Irtysh : le CPU russo-chino qui exécute The Witcher 3 et montre un autre front de la guerre des puces

Irtysh : le CPU russo-chino qui exécute The Witcher 3 et montre un autre front de la guerre des puces

Cette démonstration n’inquiétera ni Intel, AMD ni les fabricants de consoles. Elle ne transforme pas non plus le processeur Irtysh en une plateforme de jeu réaliste. Cependant, elle envoie une image forte : un système basé sur une CPU russo-chinoise, en dehors de l’écosystème x86 et ARM dominant, exécutant The Witcher 3 sous Linux avec Steam, Proton et traduction binaire.

Le système a été présenté lors de ExpoElectronica 2026 à Moscou, attirant l’attention car il utilisait un processeur Irtysh C632 associé à une carte graphique AMD Radeon RX 9060 XT. Selon la démonstration relayée par PRO Hi-Tech et diffusée par VideoCardz, le jeu tournait entre 22 et 32 FPS en qualité Ultra et entre 25 et 38 FPS en qualité basse, probablement en 1080p. La faible différence entre les deux réglages indique que le goulet d’étranglement ne provenait pas de la GPU, mais probablement du processeur, de la traduction des instructions ou de la pile logicielle utilisée.

Ce qu’il faut retenir, ce n’est pas la performance brute — elle n’est pas exceptionnelle — mais le fait que le jeu tourne sur une architecture LoongArch, développée par la société chinoise Loongson, et non sur un processeur x86 traditionnel. Cela oblige à ajouter des couches supplémentaires pour qu’un jeu conçu pour Windows et x86 puisse fonctionner sous Linux sur une architecture différente. C’est ici que soudent Steam, Proton, Wine et, probablement, des outils de traduction binaire comme Box64, qui a déjà intégré le support de LoongArch en 2024, selon VideoCardz.

Un résultat modeste, mais d’un intérêt technique majeur

Du point de vue d’un PC gaming classique, atteindre 22 à 38 FPS avec une Radeon RX 9060 XT peut paraître décevant. La GPU devrait offrir une performance bien supérieure dans un système x86 récent. Mais l’analyse change si l’on considère l’ensemble : un jeu exigeant de Windows, exécuté sous Linux, sur une CPU LoongArch, avec traduction binaire et aujourd’hui une architecture encore peu répandue dans le logiciel grand public occidental.

La différence minime entre Ultra et Low est très révélatrice. Si réduire la charge graphique n’augmente que peu les FPS, cela indique souvent que la limitation provient d’ailleurs. Ici, tout semble pointer vers la CPU et le coût de la traduction des instructions x86 en temps réel. Il ne s’agit pas seulement de puissance brute, mais aussi de la maturité du compilateur, des pilotes, des bibliothèques, de la traduction binaire et de l’optimisation de l’ensemble de la pile logicielle.

Cette démonstration doit davantage être vue comme une preuve de faisabilité qu’une compétition de performance. Irtysh ne se présente pas comme une alternative pour les gamers, mais comme une indication que la Russie et la Chine tentent de construire des voies alternatives face aux architectures dominantes.

Qu’est-ce qu’Irtysh et pourquoi LoongArch est stratégique

Le processeur Irtysh a été lancé par Tramplin Electronics, une entreprise russe qui propose une gamme de CPU destinés aux serveurs, aux centres de données souverains et aux environnements haute performance. Selon les sources, la famille comprend des modèles comme le Irtysh C616, avec 16 cœurs, le C632 à 32 cœurs et 64 threads, et un futur C664 avec 64 cœurs et 128 threads. Ces puces sont basées sur la technologie chinoise LoongArch, utilisant les cœurs LA664.

Il est important d’être précis : l’Irtysh ne semble pas être une architecture russe conçue de zéro. Plusieurs analyses techniques indiquent que ses spécifications correspondent très étroitement à celles des processeurs Loongson de la série LS3C6000, jusqu’à faire penser que l’Irtysh pourrait être une version rebaptisée ou adaptée de designs chinois.

Cela ne diminue pas l’intérêt : au contraire, cela situe ce mouvement dans un contexte plus large. La Russie, en raison des sanctions technologiques, a des difficultés à accéder aux processeurs modernes d’Intel ou AMD. La Chine, de son côté, développe depuis plusieurs années une alternative nationale à x86 et ARM via LoongArch. La collaboration ou la réutilisation technologique entre la Russie et la Chine s’inscrit dans une tendance plus large : bâtir des chaînes technologiques moins dépendantes des fournisseurs occidentaux, même si celles-ci ne sont pas encore aussi matures.

LA664, ce n’est pas un cœur mineur

Une erreur fréquente concernant les architectures non-x86 est de supposer que tout ce qui n’est pas Intel, AMD ou ARM de haut niveau appartient au monde des microcontrôleurs ou au faible rendement. Avec LoongArch LA664, cette vision est trop simpliste.

La documentation officielle de Loongson concernant le 3A6000 décrit des cœurs LA664 64 bits, superscalaires, compatibles LoongArch, dotés d’instructions vectorielles de 128 et 256 bits, d’une exécution hors ordre sur 6 voies, avec 4 unités entières, 4 unités vectorielles et 4 unités d’accès à la mémoire.

Des analyses indépendantes, comme celle de Chips and Cheese sur le Loongson 3A6000, confirment que le LA664 n’est pas une microarchitecture rudimentaire. Avec ses ressources importantes et sa capacité de réorganisation, ce cœur hors ordre de six voies ne se limite pas à une solution de faible coût. Bien qu’il ne rivalise pas directement avec les dernières générations d’AMD ou Intel, il constitue un IP sérieux et crédible, sortant du simple témoignage de conception chinoise.

Comparez cela à une architecture en cours de développement pour faire fonctionner des logiciels occidentaux complexes via des couches de compatibilité. La performance d’environ 30 FPS pour The Witcher 3 a plus de valeur symbolique et technique que pratique dans ce contexte.

Le coût: la traduction binaire

Le principal défi pour LoongArch n’est pas seulement la fabrication de processeurs puissante, mais aussi la création d’un écosystème logiciel robuste. Depuis des décennies, x86 domine le logiciel PC. ARM, pour sa part, a réussi grâce au mobile, au cloud et à Apple Silicon. LoongArch doit rattraper son retard, avec moins de développeurs et d’applications natives, moins d’optimisations, et peu de tests dans le monde réel du consumérisme.

La traduction binaire joue ici un rôle clé. Elle permet d’exécuter du logiciel conçu pour une autre architecture, mais entraîne une pénalité de performance. Dans le domaine des jeux, où chaque milliseconde compte, cette pénalité peut faire toute la différence. La performance dépend aussi des pilotes, du kernel, de l’intégration Vulkan, de Wine, Proton, des bibliothèques, du planificateur d’exécution et des outils de traduction.

Dans cette démonstration, la RadeonRX 9060 XT n’a pas semblé être le limiteur. La constatation que les FPS varient peu entre Ultra et Low indique que la GPU attendait probablement la CPU ou la couche de compatibilité. Sur un PC x86 classique, cette même GPU aurait offert une performance nettement supérieure dans The Witcher 3.

Souveraineté technologique : des limites évidentes

La dimension géopolitique est incontournable : la Russie cherche des alternatives technologiques en raison des sanctions et de sa dépendance historique aux équipements étrangers. La Chine, de son côté, veut réduire sa dépendance à x86, ARM et à la technologie américaine. LoongArch apparaît comme une architecture stratégique dans ce contexte.

Cependant, la souveraineté ne signifie pas une autonomie totale. Si l’Irtysh s’appuie sur de la propriété intellectuelle chinoise, une fabrication hors de Russie, et une chaîne d’approvisionnement que Moscou ne contrôle pas entièrement, la souveraineté est partielle. Pourtant, pour un pays ayant un accès limité aux processeurs occidentaux avancés, disposer d’une plateforme locale ou semi-propriété basée sur LoongArch peut suffire pour des serveurs publics, des systèmes administratifs, des infrastructures industrielles ou certains déploiements critiques.

Le vrai défi concerne la fabrication. La Russie ne dispose pas d’une industrie de fabrication de semi-conducteurs comparable à celle de la Chine, de Taïwan, de la Corée ou des États-Unis. Même si elle peut concevoir ou intégrer des chips, elle dépend de capacités de production externes pour des processus de pointe. La couverture internationale de l’Irtysh le positionne comme une voie pour réduire la dépendance à l’écosystème x86 dans un contexte de sanctions, mais pas comme une démonstration d’indépendance complète.

Une CPU de serveurs, pas une plateforme de jeu

Il faut aussi garder à l’esprit que l’Irtysh C632 est un processeur 32 cœurs et 64 threads destiné aux serveurs et aux charges professionnelles, pas pour concurrencer un Ryzen 7, un Core i7 ou une APU de console dans le domaine du gaming. Son intérêt réside dans des centres de données souverains, des systèmes d’entreprise, des infrastructures publiques ou des environnements où l’origine technologique est aussi importante que la puissance brute.

C’est pourquoi la démonstration avec The Witcher 3 doit davantage être vue comme un outil de communication qu’une utilisation réelle. Un jeu connu, efficace pour illustrer que la plateforme peut faire tourner un logiciel complexe. Mais le marché cible d’Irtysh n’est pas le joueur sur bureau, mais les serveurs où la Russie souhaite limiter la dépendance au matériel occidental.

La vraie question n’est pas de savoir si Irtysh peut faire tourner The Witcher 3 à 30 FPS, mais si LoongArch va pouvoir développer un écosystème solide pour faire fonctionner banques de données, serveurs web, solutions de virtualisation, IA légère, gestion publique et applications d’entreprise avec un niveau acceptable de stabilité, de support et de performance.

Leçons pour les administrateurs et développeurs

Pour les administrateurs et développeurs, cette démonstration offre une réflexion essentielle : la performance d’une architecture ne dépend pas uniquement du silice. Elle dépend aussi du système d’exploitation, du compilateur, des bibliothèques, des pilotes et des couches de compatibilité.

Un processeur peut disposer de cœurs avancés, d’instructions vectorielles sophistiquées et d’une exécution hors ordre, mais si le logiciel n’est pas optimisé pour sa cible ISA, ses performances seront plafonnées. Cela est particulièrement visible dans le gaming, mais aussi dans les serveurs, bases de données, virtualisation, chiffrement, compression ou IA.

Dans les architectures alternatives, l’écosystème pèse autant que le matériel. Apple l’a montré avec Apple Silicon, en bénéficiant d’un contrôle total sur l’OS, les outils et l’expérience utilisateur. LoongArch et Irtysh ont un défi bien plus grand : convaincre développeurs, institutions et entreprises de porter, tester et maintenir leurs logiciels sur une plateforme encore peu répandue, mais qui se construit petit à petit.

Un modeste pas, mais avec beaucoup de contexte

La vision de The Witcher 3 tournant sur un processeur Irtysh peut paraître anecdotiques, mais elle incarne plusieurs tendances de fond : fragmentation technologique, quête de souveraineté numérique, impact des sanctions, avancée chinoise dans les CPU alternatifs, difficulté à rivaliser avec le leadership x86 depuis des décennies.

Ce n’est pas une révolution en matière de performance. Ce n’est pas une menace pour le marché du PC gaming. Ce n’est pas une preuve que la Russie a rattrapé l’Occident en matière de semi-conducteurs. Mais c’est une indication que la guerre technologique ne se joue pas uniquement dans les GPU d’IA ou dans les nœuds de fabrication avancés. Elle se joue aussi dans des architectures alternatives, des couches de compatibilité, des compilateurs, sans oublier l’écosystème Linux et les processeurs qui pourraient, un jour, ne jamais atteindre le consommateur, mais finir dans des serveurs, administrations ou infrastructures stratégiques.

Irtysh ne démontre pas que LoongArch est prêt pour le bureau. Il témoigne d’un progrès humble mais significatif : même sous sanctions, avec des architectures minoritaires et en recourant à la traduction binaire, des pays et des entreprises tentent de construire leur propre voie. Et cette voie, même si elle reste lente et limitée, peut déjà faire tourner un jeu moderne à une vitesse qui, il y a peu, aurait semblé inimaginable.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le processeur Irtysh ?
Irtysh désigne une famille de processeurs développée par Tramplin Electronics en Russie, basée sur la technologie chinoise LoongArch de Loongson. Elle cible principalement les serveurs, centres de données souverains et systèmes d’entreprise, non le marché du gaming.

Quel est le niveau de performance dans The Witcher 3 ?
Selon la démonstration de PRO Hi-Tech et VideoCardz, le système avec Irtysh C632 et Radeon RX 9060 XT a tourné entre 22 et 32 FPS en Ultra, et entre 25 et 38 FPS en Low, sous Linux avec Steam, Proton et traduction binaire.

Pourquoi la performance est-elle si faible malgré la Radeon RX 9060 XT ?
Parce que le goulet d’étranglement semble venir de la CPU et de la couche de compatibilité. Le jeu, conçu pour Windows sur x86, tourne via traduction binaire sur LoongArch. Le léger écart entre Ultra et Low indique que la GPU ne limite pas réellement le rendu.

Irtysh est-il vraiment russe ?
Il serait plus précis de parler de système russo-chinois ou de plateforme russe basée sur une technologie chinoise. Selon plusieurs sources, ses cœurs LA664 ressemblent à ceux des processeurs Loongson, suggérant une origine commune ou une forte ressemblance.

LoongArch peut-il rivaliser avec x86 ou ARM ?
Sur le plan technique, LoongArch a fait des progrès avec ses cœurs LA664, qui sont des architectures puissantes. Cependant, la compétition nécessite aussi un environnement logiciel développé, des outils, des pilotes et une adoption sur le long terme, ce qui prend du temps.


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