison Blanche a interdit l’achat par des entités chinoises du secteur américain d’Aixtron, estimant que cette opération menaçait la sécurité nationale. En 2017, Cree a abandonné la vente de Wolfspeed à Infineon, après avoir reconnu l’impossibilité de résoudre les objections du CFIUS. Dans ces deux exemples, Washington a clairement indiqué que certaines technologies liées aux semi-conducteurs avancés, à la puissance ou aux RF ne seraient pas traitées comme de simples actifs industriels échangeables.
Un coup dur pour l’expansion internationale de Sanan
Ce retrait intervient aussi à un moment difficile pour Sanan. La société a déclaré, selon le South China Morning Post, que l’échec de cette opération ne devrait pas avoir d’impact matériel sur ses finances ou ses activités quotidiennes, et qu’elle maintiendrait sa stratégie d’internationalisation. Cependant, ce blocage s’ajoute à plusieurs mois particulièrement délicats pour le groupe, marqués par des enquêtes sur sa direction et la suspension judiciaire de participations liées à la famille fondatrice, selon Caixin Global.
Ce contexte complique d’autant plus la lecture de cette décision. Pour Sanan, l’acquisition de Lumileds n’était pas seulement une expansion commerciale, mais une opportunité de renforcer sa présence dans des segments à forte valeur ajoutée du marché mondial des LED, de l’éclairage avancé et des semi-conducteurs composés. Pour Washington, en revanche, cette opération représentait un risque insurmontable. Le résultat reste le même qu’il y a dix ans : la transaction est annulée, et le poids du message politique l’emporte sur l’argument industriel.
L’Europe devrait également en tirer des leçons
La perception en Europe n’est pas innocente non plus. Lumileds est une société néerlandaise, mais son destin s’est décidé à Washington. Cette réalité illustre à quel point de nombreuses opérations technologiques ne dépendent plus uniquement de la législation du pays où la société a son siège, mais aussi de la juridiction concrète sur les brevets, filiales, actifs et activités aux États-Unis. Pour l’Europe, qui revendique une souveraineté technologique croissante, cette affaire soulève une question gênante : combien de contrôle réel dispose-t-elle sur des entreprises considérées comme stratégiques lorsque la dernière parole peut encore échoir à l’étranger ?
Ce qui s’est passé avec Lumileds n’est pas qu’une simple nouvelle d’entreprise. C’est une autre alerte sur le fait que la guerre technologique ne se limite pas aux puces de pointe pour l’IA. Elle concerne aussi les matériaux, les processus, et des sociétés apparemment modestes, mais intégrées dans des chaînes de valeur que Washington considère comme sensibles. Et dans ce domaine, même une entreprise européenne peut finir par être une pièce d’un échiquier qu’elle ne contrôle pas totalement.
Questions fréquentes
Pourquoi les États-Unis peuvent-ils bloquer l’achat d’une entreprise néerlandaise comme Lumileds ?
Parce que l’opération impliquait des actifs et une activité ayant un lien avec les États-Unis. Lumileds avait confirmé en 2022 que son processus de Chapter 11 touchait à la fois l’entité américaine et la néerlandaise, ce qui explique la compétence du CFIUS sur la transaction.
Est-ce la première fois que le CFIUS empêche une vente de Lumileds à un acquéreur chinois ?
Non. Déjà en 2016, Philips a dû annuler la vente de 80,1 % de Lumileds et Automotive à un consortium dirigé par Go Scale Capital à cause des objections du CFIUS.
Quelles technologies rendent Lumileds particulièrement sensible ?
Lumileds opère dans les LED et microLED, utilisant notamment l’InGaN, un semi-conducteur lié au nitrure de gallium. Aucune justification technique détaillée de la part du CFIUS n’a été publiée, mais le contexte sectoriel aide à comprendre cette sensibilité.
Quel impact ce revers a-t-il pour Sanan ?
L’entreprise affirme que cet échec n’affectera pas significativement ses finances ni sa stratégie quotidienne, mais la décision complique ses ambitions internationales, surtout dans un contexte de pressions internes accrues concernant sa gouvernance.
source : scmp