Uber et Delivery Hero : la technologie tend également au monopole

Uber et Delivery Hero : la technologie tend également au monopole

L’intérêt potentiel d’Uber pour l’acquisition de Delivery Hero, la société mère de Glovo, PedidosYa et d’autres marques de livraison, ne peut être considéré uniquement comme une opération financière. Cela constitue un signal de la façon dont fonctionnent les marchés technologiques lorsqu’ils atteignent une phase de maturité : d’abord, de nombreux acteurs se concurrencent, puis la pression pour la rentabilité s’intensifie, et enfin, quelques plateformes cherchent à consolider leur échelle, leurs données, leur réseau et leur relation avec le client.

Delivery Hero a confirmé avoir reçu une proposition indicative d’Uber liée à une éventuelle offre d’achat. L’offre initiale se situait autour de 33 euros par action, mais elle a été jugée insuffisante par le marché, et Uber aurait envisagé de l’augmenter. Parallèlement, Uber a accru sa participation dans la société allemande pour atteindre 24,99 %, selon une communication réglementaire publiée en Allemagne. Pour une entreprise comme Uber, qui déjà opère dans la mobilité, la livraison, la logistique, la publicité et les services aux entreprises, cette opération aurait avant tout une dimension stratégique plutôt que financière.

La livraison comme plateforme technologique

Pendant la pandémie, le secteur de la livraison à domicile a connu une croissance accélérée. La priorité était d’attirer des utilisateurs, d’intégrer plus de restaurants, de couvrir davantage de villes et d’augmenter la fréquence d’usage. Les faibles coûts de financement et les attentes de croissance ont permis de financer promotions, remises et expansion. Cette phase est terminée. Désormais, le secteur se concentre sur la rentabilité, l’efficacité opérationnelle et le contrôle des marchés.

La livraison moderne ne se limite pas à des livreurs et des restaurants. C’est une plateforme technologique qui intègre la géolocalisation, la prévision de la demande, des systèmes d’attribution, les paiements, l’évaluation des restaurants, la publicité, la fidélisation, le service client, l’optimisation des itinéraires, l’automatisation des prix et la gestion de flotte. Plus la plateforme atteint une grande échelle, plus elle collecte de données, ce qui lui confère une capacité accrue à ajuster ses opérations en temps réel.

C’est là une des clés technologiques de la concentration du marché. Une plateforme avec un volume de commandes plus élevé peut mieux prévoir la demande par quartier et créneau horaire. Elle peut mieux positionner ses livreurs, négocier avec les restaurants, vendre de la publicité dans l’application et réduire le coût par transaction. L’avantage ne réside pas seulement dans le nombre de clients, mais dans la capacité à apprendre plus vite que ses concurrents.

Facteur technologique Effet sur le marché de la livraison
Données de commandes Meilleure prédiction de la demande et des horaires
Géolocalisation Optimisation des itinéraires et des délais de livraison
Effets de réseau Plus d’utilisateurs attirent plus de restaurants et de livreurs
IA et algorithmes Meilleure attribution, tarification et détection de fraude
Publicité in-app Nouvelle source de marges basée sur la base d’utilisateurs
Échelle régionale Plus de pouvoir de négociation et coûts unitaires réduits
Intégration des paiements Contrôle de la relation économique avec utilisateur et commerce

Delivery Hero se distingue car elle possède déjà cette infrastructure répartie dans de nombreux marchés. L’entreprise a construit au fil des ans une cartographie internationale complexe, avec des marques locales très reconnues. PedidosYa lui a permis d’étendre sa présence en Amérique Latine, Glovo a renforcé sa position en Europe, en Afrique et dans d’autres régions, et Talabat est devenue un acteur clé au Moyen-Orient. Pour Uber, acquérir ou prendre le contrôle d’une partie de cette cartographie serait une manière d’accélérer plusieurs années d’expansion.

Pourquoi le logiciel se concentre plus rapidement

Dans les industries traditionnelles, il est courant que plusieurs grands concurrents coexistent pendant des décennies. Dans la technologie, cette coexistence est souvent plus fragile. Google domine la recherche, Meta concentre une grande part de la vie sociale numérique, Amazon Web Services mène le cloud, Spotify impulse le streaming musical, et Microsoft maintient une position dominante dans la productivité d’entreprise.

La raison en est l’économie du logiciel. Une fois la plateforme créée, ajouter un utilisateur supplémentaire coûte peu. De plus, chaque nouveau utilisateur génère des données, crée des habitudes, augmente la valeur pour des tiers, et accroît le pouvoir de distribution. Cela conduit à une dynamique du type « le gagnant emporte presque tout » : si ce n’est pas un seul, quelques-uns concentrent une grande partie de la valeur.

Dans la livraison, c’est un phénomène similaire, bien qu’entouré d’une friction physique accrue. Il y a des livreurs, des restaurants, la réglementation du travail, des motos, des vélos, des entrepôts, des temps d’attente et une attention locale. Pourtant, la couche technologique pousse vers l’échelle : si une plateforme contrôle suffisamment de demande dans une ville, elle peut devenir presque incontournable pour de nombreux restaurants. En concentrant assez de restaurants, elle devient plus utile pour l’utilisateur, et si la fréquence d’utilisation est suffisante, elle peut vendre de la publicité et des services financiers aux commerces.

L’éventuelle opération entre Uber et Delivery Hero illustre cette transition : le jeu ne se limite plus à qui possède la meilleure application, mais à qui contrôle l’infrastructure numérique de la demande locale. L’utilisateur ouvre une application pour commander, mais en arrière-plan, se trouve un réseau de données urbaines, de commerces, de conducteurs, de paiements, de promotions, d’algorithmes et d’accords commerciaux.

IA, logistique et publicité : le prochain niveau

L’intelligence artificielle peut accélérer encore cette concentration. Uber utilise déjà des algorithmes pour l’attribution des courses, la tarification dynamique, l’estimation des délais, et la détection de la fraude. Dans la livraison, ces capacités peuvent s’appliquer à la prévision de la demande, à la préparation des commandes, aux temps en cuisine, aux itinéraires optimaux, à l’automatisation du service client et aux recommandations personnalisées.

Plus la plateforme gagne en échelle, plus ses modèles s’améliorent. Une plateforme présente dans des centaines de villes peut apprendre à partir des modèles de consommation, des conditions météorologiques, des événements, du trafic, des horaires de travail et des préférences locales. Ce savoir peut permettre de réduire les coûts et d’augmenter la marge, tout en rendant plus difficile l’entrée de nouveaux concurrents depuis zéro.

La publicité constitue également un enjeu technologique majeur. Les applications de livraison deviennent de plus en plus des marchés publicitaires : un restaurant peut payer pour apparaître en priorité, promouvoir des plats, attirer des clients proches ou lancer des campagnes à des moments précis. Plus la plateforme contrôle de la demande, plus cet inventaire publicitaire devient précieux.

Uber a déjà signalé ces dernières années son intérêt pour la publicité comme nouvelle ligne d’activité. Si elle étendait sa base de livraison en intégrant des marques de Delivery Hero, cela renforcerait un réseau commercial où mobilité, alimentation, commerces et promotions coexistent au sein d’un même compte utilisateur. Ce genre d’intégration transforme une application en plateforme.

Les risques pour les restaurants, livreurs et utilisateurs

La concentration peut renforcer l’efficacité, mais elle augmente aussi le pouvoir de la plateforme. Pour les restaurants, moins d’alternatives peuvent conduire à des commissions plus difficiles à négocier. Pour les livreurs, cela limite les options d’applications à utiliser. Pour les consommateurs, cela peut réduire la compétition sur les promotions, les tarifs de livraison ou les conditions de service.

Une opération de cette nature serait donc soumise à un examen réglementaire complexe. Uber et Delivery Hero opèrent déjà dans de nombreux marchés en concurrence directe. En Europe, en outre, Delivery Hero et Glovo ont été déjà menacés d’enquête par la Commission Européenne pour d’éventuelles pratiques anticoncurrentielles, liées à la répartition des marchés, à l’échange d’informations sensibles et à des accords de non-concurrence lorsque Delivery Hero était encore un actionnaire minoritaire de Glovo.

Le régulateur devrait analyser non seulement la part de marché, mais aussi la maîtrise des données, la capacité à fixer les prix, l’impact sur les restaurants, la situation des livreurs, et le pouvoir de la plateforme. En technologie, la concurrence ne se limite pas toujours à compter des entreprises ; il est parfois plus pertinent de regarder qui contrôle le point d’accès au client.

Une leçon pour toute entreprise technologique

L’affaire Uber-Delivery Hero fournit une idée précieuse pour les responsables technologiques : il ne suffit plus de construire un bon produit. Sur nombre de marchés numériques, l’avantage durable apparaît lorsque le produit se mue en plateforme. Cela implique de rassembler la demande, les données, la distribution, les intégrations, les paiements, l’automatisation et les services tiers en un seul point.

L’IA rend cette dynamique encore plus intense. Les entreprises disposant du plus grand nombre d’utilisateurs et de données seront en mesure d’entraîner des modèles plus performants, d’automatiser davantage de processus, de personnaliser davantage leurs services et de réduire leurs coûts plus rapidement que leurs concurrents. Arriver tard n’est plus seulement une question d’applications meilleures, mais d’infrastructures complètes qui apprennent et deviennent plus rentables à chaque transaction.

Uber maîtrise bien cette logique. Elle a commencé par la mobilité, puis s’est étendue à la nourriture, aux colis, aux services pour entreprises, à la publicité et aux données de mobilité. Delivery Hero, de son côté, a construit un réseau mondial de demande locale dans des marchés où Uber ne possède pas toujours la même profondeur. La fusion de ces deux entités ne serait pas simplement une opération de livraison, mais une étape vers des plateformes urbaines de plus en plus concentrées.

Le logiciel ne concurrence pas comme dans l’industrie traditionnelle car ses avantages s’accumulent : plus d’utilisateurs génèrent plus de données, qui améliorent l’exploitation ; une meilleure exploitation attire davantage d’utilisateurs ; et ce cycle favorise le dominant, rendant la concurrence depuis le bas beaucoup plus coûteuse. La possible acquisition de Delivery Hero par Uber rappelle qu’en technologie, le gagnant ne gagne pas toujours tout, mais il finit souvent par emporter une part écrasante.

Questions fréquentes

Que s’est-il passé entre Uber et Delivery Hero ?
Delivery Hero a confirmé avoir reçu une proposition indicative d’Uber pour une éventuelle acquisition. L’offre initiale était d’environ 33 euros par action, mais le marché s’attendait à une valorisation plus élevée.

Pourquoi Delivery Hero est-elle importante pour Uber ?
Parce qu’elle détient des marques clés comme Glovo, PedidosYa et Talabat, ainsi qu’une infrastructure internationale de livraison qui pourrait accélérer la croissance mondiale d’Uber.

Quelles implications technologiques une telle opération aurait-elle ?
Elle renforcerait le contrôle d’Uber sur les données de demande locale, les algorithmes logistiques, la publicité in-app, les paiements, les itinéraires, les restaurants et le comportement de consommation dans plusieurs marchés.

Pourquoi le logiciel tend-il à se concentrer aussi rapidement ?
En raison de coûts marginaux faibles, d’effets de réseau, d’économies d’échelle, de la concentration des données et de plateformes qui s’améliorent avec le nombre croissant d’utilisateurs, de commerces et de transactions.

le dernier