Openchip & Software Technologies et SUSE ont signé une lettre d’intention visant à développer une plateforme informatique européenne qui connecte des processeurs basés sur RISC-V avec des logiciels d’entreprise open source. L’objectif est de créer une infrastructure complète dédiée à l’intelligence artificielle, à la supercalculate, au cloud et aux secteurs nécessitant un contrôle strict de leurs données et systèmes.
Cette collaboration rassemble deux éléments que l’Europe tend à développer séparément. Openchip travaille sur des accélérateurs informatiques conçus à Barcelone, tandis que SUSE apporte son système d’exploitation, Kubernetes, la gestion de clusters et les outils nécessaires au déploiement d’applications professionnelles. L’accord vise à ce que le matériel futur ne soit pas lancé sur le marché comme un composant isolé, mais accompagné d’une plateforme validée, prête à s’intégrer dans des centres de données existants.
Les enjeux clés de l’accord entre Openchip et SUSE
- Les entreprises ont signé une lettre d’intention, non un contrat définitif concernant un produit.
- SUSE adaptera et validera une partie de ses logiciels pour les futurs processeurs et accélérateurs d’Openchip.
- La plateforme comprendra SUSE Linux Enterprise Server, RKE2, Rancher Prime et SUSE AI Factory.
- Openchip utilisera des architectures RISC-V axées sur l’IA et le calcul haute performance.
- Le travail porte sur le profil RVA23 et ses instructions vectorielles.
- Des capacités de virtualisation pour les environnements cloud seront également développées.
- Rancher intégrera des composants pour découvrir, surveiller et gérer les accélérateurs.
- Le projet cible les centres de données, administrations publiques, défense, télécommunications, santé et services financiers.
- Les entreprises présentent cette plateforme comme une alternative souveraine européenne.
- Les dates commerciales, prix, tests de performance ou clients pilotes n’ont pas encore été communiqués.
Ce communiqué doit être compris comme le début d’un travail technique. Openchip doit encore finaliser et produire en série ses dispositifs, tandis que SUSE devra certifier que le système d’exploitation, les pilotes, Kubernetes et les applications fonctionnent de manière stable sur le nouveau matériel.
L’expression “plateforme souveraine” ne signifie pas que tous ces composants soient déjà disponibles ou que toute l’infrastructure sera fabriquée entièrement en Europe. C’est une question qui devra être clarifiée à mesure que le projet avancera vers des produits commerciaux.
Du processeur au cluster : pourquoi le logiciel est si crucial
Concevoir un processeur ne représente qu’une étape dans le processus de compétition sur les centres de données. Les entreprises n’achètent pas une architecture d’instructions et commencent immédiatement à exécuter des applications. Elles ont besoin de micrologiciels, pilotes, compilateurs, bibliothèques, systèmes d’exploitation, virtualisation, outils d’observabilité et un support assuré pendant de nombreuses années.
Ce défi est particulièrement marqué avec RISC-V. La plateforme a progressé rapidement dans les dispositifs embarqués, microcontrôleurs et projets de recherche, mais reste peu présente dans les serveurs d’entreprise, face à x86 et Arm.
Un processeur peut promettre de bonnes performances théoriques, mais être peu utile si l’écosystème logiciel est incomplet, si les outils d’analyse font défaut ou si sa gestion dans un cluster est compliquée. Openchip et SUSE veulent anticiper en travaillant dès avant la sortie pour éviter que le hardware ne soit déployé sans un environnement d’entreprise mature.
| Couche | Contribution prévue |
|---|---|
| Architecture du processeur | RISC-V et accélérateurs conçus par Openchip |
| Système d’exploitation | SUSE Linux Enterprise Server |
| Kubernetes | SUSE Kubernetes Engine, basé sur RKE2 |
| Gestion des clusters | SUSE Rancher Prime |
| Plateforme IA | SUSE AI Factory et logiciels d’Openchip |
| Pilotes et bibliothèques | Intégration avec les dispositifs d’Openchip |
| Observabilité | Surveillance des nœuds, charges et accélérateurs |
| Virtualisation | Soutien pour le cloud et la consolidation |
| Sécurité | Mises à jour, politiques et chaîne d’approvisionnement auditable |
| Soutien | Certification et maintenance à l’échelle entreprise |
Cette collaboration prévoit le développement de compléments et opérateurs Kubernetes capables de reconnaitre, allouer et gérer les accélérateurs, tout en recueillant des métriques sur leur fonctionnement. Ceci est essentiel pour permettre à une entreprise de partager le hardware entre plusieurs équipes sans devoir gérer chaque serveur manuellement.
Ce modèle est similaire à celui déjà adopté par Nvidia, AMD et Intel, dont les puces sont accompagnées de pilotes, bibliothèques, runtimes et outils intégrés à Kubernetes, machines virtuelles et plateformes IA.
Openchip ambitionne de construire une alternative européenne, en s’appuyant sur un fournisseur déjà présent dans les serveurs et l’univers cloud. SUSE, de son côté, pourra adapter ses suites logicielles à cette nouvelle architecture avant la commercialisation.
Un point clé sera le support du RVA23, un profil RISC-V conçu pour unifier les capacités minimales des processeurs d’applications 64 bits. RISC-V offre de multiples extensions possibles, facilitant la création de puces spécialisées, mais entraînant aussi un risque de fragmentation lorsque différents processeurs implémentent des ensembles d’instructions variés.
RVA23 établit une base plus prévisible pour le développement d’applications. Parmi ses nouveautés, on trouve l’obligation de l’extension vectorielle V, anciennement optionnelle. Ces instructions permettent de traiter plusieurs données en une seule opération, importantes pour l’algèbre linéaire, la simulation scientifique, l’IA et le traitement du signal.
Le profil RVA23 inclut également des extensions pour hyperviseur, essentielles pour exécuter des machines virtuelles et répartir une plateforme entre différentes charges, fonction courante dans le cloud.
La conformité à ce standard n’assure pas à elle seule un bon rendement. La performance dépendra du design des cœurs, de la mémoire, des interconnexions, des accélérateurs et de la qualité du compilateur. L’accord avec SUSE vise à ce que le logiciel exploite pleinement ces caractéristiques, pour que l’évaluation ne se limite pas à une simple vérification du silicium.
La souveraineté européenne ne se limite pas à RISC-V
Choisir RISC-V représente un avantage stratégique : ses instructions étant ouvertes, leur mise en œuvre peut se faire sans dépendre d’une licence propriétaire d’architecture x86 ou Arm. Cela permet à Openchip de concevoir des processeurs adaptés à ses besoins et de participer directement à l’évolution matérielle.
Cependant, RISC-V n’est pas une technologie exclusivement européenne : il s’agit d’un standard international utilisé par des entreprises et centres de recherche de nombreux pays. La souveraineté réside dans la maîtrise du design précis, de la propriété intellectuelle, du micrologiciel, du logiciel et du calendrier de déploiement.
Lieu de fabrication des puces aussi est une dimension essentielle. Openchip opère sur un modèle fabless : elle conçoit les circuits mais doit faire produire par une fondeuse extérieure. La société a envisagé des fournisseurs en Taiwan, Europe et Japon. Un processeur conçu à Barcelone ne sera pas automatiquement fabriqué en Europe.
La chaîne comprend aussi des outils de conception électronique, de mémoire, d’encapsulation, des équipements réseaux et des technologies de fabrication, souvent d’origine non européenne. La plateforme sera ainsi plus contrôlable qu’une solution totalement fermée, mais pas totalement indépendante des chaînes internationales de semi-conducteurs.
| Dimension de la souveraineté | Question que doit poser le projet |
|---|---|
| Conception | Qui détient la maîtrise de l’architecture et la propriété intellectuelle du processeur ? |
| Fabrication | Dans quel pays et quelle fondeuse seront-ils fabriqués ? |
| Logiciel | Peut-on auditer, modifier et maintenir le logiciel depuis l’Europe ? |
| Micrologiciel | Accès au code source et aux mises à jour de bas niveau ? | Données | Où seront stockées et traitées les charges de travail ? |
| Opération | Quelle entreprise contrôlera la plateforme et ses identifiants ? |
| Chaîne d’approvisionnement | Quels composants dépendent de fournisseurs en dehors de l’Europe ? |
| Soutien | Le système peut-il être maintenu si un fournisseur change ? |
| Sécurité | Comment seront gérées la notification et la correction des vulnérabilités ? |
| Continuité | Existe-t-il des alternatives pour les composants critiques ? |
Le code source ouvert facilite la vérification et la maintenance d’une plateforme, mais ne garantit pas une sécurité automatique. La sécurité dépend de la revue du code, de la gestion des vulnérabilités, des signatures de mise à jour, du contrôle des dépendances et de la capacité à répondre rapidement aux incidents.
Il en va de même pour la conformité réglementaire. Openchip et SUSE pensent que leur plateforme peut aider les organisations soumises à NIS2, DORA et le Règlement de Résilience Cybernétique. Une infrastructure auditée, maintenue et sous contrôle des données peut simplifier certaines démarches, mais aucune combinaison matérielle et logicielle n’assure une conformité automatique.
NIS2 impose de gérer les risques et de protéger réseaux et systèmes dans les secteurs critiques. DORA se concentre sur la résilience technologique dans la finance. Le Règlement de Résilience Cybernétique impose des obligations pour les produits numériques. Les entreprises devront toujours effectuer analyses de risques, tests, gestion des fournisseurs, notifications d’incidents et documentation.
L’accord s’inscrit aussi dans la volonté de la Commission Européenne de relier l’investir dans les semi-conducteurs à la demande en centres de données et services publics. Le paquet présenté le 03/06/2026 prévoit une révision de la Loi Européenne sur les Chips et la proposition de règlement sur le Cloud et l’IA, connu sous le nom de CADA. L’objectif est d’accroître la capacité européenne de centres de données et de renforcer l’origine et le contrôle technologique dans certains contrats sensibles. Ces mesures restent à négocier avec le Parlement Européen et les États membres pour devenir une législation définitive.
Openchip est bien placée pour profiter de cette politique industrielle. La société participe au projet européen DARE, visant à développer processeurs, accélérateurs et logiciels RISC-V pour les futurs supercalculateurs européens, et bénéficie du soutien du programme IPCEI en microélectronique.
Cependant, le soutien public augmente aussi les exigences. Le projet devra démontrer sa capacité à fabriquer des dispositifs compétitifs, respecter un calendrier raisonnable et produire une plateforme prête à l’emploi que les entreprises seront disposées à adopter, sans dépendre uniquement de la commande publique.
La collaboration avec SUSE réduit un des risques majeurs des nouveaux processeurs : arriver sur le marché avant que leur environnement logiciel soit prêt. D’autres défis restent entiers, comme la disponibilité du silicium, la qualité des compilateurs, le rendement énergétique, le coût et la capacité de fabrication.
L’importance de cet accord ne réside pas encore dans la création d’une alternative complète à Intel, AMD, Arm ou Nvidia. Celle-ci n’existe pas encore sous forme de produit déployable. La véritable avancée est la reconnaissance que l’Europe ne pourra pas atteindre l’autonomie technologique par la seule fabrication de chips isolés. Elle doit intégrer processeur, système d’exploitation, orchestration, outils IA et support dans une plateforme prête pour la production.
Questions fréquentes
Que sont signés Openchip et SUSE ?
Une lettre d’intention pour collaborer à l’adaptation et à la certification du logiciel SUSE sur les futurs processeurs et accélérateurs RISC-V d’Openchip.
La plateforme est-elle déjà disponible ?
Non. Les entreprises n’ont pas encore annoncé de date de lancement, ni de modèles de serveurs, de prix ou de résultats de tests indépendants.
Que permet RISC-V à la souveraineté technologique ?
Elle autorise la conception de processeurs open source sans dépendre de licences propriétaires x86 ou Arm. La souveraineté complète implique aussi la maîtrise de la fabrication, du micrologiciel, du logiciel et des opérations.
Est-ce que cette plateforme pourra remplacer Nvidia ou Intel ?
Il est encore prématuré de le confirmer. L’objectif initial est d’offrir une alternative européenne pour des charges spécifiques en IA, HPC, cloud et secteurs critiques.