L’Espagne franchit une étape décisive pour la compétition en vue de l’implantation de l’une des futures gigafactories européennes d’Intelligence Artificielle. Le Conseil des ministres a autorisé la participation de la Société Espagnole pour la Transformation Technologique (SETT), connue sous le nom de SEPI Digital, à une société nouvellement créée. Celle-ci aura pour objectif de développer et de gérer la candidature espagnole pour le prochain appel d’offres européen.
Le projet adoptera une structure public-privé et une candidature multisite, avec Móra la Nova en Tarragone et San Fernando de Henares dans la communauté de Madrid, comme principales localisations pour accueillir l’infrastructure. L’initiative s’inscrit dans le cadre du programme européen InvestAI, conçu par Bruxelles pour réduire la dépendance technologique aux États-Unis et à la Chine en matière de capacité de calcul avancée pour entraîner et déployer de grands modèles d’IA.
La société sera majoritairement détenue par le capital privé. Banco Santander, ACS et Telefónica contrôleront conjointement 47 % du capital, avec une participation individuelle de 15,67 % chacun. À ce bloc s’ajoutera Multiverse Computing, avec 4 %, portant ainsi la part privée à 51 %. La SETT控制era 47,99 %, tandis que la Generalitat de Catalogne disposera initialement de 1 %. La structure vise à allier soutien public, capacité financière, expertise industrielle et compétence technologique.
Une infrastructure pour rivaliser en IA, pas simplement un centre de données
Le terme “gigafactory” peut sembler excessif, mais il décrit une catégorie spécifique à celle d’un centre de données traditionnel. Ces installations sont conçues pour accueillir des centaines de milliers de GPU ou d’accélérateurs de dernière génération, avec des réseaux à très faible latence, une ventilation avancée, une haute densité électrique et un logiciel spécialisé pour entraîner et exploiter des modèles complexes d’Intelligence Artificielle.
La différence ne se limite pas à la taille. Un centre de données classique peut héberger des applications professionnelles, du stockage, du cloud privé ou des services numériques. En revanche, une gigafactory d’IA est conçue pour des charges beaucoup plus exigeantes : entraînement de grands modèles de langage, vision artificielle, simulation scientifique, modèles multimodaux, IA industrielle et déploiements d’inférence à grande échelle.
| Élément | Centre de données conventionnel | Gigafactory d’IA |
|---|---|---|
| Charge principale | Cloud, hébergement, applications et stockage | Entraînement et inférence de modèles avancés |
| Matériel dominant | Serveurs généralistes | GPUs et accélérateurs d’IA |
| Réseau interne | Haute capacité, moins spécialisé | Basse latence et bande passante élevée entre les nœuds |
| Refroidissement | Air ou solutions hybrides | Liquide, avec designs à haute densité |
| Consommation électrique | Élevée, variable | Très élevée et concentrée |
| Usage stratégique | Digitalisation des entreprises | Souveraineté technologique et capacité scientifique-industrielle |
Pour l’Espagne, l’objectif n’est pas seulement de construire une grande infrastructure. L’ambition est d’intégrer ce projet au réseau européen de calcul avancé, permettant aux entreprises, universités, centres de recherche, administrations et startups d’entraîner des modèles sans dépendre entièrement d’infrastructures étrangères. Cette dépendance est devenue particulièrement visible face à la domination des hyperscalers américains et à l’écosystème fermé de la Chine.
Santander, ACS et Telefónica : trois profils pour un même enjeu
La présence de Santander, ACS et Telefónica n’est pas fortuite. Chaque entreprise apporte une contribution spécifique au projet. Santander représente la capacité financière, l’accès à de grands clients et l’expérience en digitalisation bancaire. ACS fournit des compétences en infrastructures, construction, ingénierie et grands projets industriels. Telefónica apporte la connectivité, les centres de données, les services aux entreprises, la cybersécurité et l’expertise en réseaux critiques.
Multiverse Computing ajoute une couche plus spécialisée, liée au logiciel avancé, à la computation quantique et aux algorithmes pour des problématiques complexes. Sa participation de 4 % est moindre en capital, mais essentielle pour doter le consortium d’une composante technologique orientée vers le développement d’outils et d’applications d’IA.
| Partenaire | Participation prévue | Rôle probable |
| Banco Santander | 15,67 % | Financement, clientèle d’entreprise et services numériques |
| ACS | 15,67 % | Infrastructures, construction et gestion de projets industriels |
| Telefónica | 15,67 % | Connectivité, cloud, cybersécurité et gestion technologique |
| Multiverse Computing | 4 % | Technologies avancées et capacités logicielles |
| SETT / SEPI Digital | 47,99 % | Soutien public et participation stratégique de l’État |
| Generalitat de Catalunya | 1 % | Ancrage territorial et institutionnel |
La majorité privée souhaite envoyer un message clair à Bruxelles : le projet ne dépend pas uniquement de fonds publics. Il est porté par des entreprises capables d’exécuter, de financer, d’opérer et de créer de la demande. Cette partie sera essentielle dans l’évaluation européenne, car les gigafactories d’IA ne doivent pas devenir des infrastructures sous-utilisées. Elle doivent attirer utilisateurs, cas d’usage, talents et projets industriels.
Móra la Nova et San Fernando de Henares : une candidature multisite
Le projet espagnol ne se conçoit pas comme une localisation isolée. La proposition sera multisite, avec Móra la Nova en tant qu’élément territorial clé en Catalogne, et San Fernando de Henares comme nœud associé à Madrid. Cette architecture permet de combiner disponibilité foncière, connectivité, proximité avec le talent, accès aux entreprises et équilibre territorial.
Móra la Nova a une lecture à la fois industrielle et politique. La zone de la Ribera d’Ebre cherche de nouvelles opportunités économiques face à la fermeture programmée des activités nucléaires dans la région. Une infrastructure d’IA de cette envergure pourrait jouer un rôle moteur, mais son impact réel dépendra de la mise en œuvre, des emplois qualifiés qu’elle créera, des fournisseurs locaux qu’elle mobilisera, et de son intégration dans le territoire.
San Fernando de Henares, quant à elle, offre une proximité avec la métropole de Madrid, l’un des grands pôles en matière de connectivité, cloud, entreprises technologiques et centres de données en Espagne. La combinaison des deux sites pourrait renforcer la candidature si une architecture technique cohérente est proposée, plutôt qu’une simple addition de localisations.
| Localisation | Valeur pour le projet |
| Móra la Nova | Sol, réindustrialisation locale et ancrage catalan |
| San Fernando de Henares | Proximité de Madrid, connectivité et environnement entrepreneurial |
| Catalogne | Potentiel industriel, scientifique et technologique |
| Madrid | Nœud cloud, entrepreneurial et de communications |
| Espagne | Position géographique, énergies renouvelables et connectivité internationale |
| Europe | Besoin de capacité propre face aux États-Unis et à la Chine |
L’aspect énergétique sera essentiel. Une gigafactory d’IA requiert une puissance disponible, une stabilité d’approvisionnement, des accords sur l’électricité à long terme et une stratégie claire de durabilité. Sans énergie, il n’y a pas de GPUs. Sans refroidissement adéquat, l’infrastructure d’IA ne peut pas fonctionner.
Près de 4 milliards d’euros pour une ambition européenne plus large
La candidature espagnole vise à mobiliser près de 4 milliards d’euros d’investissements public-privé. Certaines estimations évoquent un potentiel encore plus élevé si le soutien communautaire est total et si l’échelle du projet est pleinement atteinte. Le gouvernement a autorisé une contribution maximale de 719,85 millions d’euros via la SETT, financée par des fonds liés à la transformation numérique et au cadre européen.
La Commission européenne envisage de créer jusqu’à cinq gigafactories d’IA dans le cadre d’InvestAI, avec un fonds dédié de 20 milliards d’euros. Ces infrastructures compléteraient les AI Factories déjà lancées autour de superordinateurs européens, tels ceux liés à EuroHPC. La différence réside en taille : les gigafactories visent des capacités bien supérieures, pensées pour des modèles de pointe et des applications industrielles avancées.
| Magnitudes | Données remarquables |
| Contribution maximale de la SETT | 719,85 millions d’euros |
| Participation publique totale | 47,99 % |
| Participation privée totale | 51 % |
| Participation de la Generalitat | 1 % |
| Investissement public-privé prévu | Près de 4 milliards d’euros |
| Fonds européen InvestAI pour gigafactories | 20 milliards d’euros |
| Nombre de gigafactories prévues en Europe | Jusqu’à cinq |
L’ampleur de cet investissement témoigne de la transformation industrielle portée par l’IA. Si, pendant des années, l’Europe s’est distinguée par ses compétences en réglementation, recherche et talents, elle a longtemps dépendu d’autres blocs pour accéder aux grandes infrastructures de calcul. Sans capacité propre, les entreprises européennes se voient contraintes de recourir à des plateformes extérieures, augmentant coûts, dépendance stratégique et risques pour leur souveraineté.
La clé sera de savoir qui pourra exploiter cette capacité
Un des grands défis sera d’éviter que la gigafactory devienne une infrastructure réservée uniquement aux grands groupes. La valeur publique du projet dépendra de la capacité des PME, startups, universités, centres de recherche, administrations et industries à y accéder dans des conditions raisonnables.
Il ne suffit pas d’installer des GPU. Il faudra définir un modèle d’accès, de tarification, de priorités, de garanties d’utilisation, d’outils de développement, de support technique, d’interopérabilité avec les supercalculateurs existants et de politiques de gestion des données. Il sera aussi crucial de déterminer quels secteurs bénéficieront en priorité : santé, industrie, énergie, défense, linguistique, sciences, automobile, administrations publiques ou langues européennes.
| Question en suspens | Pourquoi c’est important |
| Qui pourra y accéder ? | Impact réel sur le tissu productif |
| Quel sera le coût du calcul ? | Accessibilité pour les PME |
| Quels modèles seront entraînés ? | Souveraineté technologique et applications |
| Comment seront protégés les données ? | Clé pour les secteurs réglementés |
| Quelle consommation d’énergie ? | Impacts durables et viabilité locale |
| Quel talent ? | Création d’un écosystème ou simple infrastructure |
| Comment sera connectée à EuroHPC ? | Optimiser la synergie et éviter les doublons |
Le risque de tels projets est de construire une grande infrastructure sans un tissu suffisant autour. Pour fonctionner, la gigafactory devra s’intégrer avec universités, centres technologiques, entreprises de logiciels, fournisseurs cloud, industrie, administrations et communautés de développeurs. Le hardware est nécessaire, mais insuffisant.
Souveraineté technologique avec des coûts très réels
Le discours sur la souveraineté technologique est puissant, mais doit être abordé avec réalisme. Les GPU et accélérateurs les plus avancés dépendront encore largement de fournisseurs américains. La mémoire HBM vient principalement de Corée du Sud et des États-Unis. La fabrication de semi-conducteurs de pointe dépend de Taïwan, des Pays-Bas, du Japon et d’autres acteurs. Une gigafactory européenne ne supprimera pas cette dépendance, mais pourra la réduire dans la gestion et l’accès au calcul.
De plus, l’infrastructure IA comporte des coûts récurrents très importants : énergie, refroidissement, maintenance, renouvellement du matériel, licences, sécurité, connectivité, personnel spécialisé et renouvellement technologique. Les GPU vieillissent rapidement. Ce qui est à la pointe aujourd’hui peut devenir obsolète en quelques années.
| Défis | Impact |
| Énergie | Conditionne localisation, coût et durabilité |
| Renouvellement du hardware | Nécessite des investissements continus |
| Talents | Besoin de personnel hautement spécialisé |
| Sécurité | Infrastructure critique et sensible |
| Gouvernance | Doit équilibrer intérêt public et privé |
| Concurrence mondiale | Les États-Unis et la Chine ont déjà une avance considérable |
| Utilisation efficace | Éviter les infrastructures coûteuses sous-utilisées |
L’avantage de l’Espagne pourrait résider dans la combinaison de ressources renouvelables, connectivité, position géographique, expertise en supercalcul et partenariat avec des entreprises capables de créer la demande. Mais la compétition en Europe sera rude. D’autres pays souhaitent également accueillir des gigafactories et disposent déjà d’écosystèmes cloud, industriels ou énergétiques très développés.
Une démarche stratégique, mais pas une victoire assurée
L’autorisation de la société et l’engagement d’investissements publics ne signifient pas que l’Espagne ait déjà remporté une gigafactory européenne. Cela indique simplement qu’elle aborde l’appel avec une structure actionnariale, une proposition territoriale et un financement initials, lui permettant d’accéder à la compétition. La décision dépendra de Bruxelles, de la qualité technique de la candidature, de sa durabilité, de l’investissement privé engagé et de la capacité à la mettre en œuvre.
La participation de Santander, ACS et Telefónica donne au projet du poids. Elle rehausse également les attentes. Si l’Espagne veut que cette infrastructure dépasse le simple symbole, elle devra prouver sa capacité à l’intégrer en une plateforme utile pour l’écosystème économique et scientifique européen.
L’IA ne se joue plus seulement en modèles ou en applications. Elle se joue aussi en énergie, puces, centres de données, réseaux, financement, régulation et accès au calcul. Avec cette société, l’Espagne tente de se positionner dans cette couche profonde de la technologie, la plus coûteuse, la moins visible et la plus difficile à improviser.
La candidature de Móra la Nova et San Fernando de Henares représente une opportunité majeure. Elle soulève également des questions inévitables sur l’énergie, l’impact territorial, la gouvernance, l’accès, les coûts et le retour public. La véritable différence entre une infrastructure stratégique et une promesse exagérée dépendra de la façon dont ces questions seront abordées dans les prochains mois.
Questions fréquentes
Qu’a approuvé le gouvernement espagnol ?
Le Conseil des ministres a autorisé un investissement maximal de 719,85 millions d’euros via la SETT pour participer à la société qui présentera la candidature espagnole à une gigafactory européenne d’IA.
Quelles entreprises feront partie du capital privé ?
Banco Santander, ACS et Telefónica détiendront conjointement 47 % du capital, avec 15,67 % chacun. Multiverse Computing ajoutera 4 %, portant la part privée à 51 %.
Où serait localisée la gigafactory ?
La candidature espagnole sera multisite, comprenant Móra la Nova en Catalogne et San Fernando de Henares dans la communauté de Madrid, comme localisations prévues pour accueillir l’infrastructure.
Quel montant d’investissement le projet mobilisera-t-il ?
L’initiative vise à mobiliser environ 4 milliards d’euros en investissement public-privé, avec une contribution maximale étatique autorisée de 719,85 millions d’euros.
Pourquoi est-ce important pour l’Espagne et l’Europe ?
Parce qu’elle permettrait de disposer d’une capacité avancée de calcul pour entraîner et déployer des modèles d’Intelligence Artificielle, réduisant la dépendance aux infrastructures étrangères et soutenant entreprises, centres de recherche et administrations.