La course à l’intelligence artificielle vient de basculer sur un terrain inattendu : celui des mégawatts. Anthropic a recruté Sana Ouji, jusqu’alors responsable des investissements stratégiques et partenariats énergétiques pour les centres de données chez Google, pour piloter sa toute nouvelle équipe dédiée à l’énergie. Ce mouvement, révélé par DatacenterDynamics, n’est pas un simple transfert de cadre : il consacre un glissement majeur du secteur de l’IA, où la bataille ne se joue plus seulement sur la qualité des modèles, mais sur la capacité à sécuriser terrains, puissance électrique et chaîne d’approvisionnement en silicium.
La tendance est limpide. Anthropic ne veut plus être un simple client du cloud. L’entreprise construit, recrutement après recrutement, une organisation capable de rivaliser avec les grands opérateurs de data centers. Un signe de maturité stratégique — et une réponse directe à la critique d’OpenAI qui accusait récemment Anthropic d’avoir sous-estimé l’importance de la capacité de calcul disponible.
Le recrutement de Sana Ouji : un profil taillé pour l’énergie
Sana Ouji a passé plus de six ans chez Google, où elle a supervisé des dossiers parmi les plus complexes du secteur : négociation de PPA (Power Purchase Agreements), montage de partenariats avec opérateurs d’énergies renouvelables, structuration de projets de data centers à grande échelle. Son profil combine ingénierie financière, relations institutionnelles avec les régulateurs du marché électrique et connaissance intime des goulets d’étranglement du réseau. C’est précisément le mélange dont Anthropic a besoin pour franchir un palier.
Sur LinkedIn, Ouji a précisé qu’elle collaborerait avec Ariel Horowitz et Tim Hughes — ce dernier venu de Stack Infrastructure — dans l’élaboration d’une stratégie énergétique mondiale visant à « évoluer de manière responsable et rapide » pour un portefeuille ambitieux de centres de données. Traduit en langage opérationnel : identifier les sites disponibles, bloquer les capacités de raccordement, négocier les tarifs long terme et assurer la cohérence carbone du portefeuille.
Ouji ne débarque pas isolée. Anthropic a méthodiquement pioché chez Google et dans le secteur des centres de données : Winnie Leung pour l’infrastructure des data centers, Liwen Mao à la conception, Adam Johnson à l’électrique, Zach Miller aux opérations, Matt Wanner recruté chez Stack Infrastructure, sans oublier plusieurs profils spécialisés en sécurité physique et cybersécurité. Un organigramme qui ressemble chaque jour davantage à celui d’un opérateur d’hyperscale.
Pourquoi Anthropic mise tout sur l’énergie et les data centers
La logique derrière ces recrutements tient en une équation simple. Entraîner un modèle de frontière comme Claude Opus 4 requiert des dizaines de milliers d’accélérateurs fonctionnant en parallèle pendant des semaines, avec une consommation qui se mesure en centaines de mégawatts par cluster. Multiplier ces charges pour soutenir la croissance de l’inférence — Claude est désormais intégré dans des milliers de produits via l’API — impose de raisonner en gigawatts, et non plus en racks.
En novembre 2025, Anthropic avait annoncé un investissement de 50 milliards de dollars dans l’infrastructure de calcul aux États-Unis, en partenariat avec Fluidstack. Le projet inclut des centres de données au Texas et à New York, pensés sur mesure pour les charges de travail d’entraînement et optimisés pour un PUE (Power Usage Effectiveness) agressif. Fluidstack estime que l’opération générera des centaines d’emplois permanents et plusieurs milliers durant la phase de construction.
La question n’est plus de savoir si Anthropic sera capable de payer ses GPU, mais si le réseau électrique américain pourra livrer assez vite. D’où la priorité donnée à des profils capables de négocier des contrats PPA de quinze à vingt ans, de sécuriser des terrains à proximité de postes haute tension disponibles et de travailler main dans la main avec les autorités régulatrices comme FERC ou ERCOT au Texas. Sans cette couche d’expertise, les milliards engagés dans les puces restent théoriques.
Le duel Anthropic vs Google : deux stratégies, un même champ de bataille
Le paradoxe est savoureux. Anthropic débauche les talents de Google pour construire une infrastructure dans laquelle… Google demeure un partenaire majeur. Ce n’est pas une contradiction, mais le reflet d’un marché où les frontières entre concurrent, fournisseur et allié sont devenues extrêmement poreuses.
Claude contre Gemini : la rivalité des modèles
Sur le front des modèles fondationnels, Claude et Gemini se livrent une bataille serrée. Anthropic revendique une avance sur les tâches de code et de raisonnement structuré, tandis que Gemini exploite l’écosystème multimodal de Google (YouTube, Search, Workspace) pour offrir des capacités difficilement reproductibles. Chaque nouvelle génération de modèle intensifie la pression sur l’infrastructure sous-jacente.
Les TPU : l’arme silencieuse de Google
C’est ici que les deux entreprises collaborent. Reuters rapportait en octobre 2025 qu’Anthropic avait signé avec Google un accord pour plus d’un gigawatt de capacité basée sur les TPU (Tensor Processing Units), avec mise en service prévue en 2026. En avril 2026, les deux entreprises ont étendu leur partenariat avec Broadcom pour fournir plusieurs gigawatts de capacité de nouvelle génération à partir de 2027, une expansion que certaines sources évaluent à environ 3,5 GW. Les TPU offrent un ratio performance/watt redoutable pour les charges d’entraînement, et Anthropic ne peut pas se permettre d’ignorer cet atout — même si cela la place en position de dépendance envers un concurrent direct.
AWS, Azure et la stratégie multi-cloud
Anthropic ne met pas tous ses œufs dans le panier Google. AWS reste un investisseur stratégique et un fournisseur majeur, avec un engagement de plusieurs milliards de dollars et un accès privilégié aux puces Trainium d’Amazon. Microsoft Azure, de son côté, héberge également certaines charges spécifiques. Cette stratégie multi-cloud, combinée aux data centers dédiés via Fluidstack, garantit une résilience d’approvisionnement que certains concurrents comme OpenAI cherchent à répliquer via Cerebras pour limiter leur dépendance à un fournisseur unique.
Le contexte : énergie, demande IA et centres de données saturés
Le recrutement de Sana Ouji s’inscrit dans un contexte industriel tendu. L’Agence Internationale de l’Énergie estime que la consommation mondiale des data centers pourrait doubler d’ici 2030, atteignant plus de 1 000 térawattheures par an — soit la consommation électrique totale du Japon. Aux États-Unis, certains marchés régionaux comme la Virginie du Nord, capitale historique du cloud, sont déjà en situation de saturation. Les nouveaux projets doivent négocier des délais de raccordement de cinq à sept ans, voire plus.
S’ajoute à cela la pression sur la chaîne d’approvisionnement en semi-conducteurs. La pénurie de DRAM qui s’étend jusqu’en 2027 illustre à quel point l’écosystème physique de l’IA est sous tension extrême. Les puces haute performance, les modules HBM, les interconnexions optiques, les transformateurs haute tension : chaque maillon de la chaîne connaît des délais qui s’allongent.
Dans un mémo interne relayé par The Verge, OpenAI a explicitement reproché à Anthropic une « erreur stratégique » : ne pas avoir sécurisé suffisamment de capacité de calcul, ce qui se traduirait par des limitations d’accès et une expérience moins fiable pour ses clients. La critique est orientée, évidemment, mais elle confirme que la bataille de l’IA se joue désormais sur les tableaux de bord électriques des opérateurs de réseau.
Dario Amodei, fondateur d’Anthropic, défend pourtant publiquement une ligne prudente. En février 2026, il avertissait qu’une erreur de dimensionnement — par exemple, un marché qui croîtrait cinq fois moins vite que prévu — pourrait conduire à la faillite une entreprise ayant acquis trop de capacité trop tôt. L’équilibre est délicat : sécuriser suffisamment pour ne pas se faire distancer, sans se surexposer à un retournement cyclique.
La tendance de fond : chaque laboratoire IA devient un opérateur d’infrastructure
Anthropic ne fait pas cavalier seul. Le mouvement qu’elle incarne traduit une recomposition profonde du paysage IA, où chaque grand acteur se transforme en opérateur d’infrastructure.
Microsoft et OpenAI représentent le prototype de cette mutation. Le partenariat de plus de 100 milliards de dollars entre les deux entreprises — matérialisé notamment par le projet Stargate — inclut la construction de campus de data centers dédiés, la signature de contrats énergétiques sur plusieurs gigawatts (y compris le fameux accord de réactivation d’un réacteur nucléaire à Three Mile Island) et la création d’équipes communes pour la planification électrique.
Meta suit la même trajectoire. Mark Zuckerberg a annoncé des investissements dépassant 60 milliards de dollars en 2026 pour son infrastructure IA, avec des data centers géants à Louisiane et en Ohio alimentés par des accords PPA massifs incluant solaire, éolien et nucléaire de nouvelle génération. L’entreprise publie même son propre silicium maison, MTIA, pour se libérer de la dépendance NVIDIA.
xAI, la société d’Elon Musk, pousse la logique à son paroxysme. Après avoir déployé le cluster Colossus à Memphis en un temps record, Musk accélère avec Terafab, un projet de fonderie de semi-conducteurs qui vise à produire ses propres puces IA. L’intégration verticale passe de la couche modèle jusqu’au wafer de silicium — une ambition que seuls Apple ou Samsung avaient osée jusqu’à présent.
Le message est univoque : dans la course IA de 2026, tout acteur qui se contente de louer du cloud chez un tiers se condamne à la dépendance. Anthropic, en débauchant Sana Ouji et ses confrères, rattrape le peloton — voire le dépasse en termes de profondeur managériale.
Questions fréquentes
Qui est Sana Ouji et quel rôle jouera-t-elle chez Anthropic ?
Sana Ouji a dirigé pendant plus de six ans les investissements stratégiques et partenariats énergétiques pour les centres de données chez Google. Chez Anthropic, elle pilote la nouvelle équipe énergie aux côtés d’Ariel Horowitz et Tim Hughes, avec pour mission de structurer une stratégie énergétique mondiale soutenant l’expansion rapide du portefeuille de data centers de l’entreprise.
Pourquoi l’énergie est-elle devenue un enjeu critique pour Anthropic et ses concurrents ?
L’entraînement et l’inférence des modèles de frontière consomment des centaines de mégawatts par cluster, et les nouveaux projets de data centers se heurtent à des délais de raccordement pouvant atteindre sept ans dans certaines régions américaines. Sécuriser l’électricité est désormais aussi stratégique que commander les GPU.
Quelle est la relation entre Anthropic et Google malgré ces recrutements ?
Google reste un partenaire technologique majeur d’Anthropic, avec un accord portant sur plus d’un gigawatt de capacité TPU, étendu en avril 2026 avec Broadcom pour plusieurs gigawatts supplémentaires à partir de 2027. Les deux entreprises sont simultanément concurrentes sur les modèles (Claude vs Gemini) et partenaires sur l’infrastructure.
Quelle est la stratégie multi-cloud d’Anthropic ?
Anthropic combine trois piliers : cloud hyperscale via Google et AWS (investisseur stratégique), data centers dédiés avec Fluidstack (50 milliards de dollars annoncés en novembre 2025), et désormais équipe interne d’ingénierie énergétique et opérationnelle pour piloter la capacité à grande échelle.
Ce mouvement d’Anthropic s’inscrit-il dans une tendance plus large ?
Oui. Microsoft avec OpenAI (projet Stargate), Meta avec ses data centers géants et son silicium MTIA, xAI avec Terafab pour produire ses propres puces : chaque grand acteur IA se transforme en opérateur vertical intégré, du wafer au modèle, pour réduire sa dépendance aux fournisseurs externes.
via : datacenterdynamics