IBM et le Département du Commerce des États-Unis ont signé une lettre d’intention pour créer la première fonderie américaine spécifiquement dédiée aux puces quantiques. Cette initiative sera soutenue par une proposition de financement de 1 milliard de dollars dans le cadre du programme CHIPS and Science Act, menant à la création d’Anderon, une nouvelle société indépendante portée par IBM, chargée de fabriquer des plaquettes quantiques sur le territoire américain.
Cette annonce marque un tournant significatif dans la politique industrielle de Washington. Jusqu’à présent, une grande partie du débat sur la souveraineté technologique s’était concentrée sur les semi-conducteurs avancés pour l’intelligence artificielle, la mémoire, l’encapsulation avancée ou la fabrication logique. La computation quantique s’immisce aujourd’hui plus fortement dans cette conversation : il ne suffit plus de rechercher des algorithmes ou de construire des prototypes ; les États-Unis souhaitent également maîtriser la capacité de fabriquer les composants physiques qui pourraient soutenir les futurs ordinateurs quantiques tolérants aux erreurs.
Selon IBM, Anderon aura son siège à Albany, New York, et exercera en tant que fonderie de plaquettes de 300 millimètres. En plus des 1 milliard de dollars proposés par le Département du Commerce, IBM apportera également 1 milliard de dollars en numéraire, propriété intellectuelle, actifs et personnel spécialisé. L’opération reste encore soumise à la négociation et à la signature des documents définitifs, il convient donc de parler d’une proposition d’accord, et non d’un soutien déjà conclu.
Une fonderie quantique n’est pas une usine de chips classique
Le terme “foundry” est habituellement associé à des entreprises telles que TSMC, Samsung ou GlobalFoundries, qui fabriquent des puces classiques pour des tiers. Dans ce cas, l’approche est différente. Anderon sera orientée vers les plaquettes quantiques, en commençant par des technologies de qubits superconducteurs et l’électronique de support, avec une ambition d’élargir par la suite ses capacités vers d’autres modalités quantiques.
Cette différence est importante car la computation quantique ne s’améliore pas uniquement en ajoutant plus de transistors. Ses systèmes dépendent de qubits extrêmement sensibles, de matériaux spécifiques, d’un contrôle cryogénique, d’interconnexions, de câblage superconducteur, d’un empaquetage avancé, de tests sur plaquettes et de processus capables de reproduire des résultats avec une grande fiabilité. La difficulté industrielle ne réside pas seulement en la création d’un qubit en laboratoire, mais en la fabrication en grande quantité avec une qualité suffisante, et dans la capacité à reproduire ce processus.
IBM affirme qu’Anderon proposera des technologies avancées pour la fabrication de plaquettes quantiques, comprenant le câblage superconducteur, les via-silicon, les bumps, des kits de conception de processus, des tests en ligne et de la caractérisation. En termes industriels, cela signifie que la société souhaite convertir une partie de la recherche en une chaîne de fabrication plus reproductible, scalable et accessible à d’autres acteurs de l’écosystème.
| Élément du projet | Données annoncées |
|---|---|
| Nouvelle société | Anderon |
| Initiateurs | IBM et Département du Commerce des États-Unis |
| Financement public proposé | 1 milliard de dollars |
| Apport prévu d’IBM | 1 milliard de dollars en numéraire, en propriété intellectuelle, actifs et personnel |
| Localisation | Albany, New York |
| Type d’installation | Fonderie quantique de plaquettes de 300 mm |
| Premier objectif technologique | Plaquettes pour qubits superconducteurs et électronique de support |
| Statut | Lettre d’intention, en attente des documents définitifs |
La stratégie : un portefeuille d’entreprises, pas une seule technologie
L’accord avec IBM fait partie d’un ensemble plus large. Le Département du Commerce a annoncé neuf lettres d’intention représentant un total de 2,013 milliards de dollars d’incitations fédérales pour accélérer la position de leadership des États-Unis dans la computation quantique. Ce dispositif comprend deux fonderies quantiques, IBM et GlobalFoundries, ainsi que sept entreprises concentrées sur différentes modalités de compute quantique.
GlobalFoundries recevrait 375 millions de dollars pour établir une fonderie quantique nationale sécurisée, adaptée à plusieurs architectures, y compris superconducteurs, ions piégés, photoniques, topologiques et en spin silicium. Les autres entreprises du programme sont Atom Computing, Diraq, D-Wave, Infleqtion, PsiQuantum, Quantinuum et Rigetti, avec des aides prévues pour résoudre des goulets d’étranglement techniques dans des domaines tels que la reproductibilité des dispositifs, la complexité optique, les taux d’erreur, l’intégration cryogénique, l’électronique de lecture ultrarapide, les pertes photoniques et les interconnexions.
La démarche témoigne d’une approche pragmatique : Washington n’investit pas tout dans une seule technologie quantique. La computation quantique reste un domaine ouvert, avec des approches superconductrices, photoniques, d’atomes neutres, d’ions piégés et de spins silicium rivaux pour démontrer une réelle scalabilité. La stratégie de diversification permet de réduire le risque de se laisser enfermer dans une seule architecture si une autre venait à dominer.
| Entreprise | Incentif prévu | Domaine principal |
|---|---|---|
| IBM | 1 milliard de dollars | Fonderie de plaquettes quantiques superconductrices |
| GlobalFoundries | 375 millions de dollars | Fonderie quantique multimodale |
| Atom Computing | 100 millions de dollars | Atomes neutres |
| Diraq | Jusqu’à 38 millions de dollars | Silicium en spin |
| D-Wave | 100 millions de dollars | Superconducteurs, annealing et modèle à portes |
| Infleqtion | 100 millions de dollars | Atomes neutres |
| PsiQuantum | 100 millions de dollars | Photonique |
| Quantinuum | 100 millions de dollars | Ions piégés |
| Rigetti | Jusqu’à 100 millions de dollars | Superconducteurs |
Pourquoi cela est-il crucial pour la course technologique ?
La computation quantique reste encore éloignée d’une utilisation à grande échelle. Des progrès significatifs ont été réalisés, mais d’énormes défis subsistent : correction d’erreurs, stabilité des qubits, scalabilité, intégration, coût énergétique, cryogénie, logiciel et applications avec une valeur pratique démontrée. Par conséquent, cette annonce ne doit pas être interprétée comme la résolution immédiate des ordinateurs quantiques commerciaux à grande échelle.
Son importance est d’un autre ordre. Les États-Unis cherchent à éviter que la prochaine couche stratégique de calcul ne dépende de chaînes d’approvisionnement étrangères. L’expérience avec les semi-conducteurs avancés et l’intelligence artificielle a laissé une leçon claire : celui qui contrôle la fabrication détient une part décisive du pouvoir technologique. En quantique, cette fabrication n’a pas encore été industrialisée à grande échelle, et il est donc crucial de prendre position dès maintenant.
IBM aborde cette étape avec une position de leader. La société affirme avoir déployé plus de 90 systèmes quantiques et dispose d’un ecosystème client et partenaire regroupant plus de 325 entreprises du Fortune 500, start-ups, universités et agences gouvernementales. Elle maintient également l’objectif de fournir un ordinateur quantique tolérant aux erreurs à grande échelle pour des clients commerciaux d’ici 2029.
La création d’Anderon pourrait avoir un impact significatif si elle ouvre réellement la capacité de fabrication à plusieurs fournisseurs. Une fonderie spécialisée en quantique pourrait accélérer les cycles de hardware, améliorer la reproductibilité, réduire les barrières à l’entrée pour les startups, et aider à transformer des prototypes en systèmes plus manufacturables. Dans un secteur où de nombreux progrès échouent à passer du laboratoire à l’ingénierie de production, cette étape peut être décisive.
Il y a aussi une dimension de sécurité nationale. Le Département du Commerce souligne que la computation quantique pourrait avoir des implications en défense, en matériaux avancés, en découverte biomédicale, en modélisation financière et dans les systèmes énergétiques. À cela s’ajoute la dimension cryptographique : même si la puissance quantique capable de casser les cryptages largement utilisés n’est pas encore disponible, les gouvernements anticipent déjà la transition vers des algorithmes post-quantiques.
Cette annonce confirme que la politique industrielle américaine ne se limite pas à la fabrication de puces classiques. La prochaine frontière combine IA, semi-conducteurs, photonique, cryogénie, matériaux et quantique. Anderon ne garantit pas à lui seul la dominance des États-Unis, mais montre que la course est désormais plus physique, plus industrielle et moins dépendante de laboratoires isolés.
Pour l’Europe, ce mouvement possède également ses propres implications. Si les États-Unis accélèrent un réseau de fonderies quantiques avec un soutien public et une participation de l’État, l’UE devra décider si sa stratégie quantique reste centrée sur la recherche de haut niveau ou si elle construit une capacité industrielle comparable. Dans les technologies stratégiques, publier des papiers ne suffit plus lorsque d’autres commencent à fabriquer les plaquettes.
Questions fréquentes
Qu’ont annoncé IBM et le Département du Commerce des États-Unis ?
Ils ont signé une lettre d’intention pour créer Anderon, une société indépendante d’IBM, qui sera la première fonderie américaine spécialisée dans les plaquettes quantiques.
Quel sera le montant du financement pour ce projet ?
Le Département du Commerce propose jusqu’à 1 milliard de dollars d’incitations dans le cadre du programme CHIPS, tandis qu’IBM prévoit d’apporter 1 milliard de dollars en liquidités, en propriété intellectuelle, actifs et personnel.
Où sera située la fonderie quantique ?
Anderon aura son siège à Albany, New York, et exploitera une installation de plaquettes quantiques de 300 millimètres.
Pourquoi une fonderie quantique est-elle importante ?
Parce qu’elle facilite la transition de prototypes de laboratoire à une fabrication plus répétable et évolutive des composants quantiques, condition essentielle pour construire des systèmes quantiques plus grands et fiables.
Sources :
- IBM, “IBM and U.S. Department of Commerce Announce America’s First Purpose-Built Quantum Foundry”.
- NIST / U.S. Department of Commerce, “Department of Commerce Announces Letters of Intent With 9 Companies for $2 Billion to Accelerate U.S. Leadership in Quantum Computing”.
- The Quantum Insider, “IBM and U.S. Department of Commerce Announce Proposed $1 Billion CHIPS Award to Fund Purpose-Built Quantum Foundry”.
- HPCwire, “IBM and U.S. Department of Commerce Announce Purpose-Built Quantum Foundry, Supported by Proposed $1B CHIPS Award”.