La reprise d’internet à Caracas après le double séisme du 24 juin révèle deux réalités simultanées. D’un côté, la connectivité locale et nationale s’est nettement améliorée ces derniers jours. De l’autre, la sortie vers l’international reste limitée en raison de dommages à des infrastructures critiques, de routes de secours et d’une dépendance que beaucoup perçoivent seulement lorsque la latence augmente, que les pages externes chargent moins vite ou que certains services internationaux fonctionnent par intermittence.
L’impact initial a été sévère. NetBlocks a enregistré une chute significative de la connectivité au Venezuela, y compris à Caracas, suite aux séismes de magnitude 7,2 et 7,5 qui ont frappé le nord du pays, endommageant des infrastructures électriques et de télécommunications. L’organisation a indiqué que cette interruption coïncidait avec des problèmes dans le réseau électrique et les systèmes de télécommunications, deux couches qui, en cas d’urgence comme celle-ci, ont tendance à tomber simultanément : sans énergie, de nombreux nœuds, radios, équipements de transport, routeurs et stations cessent de fonctionner, même si la fibre elle-même n’était pas directement endommagée.
Caracas retrouve du trafic interne, mais l’international reste fragile
Dans une publication technique sur LinkedIn, Gabriel Salas, associé gérant d’IP Net, C.A., a parfaitement résumé l’état du réseau : la connectivité à l’intérieur de Caracas et vers d’autres régions du Venezuela montre une reprise remarquable, alors que la connectivité internationale demeure le principal goulot d’étranglement. Selon son analyse, Cirion a réussi à restaurer totalement l’anneau de connectivité de Caracas en moins de 48 heures, ce qui a permis de normaliser une grande partie du trafic local et national.
Ce point est crucial. Pour de nombreux utilisateurs, « internet fonctionne » ou « internet ne fonctionne pas » semblent être des questions simples. En réalité, un réseau peut être raisonnablement restauré dans une ville tout en ayant encore des difficultés pour accéder à l’extérieur. Ce n’est pas pareil d’accéder à un service hébergé localement, de communiquer avec un fournisseur national ou de faire transiter du trafic entre réseaux locaux, et d’accéder à des plateformes, des clouds, des applications professionnelles ou des contenus hébergés hors du Venezuela.
La différence se voit dans l’expérience quotidienne. Lorsqu’une route internationale échoue ou se dégrade, l’utilisateur peut encore avoir une connexion, recevoir une IP, naviguer sur certains sites et utiliser des services locaux, mais il subira plus de latence, des pertes de paquets ou une vitesse inférieure vers des serveurs en États-Unis, en Europe ou dans d’autres régions. Des itinéraires plus longs ou saturés peuvent également apparaître, car une partie du trafic est redirigée par des chemins alternatifs.
CANTV a également lancé des travaux de reprise. Le Ministère des Sciences et de la Technologie a annoncé le déploiement de la « Force Bleue » à Caracas, Miranda et La Guaira pour rétablir les services après les séismes, avec des interventions techniques dans les zones affectées et des actions pour renforcer la connectivité dans des points stratégiques. À La Guaira, des liaisons satellitaires ont été installées dans des centres de commandement, et la connectivité pour les opérations de maintien et de récupération a été renforcée. Par ailleurs, des médias locaux ont rapporté le rétablissement de la connectivité via fibre optique à l’Aéroport international de Maiquetía, une infrastructure clé en pleine crise.
Le câble sous-marin est critique, mais la redondance fait la différence
La rupture du câble Cirion est devenue le symbole de la crise de connectivité, mais il est prudent d’éviter une lecture trop simpliste. Dans les commentaires à l’analyse de Gabriel Salas, Manuel Estacio a rappelé un point technique important : le Venezuela dispose de plusieurs liaisons par câbles sous-marins, ce qui signifie que Cirion n’est pas « vital » pour tous les opérateurs de la même manière. Il le sera surtout pour ceux dont la dépendance à cette route est sans suffisante redondance.
Ce commentaire recentre le débat. Le problème ne réside pas uniquement dans la rupture d’un câble. La vraie difficulté survient lorsque qu’un opérateur ne dispose pas de routes alternatives suffisantes, de capacités de backup contractées ou d’accords d’interconnexion prêts à absorber une chute d’ampleur. En télécommunications, la redondance n’est pas un luxe, mais une condition essentielle de conception.
Un fournisseur bien conçu doit disposer de plusieurs sorties, de routes terrestres ou sous-marines alternatives, d’accords de transit suffisants et de capacités pour commuter le trafic en cas de panne. Mais cette capacité a un coût. Sur des marchés sujets à des pressions économiques, avec des infrastructures vieillissantes ou un faible investissement, la résilience reste souvent en dessous du niveau optimal jusqu’à ce qu’un événement extrême la mette à rude épreuve.
Le régulateur vénézuélien a également agi. La CONATEL a annoncé un plan exceptionnel de simplification réglementaire pour permettre à plusieurs fournisseurs d’internet d’établir des interconnexions terrestres avec des entreprises en Colombie, afin de pallier la capacité affectée par la rupture du câble. Parmi les sociétés citées par la presse locale figurent Thundernet, VNET, Fibex et Airtek.
Ces solutions temporaires aident, mais ne remplacent pas immédiatement la capacité d’un câble sous-marin. Une route terrestre peut soulager le trafic, assurer la continuité et renforcer la résilience à court terme, mais cela dépend de permis, d’accords, de capacité disponible, d’équipements, de transport, de latence et de coordination entre réseaux.
La réparation sous-marine ne se fait pas en quelques heures
La réparation d’un câble sous-marin exige une procédure très différente de celle d’une fibre terrestre. Il faut localiser précisément le point de rupture, mobiliser un navire câblier, obtenir les autorisations, opérer dans des conditions maritimes favorables, récupérer le câble, le réparer, le tester, puis le remettre en service. Ce n’est pas une intervention immédiate.
Gabriel Salas a précisé sur LinkedIn qu’en se basant sur des estimations d’experts, la réparation pourrait prendre environ 15 jours après l’arrivée du navire au point de rupture, sous réserve que toutes les autorisations nécessaires aient été obtenues, ce qui n’était pas encore le cas au moment de son commentaire. Cette période explique pourquoi la restauration internationale peut être plus longue que la locale.
En attendant, il faut s’attendre à une amélioration progressive mais inégale. Certains opérateurs peuvent fonctionner mieux que d’autres en fonction de leur dépendance à Cirion, de leur capacité de respaldo, de leurs accords avec des transitaires, de leur connectivité vers la Colombie ou de l’utilisation de solutions satellitaires temporaires. L’expérience utilisateur ne sera pas uniforme.
La leçon : internet a aussi besoin de plans de secours
La crise de connectivité à Caracas offre une leçon claire à tout pays : internet n’est pas une entité abstraite dans le cloud. Il repose sur l’énergie, la fibre, les câbles sous-marins, les routes terrestres, les permis, les centres de données, les accords commerciaux, les tours, les équipements, le personnel technique et la capacité à réagir.
Lorsque plusieurs couches échouent simultanément, la résilience se mesure aux décisions prises avant l’urgence : combien de routes existent, quelle capacité de backup a été contractée, quels opérateurs disposent d’une véritable diversification, où se trouvent les points d’échange, quelle autonomie énergétique ont les nœuds, et quels sont les procédures réglementaires permettant d’activer rapidement des solutions alternatives sans perdre de jours.
Il semble que Caracas ait considérablement avancé dans la reprise de sa connectivité locale et nationale. Cependant, la faiblesse réside toujours dans la sortie internationale et dans la capacité de certains opérateurs à absorber la perte temporaire d’une route importante. La réparation du câble Cirion sera essentielle pour la normalisation, mais le problème de fond dépasse un simple incident.
La vraie question n’est pas seulement quand tout reviendra à la normale. C’est aussi de savoir dans quelle mesure la normalité avant le séisme disposait déjà d’une redondance suffisante.
Questions fréquentes
Internet est-il déjà rétabli à Caracas ?
La connectivité locale et nationale s’est considérablement améliorée, selon des analyses techniques partagées par des opérateurs et des experts du secteur. Cependant, la sortie vers l’étranger reste le point le plus fragile.
Quelle a été la cause de la chute initiale de la connectivité ?
Une combinaison de coupures électriques, de dommages aux infrastructures de télécommunications et la rupture d’un câble sous-marin associé à Cirion suite aux séismes du 24 juin.
Est-ce que la rupture du câble Cirion affecte tout le pays de façon égale ?
Pas nécessairement. Elle impacte surtout les opérateurs qui dépendaient de cette capacité sans redondance suffisante. Le Venezuela dispose d’autres liaisons câblées et routes alternatives.
Pourquoi la réparation d’un câble sous-marin prend-elle autant de temps ?
Parce qu’elle nécessite des autorisations, un navire spécialisé, une localisation précise du point de faille, la récupération du câble, le raccordement, des tests et des conditions opérationnelles adéquates.
Quelles solutions temporaires ont été mises en place ?
Des routes alternatives, des liens satellites dans des zones critiques et des démarches accélérées pour des connexions terrestres avec des opérateurs en Colombie ont été déployés.
Source : LinkedIn