L’Espagne dispose d’une opportunité peu courante pour devenir l’une des grandes destinations européennes en matière de centres de données et d’intelligence artificielle. Cependant, il est surprenant que le gouvernement propose actuellement des conditions énergétiques qui, si elles poursuivent un objectif raisonnable, risquent de compliquer de nouvelles investissements. Le projet soumis à consultation publique exige que les nouveaux centres de données d’au moins 1 MW supportent 80 % de leur consommation horaire avec une nouvelle production renouvelable, tout en imposant des critères stricts d’efficacité énergétique, de gestion de l’eau et de souveraineté numérique. Ce n’est pas encore une norme adoptée : la consultation reste ouverte jusqu’au 4 septembre.
Les clés des nouvelles règles pour les centres de données en 20 secondes
- Le projet concerne les nouveaux centres de données disposant d’une potence d’au moins 1 MW.
- Au moins 80 % de la consommation horaire devra être compensée par une production renouvelable nouvelle.
- L’énergie pourra être assurée par autoconsommation ou par des contrats à terme comme les PPA.
- L’Espagne a déjà attribué plus de 12 GW de droits d’accès et de connexion aux centres de données.
- La mesure pourrait encourager des projets efficaces, mais aussi augmenter les coûts et la complexité par rapport à d’autres pays européens.
La question ne devrait pas se limiter au débat habituel entre durabilité et croissance. Le problème est de concevoir une réglementation qui permette d’atteindre ces deux objectifs sans transformer l’avantage compétitif de l’Espagne, son abondance de ressources renouvelables, en une nouvelle barrière à l’entrée.
Le gouvernement lui-même reconnaît la gravité de la situation. La Stratégie d’Intelligence Artificielle envisage environ 2,5 GW de puissance de calcul en 2030, ce qui pourrait nécessiter entre 3,5 et 4 GW électriques. Pourtant, depuis 2021, plus de 12 GW de droits d’accès et de connexion ont déjà été attribués pour les centres de données.
Tous ces projets ne seront pas forcément réalisés. Mais ce chiffre montre qu’Espagne se trouve face à une véritable opportunité industrielle.
Les 80 % renouvelables ne sont pas le vrai défi : le problème, c’est l’« heure par heure »
À première vue, exiger qu’un centre de données fonctionne majoritairement avec des sources renouvelables semble particulièrement raisonnable en Espagne.
Le pays dispose de vastes ressources solaires et éoliennes, et augmente depuis des années sa capacité de production renouvelable. Si un secteur va incorporer des gigawatts de nouvelle demande électrique, il paraît logique de demander que cette demande soit accompagnée d’une nouvelle capacité de production.
En réalité, le raisonnement du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (MITECO) repose sur une certitude : les centres de données maintiennent une consommation relativement stable 24 heures sur 24, et leur arrivée représente avant tout une nouvelle demande, et non la substitution d’une source fossile par de l’électricité.
Si cette demande croît beaucoup plus vite que la production renouvelable et la capacité de production stable, certaines heures pourraient nécessiter une génération accrue au gaz, augmentant ainsi le coût du système électrique. C’est précisément cette menace que le ministère cherche à anticiper avec cette réglementation.
Jusqu’ici, l’objectif reste difficile à contester.
Le vrai défi apparaît lorsque l’on impose une corrélation horaire.
Le projet prévoit qu’en dessous de 90 % d’énergies renouvelables dans le mix électrique, au moins 80 % de la consommation devra être couverte par une production renouvelable produite dans la même heure. De plus, cette production devra être additionnelle : chaque mégawattheure consommé devra s’accompagner d’un mégawattheure renouvelable installé dans les 18 mois précédant la mise en service du centre.
Ce changement est significatif.
Un centre de données fonctionne 24 heures sur 24, tandis qu’une centrale photovoltaïque, bien sûr, ne fonctionne pas en permanence. Couvrir annuellement une certaine quantité d’électricité renouvelable via un Power Purchase Agreement (PPA) est relativement simple. Mais faire coïncider production et consommation à chaque heure de l’année oblige à concevoir des combinaisons beaucoup plus sophistiquées : solaire, éolien, stockage, contrats et approvisionnement réseau.
Et cette sophistication coûte de l’argent.
L’aspect positif : l’Espagne peut faire en sorte que le boom profite à autre chose qu’aux centres de données
Il y a une lecture favorable qu’il ne faut pas perdre de vue.
Si l’Espagne doit accueillir des dizaines de projets intensifs en électricité, les relier à une nouvelle production pourrait permettre à l’investissement technologique de financer également l’infrastructure énergétique.
Un centre de données hypothétique de 100 MW ne pourrait se contenter de souscrire des certificats attestant qu’au cours de l’année, suffisamment d’électricité renouvelable a été produite. Il devrait plutôt contribuer de façon beaucoup plus directe à l’incorporation d’une nouvelle production et démontrer la correspondance horaire.
Cela pourrait générer des contrats à long terme pour les développeurs renouvelables, encourager le stockage, et accélérer de nouveaux investissements énergétiques.
Cela évite aussi une problématique : que les centres de données ne se contentent de concurrencer l’électricité déjà disponible pour les ménages, l’industrie et d’autres processus d’électrification.
Le gouvernement considère que l’Espagne peut être sélective, car la demande de connexion dépasse largement l’offre initiale. Autrement dit, si plus de 12 GW ont été accordés, alors que la capacité de calcul prévue d’ici 2030 se situe entre 3,5 et 4 GW électriques, il n’est pas nécessaire d’accepter tout projet dans toutes les conditions.
De plus, la réglementation ne concerne pas uniquement l’électricité.
Jusqu’à ce que le futur label européen soit en place, le projet prévoit pour ces installations un PUE maximum de 1,15 et un WUE maximum de 0,1. La PUE (Power Usage Effectiveness) mesure le rapport entre l’énergie totale utilisée par le centre et celle consommée directement par les équipements informatiques. La WUE (Water Usage Effectiveness) évalue leur efficacité en matière d’utilisation de l’eau. À partir d’août 2027, la catégorie A du système européen sera exigée.
L’Espagne indiquerait essentiellement : il y a une capacité limitée, donc les projets qui seront retenus devront figurer parmi les plus efficients.
L’approche est séduisante.
Le risque, c’est que l’Espagne devienne beaucoup plus exigeante que ses concurrents avant même de disposer des infrastructures nécessaires pour respecter ces exigences.
Le danger de réguler une industrie qui peut choisir un autre pays
Un centre de données n’a pas besoin d’être construit en Espagne.
La France, le Portugal, l’Italie, l’Allemagne et les pays nordiques cherchent aussi à attirer l’infrastructure numérique. Les grands opérateurs comparent l’électricité, la connectivité, la disponibilité des terrains, la fiscalité, les permis, la stabilité réglementaire, l’eau, le talent, et surtout la capacité électrique disponible et ses délais d’obtention.
L’Espagne dispose de plusieurs arguments en sa faveur : énergie renouvelable, disponibilité territoriale, connexions internationales, câbles sous-marins, position géographique stratégique, et un secteur technologique en croissance.
Mais elle présente aussi des limites.
Le réseau électrique nécessite des investissements colossaux pour accueillir simultanément la nouvelle génération, le stockage, une industrie électrifiée et des gigawatts de centres de données. En février, Red Eléctrica indiquait qu’en seulement le réseau de transport, il existait 11,8 GW de capacité accordée à de nouveaux projets encore non mis en service, en plus des 7,1 GW déjà connectés.
Cela explique pourquoi le gouvernement veut organiser l’accès.
Mais organiser ne doit pas devenir bloquer.
Un opérateur international peut accepter de payer un peu plus pour une électricité propre. Peut même investir davantage dans le stockage ou les renouvelables, avec la prévisibilité sur 10 ou 15 ans.
Ce qu’il aura du mal à accepter, c’est une combinaison de conditions complexes, d’incertitudes réglementaires, et du risque de perdre ensuite l’accès au réseau.
Le brouillon prévoit aussi des conséquences importantes. Le non-respect peut entraîner des pénalités croissantes sur les charges et redevances, voire la suppression des droits d’accès et de connexion.
C’est ici que l’Espagne doit faire preuve de vigilance particulière.
L’IA transforme l’électricité en politique industrielle
Le débat arrive au pire moment pour envisager uniquement la question électrique.
Les centres de données ne sont plus de simples bâtiments abritant des serveurs. Ce sont des infrastructures pour le cloud, l’intelligence artificielle, les services publics numériques, la recherche, les télécommunications, la banque, l’industrie, et presque toute activité économique intensive en données.
Les pays qui concentrent leur capacité de calcul auront un avantage qui ressemblera de plus en plus à celui que, lors d’autres périodes industrielles, offraient les usines, les ports ou les réseaux de télécommunications.
C’est pourquoi un mégawatt destiné à un centre de données ne devrait pas être analysé uniquement comme un mégawatt supplémentaire de consommation.
Ce qui se passe à l’intérieur compte aussi.
Un bâtiment consommant 200 MW pour fournir des services principalement depuis l’Espagne vers d’autres marchés n’a pas la même incidence pour le pays qu’une infrastructure entourée d’équipements d’ingénierie, de services cloud, d’IA, d’universités, de fournisseurs technologiques et de capacité de calcul disponible pour des entreprises nationales.
Cette distinction peut être plus pertinente que de se limiter à des critères énergétiques.
L’Espagne pourrait utiliser la capacité de appel d’offres précisément pour prioriser des projets combinant efficacité énergétique, investissement, emploi technologique, souveraineté numérique, capacité de calcul, et services pour l’économie nationale et européenne.
En effet, le projet introduit déjà un autre élément dans cette optique : il exige que l’opérateur soit établi dans l’Union européenne, et que certains données, métadonnées et enregistrements liés à l’exploitation restent sur le territoire communautaire.
La réglementation énergétique devient ainsi aussi une politique industrielle et de souveraineté numérique.
Le vrai risque : arriver trop tard après être arrivé tôt
L’Espagne possède maintenant quelque chose qu’elle cherchait depuis des années : un intérêt international pour investir des milliards dans l’infrastructure technologique.
L’erreur serait de croire que cet intérêt est irréversible.
Les plus de 12 GW de droits attribués ne signifient pas que l’Espagne aura 12 GW de centres de données. Entre l’annonce d’un campus, la demande de capacité électrique, l’obtention des permis, le financement, l’acquisition des équipements et la mise en service des serveurs, une distance énorme existe.
On voit déjà comment certains permis ne se transforment pas en consommation réelle. En juillet, 16 installations ont renoncé à plus de 1 GW de capacité initialement accordée dans le réseau de transport.
Il y a donc deux erreurs possibles.
L’une consiste à autoriser une expansion désordonnée, réservant la capacité électrique pendant des années, tendant le réseau, et socialisant les coûts, alors que certains projets ne se matérialisent jamais.
L’autre consiste à répondre au problème en imposant si tant de conditions que les investissements les plus intéressants seront déplacés vers d’autres marchés.
L’Espagne doit trouver un juste milieu entre ces deux extrêmes.
Exiger une renouvelabilité additionnelle paraît défendable. Encourager des PPA à long terme aussi. Demander des centres de données extrêmement efficients a du sens dans un pays où l’énergie, l’eau et la capacité réseau sont des ressources limitées.
Cependant, la corrélation horaire de 80 %, mérite une analyse technique et économique particulièrement approfondie avant d’être imposée comme obligation.
Elle peut accélérer le stockage, les renouvelables, et de nouvelles formes de contrats électriques. Mais elle pourrait aussi faire significativement augmenter le coût de chaque nouveau mégawatt d’infrastructure numérique en Espagne comparé à d’autres pays.
Et il y a une question encore plus cruciale.
Depuis des années, l’Europe cherche à réduire sa dépendance technologique à l’égard des États-Unis et de l’Asie. Elle souhaite développer une intelligence artificielle propre, un cloud souverain, et augmenter sa capacité de calcul. En même temps, elle doit respecter ses objectifs climatiques.
L’Espagne possède des conditions exceptionnelles pour concilier ces deux politiques.
La réglementation sera judicieuse si elle parvient à faire en sorte que chaque gigawatt de calcul contribue aussi au financement du gigawatt suivant d’énergie propre.
Ce serait contre-productif si le résultat était que l’énergie renouvelable se construise en Espagne tandis que les serveurs, l’investissement technologique et la capacité d’IA soient installés ailleurs.
Ce sera le point central à discuter dans la consultation publique. L’enjeu n’est pas de choisir entre centres de données ou renouvelables. Il s’agit de faire en sorte que l’Espagne puisse disposer des deux, sans que l’un de ses premiers atouts énergétiques devienne une barrière réglementaire.
Questions fréquentes
L’Espagne va-t-elle déjà obliger les centres de données à consommer 80 % de renouvelables ?
Pas encore. Le gouvernement a présenté un projet de décret, soumis à consultation publique jusqu’au 4 septembre 2026. Le texte pourra être modifié avant son adoption définitive.
À quels centres de données la nouvelle réglementation s’appliquerait-elle ?
Les principales obligations concernent les installations ayant une puissance d’accès à la réseau égale ou supérieure à 1 MW. Les centres de plus de 500 kW auraient également des obligations en matière de communication sur l’efficacité et la durabilité.
Que signifie le fait que 80 % renouvelable doive être certifié heure par heure ?
Cela signifie qu’il ne suffirait pas de compenser la consommation annuelle en souscrivant une quantité équivalente d’électricité renouvelable. Chaque heure de fonctionnement devra voir au moins 80 % de sa consommation soutenue par une generation renouvelable produite durant cette même heure et respectant les exigences d’additionnalité.
Cette réglementation peut-elle freiner la création de nouveaux centres de données en Espagne ?
Elle pourrait augmenter les coûts et la complexité de certains projets, notamment en raison de la corrélation horaire. Cependant, elle pourrait aussi encourager la production renouvelable, le stockage et des centres plus efficaces. L’effet final dépendra du texte définitif et de la façon dont elle sera appliquée par rapport aux conditions offertes par d’autres pays européens.
Sources :
- Ministerio para la Transición Ecológica y el Reto Demográfico (MITECO), proyecto de Real Decreto sobre sostenibilidad, resiliencia y soberanía digital de los centros de datos, 27/08/2026.
- MITECO, audiencia e información pública del proyecto de Real Decreto, 27/08/2026.
- Consejo de Ministros, autorización de la tramitación urgente del proyecto, 25/08/2026.
- Red Eléctrica de España, información sobre capacidad de acceso de demanda y derechos concedidos, febrero-agosto de 2026.
- Reglamento Delegado (UE) 2024/1364 y Directiva (UE) 2023/1791 sobre eficiencia energética.