La décision prise par l’Allemagne dans le cadre du Deutschland-Stack ne semble ni un geste idéologique ni une simple extravagance technique. Avec un peu de recul, elle apparaît plutôt comme une correction tardive d’un débat que l’Europe a déjà mené il y a près de vingt ans, et qui n’a pas été résolu de manière satisfaisante. Le gouvernement allemand a inscrit dans son cadre technique l’utilisation de formats documentaires tels que ODF et PDF/UA, dans la couche des « technologies sémantiques », tout en présentant le Deutschland-Stack comme une infrastructure numérique souveraine, interopérable, connectée avec l’Europe et fondée sur des standards ouverts. De plus, le portail officiel fixe l’année 2028 comme horizonpour proposer des offres concrètes au Bund, aux Länder et aux collectivités locales.
Ce mouvement revêt une importance fondamentale : les formats ne sont pas un simple détail. Ils constituent la mémoire de l’État. Si la documentation publique reste enfermée pendant des années dans la logique d’un seul fournisseur, l’interopérabilité cesse d’être une promesse pour devenir une dépendance. L’Allemagne n’a pas annoncé une croisade symbolique contre Microsoft, mais elle a clairement indiqué quels standards elle souhaite voir sous-tendre l’archivage documentaire de son administration. En pratique, cela relance un débat que l’Europe n’a jamais vraiment clos lorsqu’elle a adopté OOXML en tant que norme ISO.
Un débat que l’Europe a clos trop hâtivement
OOXML a été adopté en tant qu’ISO/IEC 29500 en 2008. La fiche de l’ISO le décrit comme un ensemble de vocabulaires XML pour des documents texte, feuilles de calcul et présentations, « basé sur les applications Microsoft Office 2008 ». Cette formulation, souvent négligée dans le débat politique, révélait déjà la problématique initiale : le standard était directement lié à un produit spécifique, plutôt que d’émerger comme un langage neutre conçu pour être implémenté équitablement par tous, dès le départ.
La normalisation a été vivement contestée. En 2008, l’ISO a reconnu que le processus avait accumulé 3 500 commentaires avant la validation finale, et des médias comme Wired ont relaté la dureté des affrontements politiques et techniques lors du vote. Il ne s’agissait pas d’un simple débat académique : derrière, se posait une question de puissance industrielle. Si le format dominant en bureautique devenait une norme internationale, les gouvernements risquaient de continuer à dépendre d’un seul fournisseur, sous une nouvelle façade de légitimité institutionnelle.
Avec le temps, certaines critiques persistent. Microsoft publie aujourd’hui une documentation spécifique pour expliquer comment Office implémente ISO/IEC 29500, en précisant les variations ou extensions de son logiciel. Cela ne disqualifie pas totalement OOXML, mais détruit l’idée qu’il s’agisse d’un standard entièrement transparent, autonome et homogène. Si le principal fournisseur doit maintenir un document parallèle pour indiquer où son logiciel s’écarte ou étend la norme, la promesse d’une interopérabilité totale apparaît largement nuancée.
Face à cela, ODF continue de jouer une autre partition. Il est défini par OASIS comme un standard ouvert et international pour documents de texte, feuilles de calcul, présentations et graphiques, publié aussi comme norme ISO/IEC 26300. Il ne dépend pas d’une seule entreprise, et sa gouvernance n’est pas conditionnée par une stratégie commerciale spécifique. Même Microsoft a progressivement étendu le support d’ODF dans Microsoft 365, jusqu’à annoncer la compatibilité avec ODF 1.4. La question n’est plus simplement de savoir si Word peut ouvrir un fichier .odt, mais plutôt quel format l’administration doit privilégier pour la conservation, la neutralité et la souveraineté à long terme.
Ce que l’Allemagne a compris
Dans le Deutschland-Stack, l’Allemagne met en avant la réduction des effets de verrouillage (lock-in), la priorité aux standards ouverts, ainsi que, lorsque c’est possible, le choix de solutions open source et de produits européens. Sur son portail officiel, le cadre établit des principes comme « Made in EU first », l’usage prioritaire de standards et d’APIs ouvertes, ainsi que le stockage local des données. Pas un simple détail : dans ce même document, ODF et PDF/UA sont explicitement mentionnés comme formats de documents dans la couche sémantique. Ce n’est pas une coïncidence, mais une signalisation politique et technique claire sur l’orientation que veut prendre l’administration allemande.
Le choix de PDF/UA n’est pas anodin. L’Allemagne ne s’est pas contentée d’adopter le PDF comme format de sortie. Elle a opté pour la variante compatible avec l’accessibilité universelle. La PDF Association rappelle que PDF/UA est le standard ISO 14289 pour des PDF accessibles, et souligne que le Deutschland-Stack l’intègre pour les documents finaux. Cela relie souveraineté numérique et accessibilité concrète, deux enjeux souvent abordés séparément mais ici unifiés dans une même décision.
En définitive, l’Allemagne semble avoir compris quelque chose que l’Europe a préféré laisser de côté dans le débat OOXML : que l’interopérabilité ne se garantit pas simplement en déclarant un format « ouvert » dans une liste, mais en choisissant sans ambiguïté le standard de référence à utiliser publiquement. Il ne s’agit pas de bloquer un fonctionnaire pour qu’il n’ouvre pas un .docx qu’il reçoit. C’est de s’assurer que la mémoire documentaire de l’État ne soit pas, par défaut, encadrée par un seul fournisseur. Cette différence est bien plus significative qu’elle n’y paraît.
L’Espagne aussi doit mener la réflexion
En théorie, l’Espagne défend depuis des années un principe similaire. Le Cadre National d’Interopérabilité impose aux administrations l’usage de standards ouverts, complété par des standards largement utilisés par les citoyens, dans une optique de garantir leur indépendance dans le choix des solutions technologiques. Cependant, le catalogue espagnol autorise à la fois ODF et Open XML Strict, ce qui signifie que le format vraiment neutre cohabite avec celui qui a historiquement renforcé la domination d’Office.
Voici la différence entre l’Allemagne et l’Espagne : le cadre espagnol exprime bien le principe, mais laisse une marge qui permet à la réalité quotidienne de continuer à s’appuyer sur le format dominant. L’Allemagne, en revanche, a choisi de réduire cette ambiguïté dans son stack officiel. Bien que la mise en œuvre puisse poser des défis, des résistances ou des délais, le message est clair : si l’État veut une souveraineté numérique, il ne peut continuer à archiver sa gestion administrative dans un format dont le centre de gravité reste lié à Redmond.
Au fond, il ne s’agit pas simplement d’une querelle entre suites bureautiques ou communautés de logiciels. C’est une question de contrôle institutionnel, de conservation à long terme et de capacité à faire évoluer la configuration technologique. L’Europe a manqué une occasion majeure lorsque OOXML est devenu une norme ISO contestée, complexe et accompagnée de notes d’implémentation du seul fournisseur. L’Allemagne, pour sa part, a choisi, dans son nouveau cadre, de ne pas suivre cette voie. Ce faisant, son mouvement dépasse largement la simple question de format, incarnant une volonté plus profonde de souveraineté.
Foire aux questions
L’Allemagne a-t-elle interdit Microsoft Office dans sa gestion publique ?
Il n’y a pas d’annonce officielle du Deutschland-Stack interdisant Microsoft Office pour les administrations. Le cadre en revanche fixe ODF et PDF/UA comme formats documentaires prioritaires dans leur architecture technique, tout en insistant sur les standards ouverts, les API ouvertes et la réduction de la dépendance à un seul fournisseur.
Quelle différence y a-t-il entre ODF et OOXML pour une administration ?
ODF est un standard ouvert géré par OASIS et publié comme ISO/IEC 26300, tandis que OOXML a été adopté comme ISO/IEC 29500, mais est décrit par l’ISO comme basé sur Microsoft Office, avec une documentation supplémentaire de Microsoft détaillant ses variations et extensions.
Qu’est-ce que PDF/UA, et pourquoi l’Allemagne l’a-t-elle choisi ?
PDF/UA est la famille ISO 14289 pour des PDF accessibles. L’Allemagne l’a intégré avec ODF dans le Deutschland-Stack, illustrant son souhait de combiner interopérabilité documentaire et exigences d’accessibilité universelle dans les documents finaux.
L’Espagne continue-t-elle d’autoriser DOCX dans l’administration ?
Oui. Le Cadre d’Interoperabilité National privilégie les standards ouverts mais admet également le Strict Open XML (.docx, .xlsx, .pptx), qui cohabitent donc officiellement dans le cadre espagnol.
Références : LinkedIn et Deutschland-Stack