SMIC, le plus grand fabricant chinois de puces sous contrat, perçoit une opportunité inattendue dans le contexte mondial actuel de l’Intelligence Artificielle. La société affirme que de plus en plus de clients étrangers transfèrent leurs commandes vers la Chine, car les fonderies des autres marchés sont de plus en plus occupées par des produits à marges plus élevées : accélérateurs IA, mémoire, encapsulation avancée et composants liés aux serveurs haute performance.
Il est important de ne pas confondre cette tendance avec une victoire technologique directe face à TSMC ou Samsung sur les nœuds les plus avancés. SMIC reste limitée par les restrictions d’exportation des États-Unis, qui compliquent son accès à des équipements clés pour rivaliser ouvertement sur des processus de pointe. Ce qui se passe diffère : pendant que les grandes fonderies privilégient l’IA et les puces de dernière génération, une partie de la demande pour les nœuds matures cherche une capacité disponible ailleurs. Selon SMIC, la Chine demeure l’un des rares marchés où la production peut encore se faire à grande échelle.
Zhao Haijun, codirecteur général de SMIC, a indiqué que de nombreux produits auparavant fabriqués à l’étranger ne trouvent plus leur place dans ces fonderies, ce qui pousse certains clients à revenir en Chine. Reuters rapporte que cette tendance favorise SMIC, qui profite du « débordement » de la demande dans une industrie où la capacité redevient un actif stratégique.
L’IA accentue la pression sur les nœuds avancés et valorise les nœuds matures
Au cours des dernières années, une grande partie des débats sur les semi-conducteurs s’est concentrée sur les technologies 3 nm, 2 nm et les prochaines générations de lithographie. Cependant, l’économie réelle des puces est plus vaste. Véhicules, électroménagers, capteurs, équipements médicaux, robotique, dispositifs industriels, wearables, IoT, contrôleurs de puissance, microcontrôleurs et circuits analogiques dépendent toujours de nœuds matures.
Ces puces ne font généralement pas la une, mais elles sont indispensables. Un véhicule électrique peut intégrer des composants avancés pour l’informatique ou l’aide à la conduite, mais il nécessite aussi une multitude de puces de puissance, capteurs, contrôleurs et circuits de gestion de l’énergie fabriqués sur des processus moins avancés. La même logique s’applique aux centres de données IA : à côté des GPU ou ASIC, on trouve des PMIC, contrôleurs, composants réseau, stockage et électronique auxiliaire.
TrendForce évoque justement cette réorganisation. La capacité moyenne d’utilisation des wafers de 8 pouces parmi les dix plus grandes fonderies mondiales atteindrait près de 90 % en 2026, contre environ 80 % en 2025, et resterait supérieure à 80 % durant la première moitié de 2027. La société indique également que plusieurs fonderies réaffectent leur capacité sur des nœuds matures de 8 et 12 pouces vers des processus à faible consommation, serveurs IA et edge AI, ce qui pourrait entraîner un transfert de commandes vers des fournisseurs chinois.
Ce changement explique pourquoi SMIC peut renforcer sa position sans surpasser TSMC dans la course aux nœuds les plus fins. La société n’a pas besoin de gagner sur le 2 nm pour capter des commandes de produits fabriqués en 28 nm, 40 nm ou 55 nm. Son avantage actuel réside dans sa capacité disponible, sa proximité avec la chaîne industrielle chinoise et sa base de clients nécessitant une production fiable.
Plus de clients, plus de capacité et une pression accrue sur les marges
SMIC s’est déjà préparée à cette scenario. En février, la société a annoncé qu’elle augmenterait de 40 000 wafers mensuels équivalents de 12 pouces en 2026, après avoir ajouté 50 000 wafers mensuels en 2025. Cette expansion vise à répondre à une demande plus robuste, mais comporte aussi un coût financier : SMIC prévoit une augmentation des dépenses d’amortissement d’environ 30 % cette année, ce qui pourrait exercer une pression sur ses marges même si ses revenus croissent.
Le bilan financier récent illustre cette tension. Au premier trimestre 2026, SMIC a enregistré un bénéfice de 197,4 millions de dollars, en hausse de 5 % par rapport à l’année précédente, mais inférieur aux prévisions des analystes. Les revenus ont augmenté de 11,5 %, s’établissant à 2,5 milliards de dollars. La société a également indiqué être plus optimiste pour l’année, grâce à la stabilité des commandes et à la demande de ses clients.
La croissance n’est donc pas sans défis. L’installation de nouvelles lignes, l’intégration d’équipements, l’amélioration de la productivité et l’augmentation du taux d’utilisation nécessitent des investissements. Si la capacité entre en service avant que sa rentabilité ne soit assurée, les coûts peuvent peser lourd. Reuters rapporte aussi que SMIC a ajouté 9 000 wafers équivalents de 12 pouces au premier trimestre 2026, et que son taux d’utilisation a légèrement baissé à 93 %, impacté par une baisse des commandes de smartphones milieu et entrée de gamme, ainsi que par la mise en service de nouvelles usines.
| Indicateur | Valeur clé |
|---|---|
| Revenus de SMIC au T1 2026 | 2,5 milliards de dollars |
| Résultat net au T1 2026 | 197,4 millions de dollars |
| Croissance interannuelle des revenus | 11,5 % |
| Utilisation de capacité | 93 % |
| Wafers envoyés au T1 | 2,5 millions d’équivalents de 8 pouces |
| Part de la Chine dans le chiffre d’affaires | 89 % |
| Part des États-Unis dans le chiffre d’affaires | 9 % |
| Augmentation prévue de l’amortissement | Environ 30 % |
La Chine consolide sa domination sur les nœuds legacy
La grande question est de savoir si cette situation sera temporaire ou structurelle. La réponse semble se situer quelque part entre les deux. La saturation actuelle de la capacité est fortement liée à l’investissement dans l’IA, mais l’expansion chinoise sur les nœuds matures se poursuit depuis plusieurs années. Selon des données de Semicon China citées par Reuters, la part de marché des fonderies chinoises dans la capacité mondiale de nœuds legacy de 22 nm à 40 nm passerait de 32 % en 2025 à 37 % cette année, puis à 41 % en 2027.
Ce progrès a une lecture industrielle claire. Alors que certains pays cherchent à concentrer leurs investissements sur les nœuds avancés et le packaging haute performance, la Chine construit une base solide dans les processus matures. Si ce segment est moins « glamour », il est aussi le plus répandu. Il peut aussi être plus résilient face à la demande, car il alimente des secteurs très diversifiés.
Cependant, cette expansion accélérée des capacités sur les nœuds matures comporte des risques. Une surcapacité pourrait apparaître si la demande ralentit ou si les clients se tournent à nouveau vers des fonderies traditionnelles lorsque la pression sur TSMC, Samsung ou UMC se normalise. Par ailleurs, certains achats internationaux continuent d’évaluer les risques géopolitiques, les contrôles à l’exportation, la conformité réglementaire et la dépendance à la Chine dans leurs chaînes d’approvisionnement.
Une tension commerciale existe également. Les fonderies chinoises ont été compétitives en prix, mais leur rentabilité dépend du maintien d’un taux d’occupation élevé, de l’amélioration des processus et de l’évitement d’une guerre commerciale par la réduction des prix. Si trop d’acteurs chinois se concurrencent pour les mêmes commandes matures, le volume pourrait croître sans que cela se traduise nécessairement par des bénéfices équivalents.
Malgré cela, SMIC dispose de raisons d’être optimiste. L’Intelligence Artificielle concentre actuellement les ressources dans les couches les plus avancées de l’industrie, laissant des niches dans des produits qui semblaient moins stratégiques. Ces niches recèlent des opportunités. Il ne s’agit pas uniquement de fabriquer des accélérateurs de pointe, mais aussi de produire des millions de puces pour faire fonctionner voitures, usines, routeurs, électroménagers, équipements médicaux et serveurs.
L’histoire de SMIC rappelle que la souveraineté technologique ne se limite pas à repousser la frontière des nanomètres. Elle se joue aussi dans la capacité à produire en masse des puces fiables et peu coûteuses pour l’économie courante. La Chine n’a pas encore remporté la course aux 2 nm, mais elle renforce une position stratégique dans la partie moins visible et la plus répandue du marché.
Foire aux questions
Pourquoi SMIC reçoit-elle davantage de commandes étrangères ?
Parce que la demande liée à l’Intelligence Artificielle surcharge la capacité des fonderies étrangères, notamment pour les produits avancés et à marges plus élevées. Certains chips issus de nœuds matures cherchent aussi une capacité disponible en Chine.
SMIC peut-elle rivaliser avec TSMC sur le 3 nm ou le 2 nm ?
Pas encore. SMIC reste limitée par des restrictions à l’exportation et ne se trouve pas à la même étape que TSMC ou Samsung dans la course aux nœuds de pointe. Sa véritable opportunité réside principalement dans les processus matures.
Que sont les nœuds matures ?
Ce sont des processus de fabrication moins avancés, mais très utilisés pour les circuits analogiques, contrôleurs, capteurs, PMIC, microcontrôleurs, secteurs automobile, IoT, industrie et électronique grand public.
Pourquoi les nœuds matures sont-ils importants pour la Chine ?
Parce qu’ils permettent de bâtir une large base industrielle, de desservir des secteurs clés et de réduire la dépendance extérieure pour des composants qui ne nécessitent pas les processus les plus avancés, mais en volume, ils restent cruciaux.