Vingt-huit sites potentiels identifiés aux États-Unis, neuf au Canada, sept au Royaume-Uni : les petits réacteurs modulaires (SMR, pour Small Modular Reactors) commencent à quitter le stade des présentations PowerPoint pour occuper des emplacements réels, selon les derniers chiffres publiés par l’Agence de l’énergie nucléaire de l’OCDE (OCDE-NEA).
Depuis des années, cette technologie évolue dans une zone grise entre promesse et réalité industrielle. Ses défenseurs y voient une pièce essentielle pour produire une électricité propre et constante, alors que la densité des centres de données, l’électrification et la pression sur les réseaux ne cessent de croître. Ses détracteurs rappellent qu’elle reste coûteuse, longue à déployer, difficile à licencier, et qu’elle n’a pas encore prouvé sa capacité à être fabriquée en série.
Le classement des sites SMR annoncés dans le monde
Les données de l’OCDE-NEA montrent que la dynamique s’accélère. Les États-Unis dominent largement le classement, suivis par le Canada, le Royaume-Uni, la Russie, puis un groupe de pays à quatre sites chacun : la Chine, la Finlande, la France et la Pologne.
| Pays | Nombre d’annonces de sites SMR |
|---|---|
| États-Unis | 28 |
| Canada | 9 |
| Royaume-Uni | 7 |
| Russie | 5 |
| Chine | 4 |
| Finlande | 4 |
| France | 4 |
| Pologne | 4 |
| Indonésie | 3 |
| Suède | 3 |
Ces chiffres méritent une lecture prudente. Annoncer un site ne signifie pas que le réacteur est en construction, ni qu’il sera raccordé au réseau dans les prochaines années. Cela veut seulement dire qu’un emplacement public est associé à un projet, une étape parmi d’autres avant le licensing, le financement, l’obtention des permis, la chaîne d’approvisionnement, la construction, puis l’exploitation.
Ce chiffre reste toutefois significatif. Les grandes technologies énergétiques ne se déploient jamais du jour au lendemain, entre concepts, essais, sites, accords d’achat d’électricité, processus réglementaires et construction. Pour les SMR, l’activité commence à révéler une palette plus large que ce qu’on percevait il y a quelques années.
Pourquoi les États-Unis dominent la course aux SMR
La position américaine ne surprend guère. Le pays combine laboratoires nationaux, compagnies d’électricité, universités, développeurs privés et grands consommateurs industriels, sur fond de demande électrique repartie à la hausse avec l’intelligence artificielle, les centres de données, l’électrification et la réindustrialisation.
Selon le tableau fourni par l’OCDE-NEA, ce sont les laboratoires nationaux qui mènent la chasse aux annonces de sites avec sept emplacements, suivis des compagnies électriques, des universités et des développeurs privés de SMR, à égalité avec cinq sites chacun. Cette diversité limite la dépendance à une seule stratégie ou un seul type de client, ce qui réduit le risque de fragiliser un secteur encore naissant.
Autre tendance à surveiller : la puissance visée. Les SMR sont généralement conçus pour une puissance électrique maximale d’environ 300 MW, bien en deçà des réacteurs traditionnels qui oscillent entre 1 000 et 1 400 MW. Cette échelle plus modeste devrait en théorie permettre une installation plus flexible et une fabrication en modules répétables, à la manière d’une industrie de série plutôt que d’un chantier sur mesure. Si cette modularité se confirme, les coûts pourraient baisser grâce à la répétition. Sinon, les SMR risqueraient de reproduire les travers du nucléaire classique : délais à rallonge, dépassements de coûts, licences complexes, financements privés difficiles à attirer.
Data centers, industrie lourde et réseaux électriques : la demande grimpe
Le regain d’intérêt pour les SMR tient à une raison précise : fournir une électricité fiable est redevenu un enjeu stratégique. La conversation énergétique, longtemps centrée sur le solaire et l’éolien, englobe désormais le stockage, les réseaux, le gaz, les interconnexions, l’hydrogène et le nucléaire.
L’intelligence artificielle a accéléré cette dynamique. Les centres de données consomment énormément d’électricité et ont besoin de continuité, de prévisibilité et de contrats d’approvisionnement à long terme. Google a par exemple vu sa consommation électrique grimper de 37 % en 2025, un signal parmi d’autres de la pression que l’IA exerce sur les réseaux. Les renouvelables restent compétitifs et continueront à croître, mais ils ne garantissent pas toujours la puissance nécessaire quand la demande est forte, et les batteries apportent un soutien sans résoudre à elles seules les besoins de secours à long terme.
Les SMR offrent une électricité décarbonée et disponible en permanence, ce qui explique l’attention qu’ils reçoivent pour les data centers, les industries intensives en énergie, les sites miniers isolés, la substitution des centrales à charbon, les réseaux isolés ou le chauffage urbain dans les pays froids. Rien n’est encore acquis sur tous ces usages, mais cela justifie le regain d’intérêt des gouvernements et des entreprises pour un nucléaire moins fréquenté qu’il y a dix ans. La démonstration de Valar Atomics, qui a alimenté un Nvidia DGX Spark avec son micro-réacteur Ward 250, illustre bien cette convergence entre calcul et énergie.
Il existe aussi une lecture géopolitique. Le pays qui parviendra à licencier, construire et exporter des SMR à grande échelle jouera un rôle stratégique. Au-delà de la vente d’électricité, il devra maîtriser la conception, le combustible, les composants, la sécurité, l’exploitation, la maintenance et les services pendant plusieurs décennies. Les États-Unis, le Canada, la France, la Russie, la Chine et la Corée du Sud savent que cette compétition est aussi diplomatique que technologique.
La construction, pas les annonces, reste la vraie épreuve
La prudence reste de mise. L’OCDE-NEA recense 129 designs de SMR, mais peu apparaissent publiquement sur sa plateforme numérique. La majorité concerne des concepts dont les promoteurs ont demandé la confidentialité, ou des technologies en développement, sous-financées, abandonnées ou mises en pause.
Ce chiffre tempère l’enthousiasme. Beaucoup de projets existent sous forme d’idées ou de prototypes, mais peu atteindront la phase de déploiement industriel. La vraie question n’est pas le nombre de concepts, mais combien réussiront à obtenir financement, licence, approvisionnement et réalisation concrète.
Les SMR, comme toute la filière nucléaire, doivent composer avec des enjeux classiques : exigences réglementaires strictes, disponibilité du combustible, main-d’œuvre qualifiée, gestion des déchets, acceptation sociale, protection physique, modèles économiques crédibles. Reste aussi à démontrer que la modularité réduit vraiment les coûts, pas seulement dans les présentations commerciales. Un réacteur compact ne devient pas automatiquement moins cher par mégawatt : il peut être plus simple à financer ou à installer sur certains sites, mais si la fabrication en série ne se concrétise pas, son avantage économique restera limité.
Ce que la course aux SMR va révéler dans les prochaines années
La course aux SMR entre dans une étape plus sérieuse, mais la bataille industrielle est loin d’être gagnée. Les États-Unis mènent le classement des annonces de sites, l’Europe commence à se mobiliser, l’Asie maintient plusieurs initiatives en parallèle. La tendance est là, la certitude pas encore.
Ce qui comptera, ce n’est pas de savoir si les SMR tiennent leur promesse, mais quels pays réussiront à passer de l’annonce à la concrétisation, puis à la production en série, jusqu’à bâtir une chaîne de fabrication industrielle complète. C’est là que se jouera si le petit nucléaire change la donne dans le paysage énergétique ou s’il reste une technologie prometteuse, arrivée trop tard, trop lente ou trop coûteuse.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’un petit réacteur modulaire (SMR) ?
C’est un réacteur nucléaire de taille inférieure aux modèles classiques, généralement jusqu’à 300 MW électriques, conçu pour être fabriqué en modules et adapté à différents usages énergétiques.
Quel pays est en tête dans le développement des SMR ?
Les États-Unis, avec 28 sites potentiels annoncés selon les données du panel OCDE-NEA.
Une annonce de site signifie-t-elle que le réacteur est en construction ?
Non. Cela indique qu’un emplacement est associé à un projet, mais la licence, le financement, les permis, la chaîne d’approvisionnement et la construction restent à concrétiser.
Pourquoi les SMR intéressent-ils les centres de données ?
Parce qu’ils promettent une alimentation électrique stable, continue et décarbonée, même si leur coût, leur délai et leur faisabilité commerciale restent à valider à grande échelle.
Les SMR vont-ils remplacer les énergies renouvelables ?
Pas nécessairement. Leur rôle sera probablement complémentaire, pour assurer une puissance constante là où le solaire et l’éolien ne suffisent pas, dans certains usages industriels ou isolés, ou pour remplacer le charbon.
Source : oecd-nea.org et motive-power