Bruxelles est sur le point de franchir une étape qui, dans la pratique, bouleversera les règles du jeu dans un domaine où l’Europe avançait prudemment depuis plusieurs années : l’accès des fournisseurs considérés comme “à haut risque” aux infrastructures critiques. La Commission européenne prévoit de présenter le mardi 20 janvier 2026 une proposition visant à rendre obligatoires — et non plus simplement volontaires — les mesures de sécurité que jusqu’à présent, elle recommandait aux États membres de limiter ou de supprimer progressivement en ce qui concerne des entreprises telles que Huawei et ZTE dans des secteurs sensibles.
Selon les informations publiées ces derniers jours, cette initiative ne se limite pas uniquement aux réseaux de télécommunications. La réflexion qui prévaut à Bruxelles élargit le cadre à d’autres domaines à fort impact, tels que les systèmes liés au secteur énergétique — y compris l’énergie solaire —, dans un contexte où l’Union européenne cherche à réduire ses dépendances technologiques stratégiques dans une optique de “dé-risquing” (réduction des risques).
De recommandations à obligations : un tournant décisif
Jusqu’à présent, le cadre européen pour sécuriser le déploiement de la 5G et des réseaux critiques reposait sur une approche d’orientation et de coordination, avec une marge laissée à chaque pays pour moduler le rythme et l’intensité de ses restrictions. Cette flexibilité a conduit à une situation inégale au sein de l’UE : certains États ont renforcé leur position face aux fournisseurs chinois, tandis que d’autres ont préféré maintenir une certaine ouverture pour des raisons de coûts, de délais de déploiement ou d’équilibres diplomatiques.
En 2023, la Commission avait déjà durci le ton, jugeant justifiées — et conformes à la caisse à outils européenne sur la cybersécurité 5G — les décisions de certains États de limiter ou d’exclure Huawei et ZTE, en soulignant les risques liés à certains fournisseurs dans les réseaux critiques. La nouveauté réside désormais dans le passage d’une pression politique et de recommandations techniques à un cadre plus contraignant, avec des effets potentiellement homogènes sur l’ensemble du marché intérieur.
Huawei : de la montée dans la consommation à l’ancrage dans les réseaux
Le débat ne peut être dissocié de l’importance industrielle qu’a acquise Huawei en Europe. La marque, qui a longtemps rivalisé férocement dans le secteur des smartphones — jusqu’à ce que les restrictions et sanctions américaines n’impactent son accès à certaines technologies et services clés dans l’écosystème mobile —, a parallèlement consolidé son activité dans l’infrastructure réseau. Ses équipements y restent une option attractive, tant en termes de performance que de prix, sur de nombreux marchés.
Cet héritage explique pourquoi le plan européen ouvre un front sensible : retirer ou substituer une technologie déjà déployée n’est pas une opération cosmétique. Cela implique des reconceptions, des changements de fournisseur, des validations techniques, la disponibilité en stock, une planification logistique, et à terme, des impacts sur des investissements que les opérateurs amortissent sur plusieurs années.
Espagne et Allemagne : la course politique et le coût du “rip and replace”
Le mouvement de Bruxelles s’appuie sur l’expérience récente de pays où le débat a été particulièrement tendu. Par exemple, l’Allemagne a convenu en 2024 d’un processus progressif pour retirer les composants Huawei et ZTE : d’abord du cœur (core) du réseau 5G, avec un horizon fixé à fin 2026, puis dans les couches périphériques sur une période plus longue. Ce modèle illustre la recherche d’un équilibre par les gouvernements : assurer la sécurité et la résilience, tout en évitant un coup d’arrêt brutal compromettant la continuité du service.
Parallèlement, des opérateurs paneuropéens ont ajusté leur stratégie au fur et à mesure que les exigences réglementaires se durcissaient. En 2025, Telefónica a annoncé qu’elle procédait au retrait d’équipements 5G de Huawei en Espagne et en Allemagne pour se conformer aux cadres réglementaires de ces deux pays, tout en maintenant l’utilisation de cette marque dans d’autres marchés sans restrictions comparables. La lecture du secteur est claire : lorsque les règles évoluent, la chaîne d’approvisionnement se reconfigure, même si à des rythmes différents selon les régions.
Sécurité, souveraineté et dépendance “double”
La proposition intervient également à un moment où l’UE cherche à renforcer une idée politique de plus en plus présente à Bruxelles : il ne s’agit pas seulement de réduire sa dépendance à la Chine, mais aussi de éviter une dépendance excessive à tout acteur externe, y compris de grandes entreprises américaines. Cette approche s’inscrit dans l’agenda européen de souveraineté technologique — avec notamment le développement d’offres “souveraines” pour les clients européens par certains fournisseurs de cloud —, en réponse à la sensibilité croissante quant à la localisation des données, à l’administration des infrastructures et à la juridiction sous laquelle opèrent les services.
Pour l’UE, la discussion sur les fournisseurs “à haut risque” fait partie intégrante d’une stratégie plus large : renforcer la sécurité des chaînes d’approvisionnement, limiter les surfaces d’attaque dans les secteurs critiques, et augmenter la marge d’autonomie face à un contexte de tensions géopolitiques durables.
La réaction de la Chine : investissements et accusations de protectionnisme
Comme on pouvait s’y attendre, Pékin a réagi publiquement. Le 19 janvier 2026, le ministère chinois des Affaires étrangères a exhorté l’UE à ne pas entamer la confiance des entreprises chinoises souhaitant investir en Europe, critiquant cette démarche comme une forme de “protectionnisme” et réclamant un environnement “non discriminatoire”. Ce clash verbal annonce que la discussion ne sera pas uniquement d’ordre technique : la mesure pourrait devenir un nouveau point de friction commerciale entre Bruxelles et Pékin.
Ce qui pourrait changer à court terme sur le marché européen
Si la proposition devient une norme obligatoire, ses effets se feront sentir dans plusieurs domaines :
- Opérateurs et utilities : devront adapter leurs plans d’achat et de substitution, avec des calendriers susceptibles de varier en fonction du risque associé à chaque segment ( cœur, transport, accès ; ou composants liés à l’énergie).
- Les fournisseurs concurrents : le rôle des fabricants considérés comme “de confiance” en Europe sera renforcé, avec le risque d’une concentration accrue si les alternatives se rétrécissent.
- Coûts et délais : le remplacement d’équipements critiques nécessite des fenêtres opérationnelles, des tests et des compatibilités. Le secteur craint qu’un calendrier trop serré ne tende les budgets et les déploiements.
- Effets systémiques : l’infrastructure critique ne fonctionne pas en silo ; télécommunications, énergie et services numériques sont interdépendants. Des décisions dans un secteur peuvent entraîner des répercussions dans un autre.
Pour l’instant, la clé reste politique : présentation officielle, négociations et mise en œuvre nationale. Mais le message fondamental est clair : l’Europe souhaite que ses infrastructures critiques ressemblent de moins en moins à un tableau dépendant de décisions technologiques extérieures, pour devenir un système plus gérable de l’intérieur.
Questions fréquentes
Que signifie que Huawei et ZTE soient considérés comme “fournisseurs à haut risque” dans l’UE ?
Cela indique qu’au regard des évaluations de sécurité et de gestion des risques dans les réseaux critiques, leur participation peut être jugée particulièrement sensible en raison du degré d’exposition qu’un dysfonctionnement ou une intrusion pourrait engendrer dans les infrastructures essentielles.
Cette mesure affectera-t-elle le déploiement de la 5G en Espagne, notamment en termes de couverture ou de qualité de service ?
L’objectif réglementaire est en général de garantir une transition planifiée pour éviter toute perturbation. L’impact le plus probable pour l’utilisateur final ne sera pas une coupure immédiate de service, mais plutôt des changements dans les investissements et les calendriers de modernisation, en fonction des délais fixés.
Quelles sont les alternatives à Huawei et ZTE pour l’infrastructure des télécommunications ?
En Europe, les principaux fournisseurs pour les réseaux mobiles et de transport ont été Nokia, Ericsson, ainsi que d’autres acteurs présents dans différents segments. La dimension stratégique consiste à éviter que le départ d’un fournisseur ne conduise à une dépendance excessive à un petit nombre d’autres.
Pourquoi l’UE inclut-elle des secteurs comme l’énergie solaire dans la conversation sur la sécurité ?
Car l’infrastructure énergétique intègre de plus en plus d’électronique connectée, de télémétrie et de systèmes de contrôle. Face à des menaces hybrides et des cyberattaques croissantes, la sécurité de la chaîne d’approvisionnement et des composants connectés est considérée comme essentielle pour la résilience nationale et européenne.