L’intelligence artificielle s’est invitée sur le marché du travail, avec deux récits qui s’affrontent. Le premier annonce des licenciements massifs ; le second promet une hausse de la productivité, de la croissance et de nouveaux emplois. Une étude de Ramp et Revelio Labs apporte des données concrètes à ce débat : les entreprises américaines qui investissent le plus dans l’IA n’ont pas réduit leurs effectifs après son adoption, elles les ont au contraire augmentés d’environ 10 % sur les deux années suivantes.
Cette nuance compte. L’étude ne prouve pas que l’IA crée automatiquement de l’emploi, ni qu’aucune fonction n’est sous pression. C’est une observation, et les auteurs précisent que les entreprises qui investissent massivement dans l’IA étaient déjà plus technologiques, mieux rémunérées et en croissance avant même de l’adopter. Ça change néanmoins la question à se poser : plutôt que de compter les emplois que l’IA pourrait détruire, mieux vaut regarder où elle en crée, dans quelles entreprises et selon quel mode d’intégration.
L’étude : 21 559 entreprises, des dépenses réelles en IA
Intitulée A New Look at AI’s Impact on Jobs: Firm-Level AI Spending and Workforce Adjustment, cette recherche combine les données de paiements réels effectués à des fournisseurs d’IA enregistrés par Ramp avec des données mensuelles sur les effectifs recueillies par Revelio Labs, pour 21 559 entreprises américaines. Ça permet d’observer non seulement si une entreprise est exposée à l’IA d’après ses tâches, mais si elle paie réellement pour des outils d’IA et comment ses effectifs évoluent ensuite.
Une adoption soutenue est définie par au moins trois mois consécutifs avec une dépense mensuelle d’au moins 100 dollars en fournisseurs d’IA. Les entreprises sont ensuite ségmentées par intensité : faible intensité (environ 2,78 dollars par employé par mois) et forte intensité (environ 33,67 dollars par employé). La majorité des résultats positifs apparaissent dans le groupe à forte intensité.
| Indicateurs de la population | Jamais adoptées | Faible intensité | Forte intensité |
|---|---|---|---|
| Nombre d’entreprises | 15 926 | 3 969 | 1 664 |
| Effectif moyen | 103,9 | 193,4 | 26,7 |
| Croissance médiane annuelle avant adoption | +1,6 % | +5,4 % | +8,9 % |
| Salaire moyen | 93 847 $ | 103 916 $ | 125 683 $ |
| Pourcentage dans des secteurs proches de la technologie | 25,9 % | 50,2 % | 63,8 % |
| Dépense mensuelle en IA par employé | — | 2,78 $ | 33,67 $ |
La conclusion immédiate, c’est que l’adoption de l’IA n’est pas neutre. Les entreprises qui l’intègrent tôt et avec le plus d’intensité sont généralement plus jeunes, plus technologiques, plus productives ou mieux financées, avec une capacité accrue à transformer ces outils en processus concrets. Cela limite les généralisations, mais explique aussi pourquoi une simple licence de chatbot ne produit pas le même effet qu’une stratégie d’intégration sérieuse.
Plus d’emploi global, y compris pour les profils débutants
Le résultat principal montre que les sociétés à forte intensité ont augmenté leur effectif total de 10,2 % dans les 24 mois suivant leur adoption, contre une évolution non significative dans le groupe à faible intensité. Sur les postes de débutants, la hausse est encore plus marquée : +12 %. Ce résultat contredit l’idée reçue selon laquelle l’IA éliminerait d’abord l’emploi junior.
| Effets après adoption de l’IA | Faible intensité | Forte intensité |
|---|---|---|
| Effectif total | -0,6 % | +10,2 % |
| Positions entry-level | -1,7 % | +12,0 % |
| Effectif non entry-level | +0,4 % | +7,7 % |
| Cadres et postes supérieurs | +1,0 % | +6,7 % |
| Ingénierie | -0,4 % | +7,3 % |
| Ventes | -0,5 % | +10,3 % |
| Administration | -0,1 % | +7,8 % |
| Service client | -2,0 % | +6,3 % |
Les hausses touchent des secteurs variés : ingénierie, ventes, gestion, service client, finance ou disciplines scientifiques. L’étude ne montre en revanche pas de croissance significative dans les opérations, où il n’y aurait pas, pour l’instant, de bénéfice net à une adoption intensive.
| Fonctions professionnelles | Variation dans les entreprises à forte utilisation |
|---|---|
| Ventes | +10,3 % |
| Gestion | +7,8 % |
| Ingénierie | +7,3 % |
| Ingénierie débutante | +6,3 % |
| Service client | +6,3 % |
| Sciences / profils scientifiques | +5,6 % |
| Marketing | +5,7 % |
| Finances | +4,6 % |
| Opérations | Pas de changement significatif |
Ce modèle indique que les entreprises qui utilisent vraiment l’IA ne se contentent pas d’automatiser des tâches. Elles accélèrent aussi leur production, augmentent leurs ventes, améliorent leur service client, lancent de nouvelles offres ou réduisent leurs coûts internes, ce qui justifie l’embauche supplémentaire. La question se déplace, de l’automatisation vers le potentiel de croissance de l’entreprise, comme le montre aussi l’idée que l’IA déplace l’effort humain de l’exécution vers la décision.
Comparaison internationale : adoption similaire, effets encore inégaux
L’analyse comparative donne une image intéressante. La France, l’Union européenne et les États-Unis affichent déjà environ 20 % d’entreprises déclarant utiliser l’IA, même si les méthodologies diffèrent. En France, selon l’INSEE, 21,1 % des entreprises de 10 salariés ou plus utilisent l’IA au premier trimestre 2025, soit 8,7 points de plus qu’un an plus tôt. En Europe, Eurostat estime cette utilisation à 19,95 % pour 2025. Aux États-Unis, la Census Bureau situe le taux d’adoption entre 17 % et 20 % entre décembre 2025 et mai 2026, avec un pointage à 19,8 % au 3 mai 2026.
| Région | Indicateur comparable | Données récentes | Interprétation |
|---|---|---|---|
| France | Entreprises de 10+ employés utilisant l’IA | 21,1 % T1 2025 | Légèrement au-dessus de la moyenne UE ; forte progression annuelle |
| Union européenne | Entreprises de 10+ employés utilisant l’IA | 19,95 % en 2025 | Augmentation de 6,47 points par rapport à 2024 |
| États-Unis | Entreprises utilisant l’IA selon le BTOS | 19,8 % en mai 2026 | Niveau comparable, même si les méthodologies diffèrent |
| OCDE | Entreprises déclarant utiliser l’IA | 20,2 % en 2025 | L’adoption a plus que doublé depuis 2023 |
Ce taux global d’environ 20 % peut tromper. Tous les usages de l’IA ne se valent pas. En Europe, Eurostat indique que l’utilisation atteint 55,03 % dans les grandes entreprises, mais chute à 17 % chez les PME. Aux États-Unis, la Census Bureau observe que 37 % des sociétés de 250 employés et plus utilisent l’IA, contre moins de 20 % pour celles de moins de 5 employés.
| Différences selon la taille | Petites / micro | Moyennes | Grandes |
|---|---|---|---|
| Union européenne, taux d’utilisation | 17,0 % pour petites | 30,36 % pour moyennes | 55,03 % pour grandes |
| États-Unis, taux d’utilisation | Moins de 20 % pour ≤ 4 employés | 32 % pour 100-249 employés | 37 % pour 250+ employés |
| Espagne, entreprises <10 employés | 13,4 % | — | — |
L’Espagne suit la même tendance. Selon l’INE, 21,1 % des entreprises de 10 salariés ou plus utilisent l’IA, contre seulement 13,4 % dans celles de moins de 10 salariés. Par secteur, les services sont en tête (25,7 %), suivis par l’industrie (17,5 %) et la construction (11,4 %).
| Situation en Espagne au T1 2025 | Utilisation de l’IA |
|---|---|
| Toutes entreprises ≥10 employés | 21,1 % |
| Services | 25,7 % |
| Industrie | 17,5 % |
| Construction | 11,4 % |
| Entreprises <10 salariés | 13,4 % |
| Madrid | 30,1 % |
| Catalogne | 25,6 % |
| Castille-La Manche | 11,1 % |
La répartition géographique confirme ces écarts. Selon l’INE, Madrid affiche un taux de 30,1 %, suivi par la Catalogne à 25,6 %, et jusqu’à 11,1 % en Castille-La Manche. L’IA ne joue pas seulement sur la taille des entreprises, elle accentue aussi les disparités régionales, entre zones à forte présence de services digitaux et celles moins numérisées.
L’emploi progressera là où la capacité d’intégration sera présente
Les résultats de Ramp et Revelio Labs ne garantissent pas que l’IA profitera à tout le marché du travail. L’étude montre que les gains significatifs se concentrent surtout dans le secteur de l’Information, qui englobe de nombreuses entreprises spécialisées en logiciels, internet, médias ou technologies. Dans ce groupe, les entreprises à forte intensité d’IA voient leurs effectifs croître de 13,4 %. Ailleurs, les résultats sont plus faibles ou sans signification statistique.
| Secteurs étudiés par Ramp/Revelio | Faible intensité | Forte intensité |
|---|---|---|
| Information | -2,8 % | +13,4 % |
| Services professionnels et techniques | -3,5 % | +7,1 % |
| Finance et assurances | +6,0 % | -3,0 % |
| Industrie, commerce, logistique, ressources | +0,8 % | -0,5 % |
| Santé, éducation, services publics | -5,4 % | +5,3 % |
| Consommation, gestion, immobilier, autres services | +1,5 % | -1,2 % |
Ce constat rejoint la vision européenne : Eurostat indique que le secteur de l’information et de la communication utilise le plus l’IA, avec 62,52 % des entreprises, suivi par les activités professionnelles, scientifiques et techniques à 40,43 %. Dans toutes les autres activités, l’intégration reste sous les 25 %.
Le vrai enjeu pour l’Espagne et l’Europe, c’est que si les gains d’emploi se concentrent surtout dans le secteur technologique, là où la capacité d’intégration de l’IA est la plus forte, le risque ne se limite pas à la destruction de postes. Il y a aussi un risque de concentration de la nouvelle croissance et de la productivité dans un petit nombre d’entreprises, de secteurs et de régions.
La Banque d’Espagne soulignait en 2025 qu’environ 20 % des entreprises espagnoles utilisaient déjà l’IA, mais que la plupart en étaient encore au stade expérimental. Elle relevait trois obstacles majeurs : manque de personnel qualifié, coûts d’implémentation et pénurie de données. Ces barrières expliquent qu’une simple acquisition de licences ne suffit pas : une IA performante demande des données structurées, des processus clairs, de la sécurité, une intégration aux systèmes internes et des équipes capables de faire évoluer leur organisation.
Moins de catastrophisme, plus de politiques industrielles
L’étude américaine invite à se méfier des titres catastrophistes qui imputent chaque licenciement à l’IA. Certaines entreprises utilisent peut-être la nouvelle technologie comme prétexte pour des ajustements liés aux coûts, à la conjoncture ou à des stratégies de repositionnement. Mais il serait tout aussi erroné d’adopter une confiance aveugle : voir des entreprises à forte intensité d’IA croître davantage ne signifie pas que toutes suivront cette voie.
Pour une entreprise en Europe ou en Espagne, la vraie question n’est pas « avons-nous l’IA ? », mais « avons-nous une stratégie efficace pour la convertir en gain de productivité ? » L’écart entre faible et forte intensité dans l’étude montre que les résultats ne suivent pas ceux qui n’investissent qu’en surface ou utilisent les outils superficiellement. La croissance apparaît là où l’investissement est soutenu et où les processus sont réellement redessinés.
Cela concerne les dirigeants d’entreprise, mais aussi les salariés et les responsables politiques. Pour les dirigeants, intégrer l’IA doit se penser comme un remodelage organisationnel, pas comme un simple achat de logiciel. Pour les salariés, le message n’est pas de fuir certains secteurs exposés, mais de privilégier ceux où l’IA peut nourrir la croissance. Pour les politiques publiques, l’enjeu est d’éviter une adoption réservée aux grands groupes, aux entreprises tech et aux régions hyper numérisées, et de soutenir une transformation plus équitable, en particulier dans les territoires moins digitalisés.
L’analyse entre la France, l’Europe et les États-Unis montre que si l’adoption tourne globalement autour de 20 %, la phase critique commence maintenant. L’impact sur l’emploi ne dépendra pas seulement du nombre d’entreprises utilisant l’IA, mais de celles capables de l’utiliser intensément, d’intégrer ces outils dans leurs processus réels et de créer des emplois liés à cette nouvelle productivité.
L’IA peut à la fois détruire certaines tâches et stimuler la demande, accélérer la sortie de produits et rendre le travail complémentaire plus précieux. Le marché du travail ne sera pas homogène : il se divisera entre ceux qui sauront faire de l’IA un levier de croissance et ceux qui se limiteront à des expérimentations ou à des licences inexploitées.
Questions fréquentes
L’étude prouve-t-elle que l’IA crée de l’emploi ?
Non, pas de manière causale absolue. Elle montre une forte corrélation entre adoption intensive de l’IA et hausse des effectifs dans des entreprises américaines comparables, mais les auteurs précisent que ces entreprises étaient déjà différentes avant d’adopter l’IA.
La France est-elle en retard dans l’adoption de l’IA ?
Pas selon les données les plus récentes de l’INSEE et d’Eurostat. La France devance légèrement la moyenne de l’UE dans les entreprises de 10 salariés ou plus, même si des écarts importants existent selon la taille, le secteur ou la région.
Quels types d’entreprises créent le plus d’emploi grâce à l’IA ?
Selon l’étude de Ramp et Revelio Labs, celles qui investissent durablement, disposent d’une capacité technique importante et évoluent dans l’information, les logiciels, internet, les médias ou les services professionnels.
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