Une thèse revient à chaque baisse du prix de l’IPv4 : si la courbe ralentit, c’est que la demande faiblit et que le marché survit par inertie. Les chiffres publiés en avril 2026 racontent pourtant une autre histoire. L’IPv4 n’est ni en euphorie ni en déclin : il se comporte comme une ressource mature, toujours indispensable, dont les flux se répartissent entre hyperscalers, hébergeurs, opérateurs télécoms et nouveaux entrants qui profitent enfin de prix plus raisonnables pour se constituer un stock opérationnel.
Le signal le plus clair vient de deux acteurs européens et internationaux bien connus des administrateurs systèmes : Hostinger et Hetzner. Leurs volumes d’achat d’IPv4 en 2026 sont incompatibles avec l’idée d’un actif en fin de vie. Ils confirment au contraire que le déploiement de VPS, de serveurs dédiés, de plateformes cloud et de services managés continue d’exiger de nouvelles adresses IPv4 chaque trimestre, y compris à l’ère où IPv6 vient de franchir la barre des 50 % chez Google.
Le cas Hostinger et Hetzner : des achats massifs d’IPv4 en 2026
Le classement des organisations qui transfèrent le plus d’adresses IPv4 en 2026, compilé par Brander Group à partir des registres régionaux, parle de lui-même. Amazon reste, sans surprise, le premier acteur consolidé avec 10,58 millions d’IP transférées, mais c’est la présence d’hébergeurs européens aux premiers rangs qui traduit un changement de dynamique.
| Rang | Organisation | IP transférées en 2026 |
|---|---|---|
| 1 | Amazon (Consolidated) | 10 584 064 |
| 2 | PCCW Global (HK) Limited | 1 015 808 |
| 3 | Hostinger Operations UAB | 720 896 |
| 4 | JPNIC / BBIXINTLNET | 524 288 |
| 5 | JPNIC / commufa | 524 288 |
| 6 | Hetzner Online GmbH | 393 216 |
| 7 | INTAC Services GmbH | 393 216 |
| 8 | Aviation RE LLC | 356 352 |
| 9 | DingFeng XinHui (HK) Technology | 262 144 |
Hostinger se positionne à la troisième place avec près de 721 000 adresses IPv4 acquises en quelques mois, soit l’équivalent de onze blocs /16. Hetzner, de son côté, ajoute environ 393 000 adresses, un volume cohérent avec son expansion continue à Nuremberg, Falkenstein et Helsinki. Aucun de ces acteurs ne spécule : ils consomment ces IP pour allouer des VPS, des serveurs dédiés, des load balancers publics et des endpoints IPv4 indispensables à leurs clients PME, agences et ESN.
Pourquoi l’IPv4 reste vivant malgré IPv6 : compatibilité, CGNAT et héritage
La question revient à chaque rapport annuel : pourquoi continuer à acheter de l’IPv4 alors que le monde migre vers IPv6 ? La réponse tient en trois mots : compatibilité, latence et périmètre installé. Un fournisseur d’hébergement ne peut pas livrer un VPS uniquement en IPv6 sans provoquer une vague de tickets. Une partie significative des clients finaux, des API partenaires, des CRM internes, des réseaux d’entreprise et même de certains opérateurs mobiles reste accessible uniquement via IPv4.
Le CGNAT (Carrier-Grade NAT), censé être la rustine universelle permettant aux opérateurs de continuer à vendre de la connectivité malgré la pénurie, montre ses limites. Il dégrade le peer-to-peer, complique la géolocalisation, casse certaines applications temps réel et génère des effets de bord sur les services VoIP ou les jeux en ligne. Les hébergeurs et les ISP préfèrent donc, quand leur trésorerie le permet, acheter ou louer de véritables IPv4 publiques plutôt que de multiplier les couches de traduction.
À cela s’ajoute le poids de l’héritage : systèmes legacy, équipements industriels, protocoles de supervision, appliances réseau d’ancienne génération et plateformes SaaS dont la pile n’a tout simplement jamais été portée en dual stack complet. Dans la vie réelle d’un datacenter, désactiver IPv4 reste aussi risqué que débrancher une alimentation redondante.
Le marché IPv4 aujourd’hui : prix, RIPE NCC et brokers
Les données longue durée remettent les pendules à l’heure. Depuis 2011, les volumes transférés n’ont cessé de croître, avec des pics au-delà de 60 millions d’adresses en 2017 et 2018, et un rebond remarquable à 58,1 millions d’IP en 2025. 2026 démarre sur un rythme solide, avec 20,3 millions d’adresses déjà transférées au premier tiers de l’année.
| Année | IP transférées |
|---|---|
| 2020 | 44,2 M |
| 2021 | 36,4 M |
| 2022 | 50,9 M |
| 2023 | 43,8 M |
| 2024 | 45,6 M |
| 2025 | 58,1 M |
| 2026* | 20,3 M |
La région RIPE NCC reste la plus active en volume, portée par les opérateurs télécoms européens, les hébergeurs allemands, lituaniens, néerlandais et les ESN qui gèrent encore de vastes parcs serveurs on-premise. Chez ARIN, le prix unitaire se maintient au-dessus de la moyenne grâce à la prime américaine : la demande des hyperscalers, des banques et des plateformes SaaS y soutient les enchères. Côté brokers, Prefixx, Brander Group, IPv4 Mall ou Heficed continuent d’intermédier des transactions dont le prix au /24 oscille autour de valeurs plus basses qu’au pic de 2023, sans pour autant s’effondrer.
Un indicateur clé vient d’ARIN : 523 demandes de transfert restaient en attente après les dernières distributions, et la file dépasse déjà un an sur le premier segment. Difficile de parler de marché atone avec un backlog d’un tel ordre.
Le lien avec IPv6 qui passe 50 % chez Google
La statistique emblématique de 2026, c’est le passage d’IPv6 à plus de 50 % du trafic observé par Google. Ce cap est historique, mais il ne signe pas la fin d’IPv4. Il confirme simplement que la cohabitation dual stack est désormais le mode de fonctionnement normal d’Internet. Chaque service moderne doit encore répondre en IPv4 pour ne pas perdre la moitié de ses clients, et chaque nouvelle instance déployée a besoin, dans la plupart des cas, d’une IPv4 publique pour rester atteignable de partout.
Le paradoxe n’en est pas un : plus IPv6 se déploie, plus IPv4 devient rare et donc stratégique. Les entreprises qui sécurisent des blocs IPv4 aujourd’hui achètent en réalité une garantie d’accessibilité pour la prochaine décennie, le temps que le basculement complet s’opère. Certains voient même déjà venir la discussion autour de futures extensions ou de protocoles post-IPv6, comme l’évoque le débat récurrent sur IPv8 et les scénarios post-IPv6.
Stratégie des hyperscalers et des hostings : acheter, louer ou optimiser
Les grands acteurs adoptent trois postures. La première, incarnée par Amazon, consiste à acheter des blocs massifs pour alimenter les régions AWS, compenser la facturation IPv4 désormais payante sur les instances EC2 et garantir la disponibilité pour les clients enterprise. Cette stratégie pèse sur le marché et maintient un plancher de demande.
La deuxième, adoptée par Hostinger, Hetzner, OVHcloud ou Scaleway, mixe achat direct et gestion fine : récupération d’IP inutilisées, tarification par IP supplémentaire, incitation à IPv6 natif sur les nouveaux produits, offres v6-only à prix réduit. L’objectif est de préserver les marges tout en gardant un catalogue IPv4 suffisant pour servir les clients historiques. Les nouveaux hostings cloud européens qui montent en 2026 suivent exactement ce modèle.
La troisième, choisie par de nombreux ISP et opérateurs mobiles, repose sur la location plutôt que l’achat. Prefixx rappelle que le taux d’utilisation des IPv4 louées dépasse les 80 %, ce qui correspond à un marché secondaire très dynamique, notamment pour les opérateurs qui ne veulent pas immobiliser de capital dans un actif certes rare, mais dont l’avenir est dual stack puis progressivement IPv6.
Perspectives 2026-2030 : vers un marché IPv4 plus mature que mourant
À l’horizon 2030, l’IPv4 ne va pas disparaître, il va se raréfier autrement. Plusieurs tendances se dessinent. D’abord, une segmentation des prix selon la région RIR : ARIN reste premium, RIPE et APNIC plus liquides, LACNIC et AFRINIC plus volatils. Ensuite, une professionnalisation des brokers, avec des outils d’audit de réputation IP, des contrôles anti-blacklist et des garanties contractuelles sur la propreté des blocs.
Troisième évolution attendue : la facturation IPv4 généralisée chez les cloud providers. AWS a ouvert la voie en 2024, d’autres suivent. Cette pression tarifaire accélère l’adoption d’IPv6 côté développeurs, mais maintient la valeur de chaque IPv4 déjà allouée. Enfin, on verra probablement émerger des offres v6-only à tarif cassé pour les workloads modernes, microservices et backends internes, qui n’ont pas besoin d’exposer une IPv4 publique.
Le message pour les DSI, hébergeurs et architectes cloud est clair : planifier une stratégie dual stack sérieuse, auditer régulièrement le parc IPv4, négocier les renouvellements avec des brokers établis et tester en production IPv6 natif sur les nouveaux services. L’IPv4 n’est pas mort, il devient simplement un actif d’infrastructure à gérer comme tel, avec rigueur, et non comme une ressource gratuite et infinie.
FAQ : ce qu’il faut retenir de l’IPv4 en 2026
Pourquoi Hostinger et Hetzner achètent-ils autant d’IPv4 en 2026 ?
Parce que leur croissance en VPS, serveurs dédiés et cloud managé exige de nouvelles IP publiques pour chaque instance facturée. Les chiffres de Brander Group placent Hostinger à environ 721 000 IP et Hetzner à 393 000 IP transférées cette année, ce qui reflète une demande opérationnelle réelle.
Une baisse du prix IPv4 signifie-t-elle que le marché s’effondre ?
Non. La baisse observée en 2025 s’explique par une offre plus abondante et une gestion plus fine des stocks chez les grands détenteurs, pas par une chute de la demande. Le volume total de transactions est resté proche de 58 millions d’IP.
IPv6 ne rend-il pas l’IPv4 inutile ?
IPv6 a dépassé 50 % du trafic Google en 2026, mais le dual stack reste la norme. Un service qui ne répond qu’en IPv6 perd de facto une part importante de son audience, ce qui maintient la demande d’IPv4 publiques.
Faut-il acheter ou louer des IPv4 en 2026 ?
Tout dépend du profil. Les hyperscalers et les hébergeurs stables achètent pour sécuriser leur capacité long terme. Les opérateurs avec des cycles plus courts ou des budgets contraints privilégient la location, dont le taux d’utilisation dépasse 80 % selon Prefixx.
L’IPv4 est-il vraiment vivant ou juste en sursis ?
Vivant. La file d’attente ARIN à 523 demandes, l’activité RIPE NCC soutenue et les achats d’acteurs comme Hostinger ou Hetzner le confirment. L’IPv4 entre dans une phase de maturité gérée, pas dans une extinction.