La révolution de la Intelligence Artificielle ne se limite plus aux lancements de modèles ou à la compétition autour des centres de données. Elle commence à se manifester, chiffres à l’appui, dans le secteur où sont fabriqués les puces. ASML, le fournisseur néerlandais dominant dans la lithographie avancée indispensable pour imprimer les circuits les plus performants, a clôturé 2025 avec un message clair : la demande en capacité de calcul pour l’IA pousse les fabricants à agrandir leurs usines et, par conséquent, à commander davantage de machines.
La société a publié ses résultats du quatrième trimestre et de l’ensemble de 2025 avec une donnée qui résume la tendance : les commandes nettes trimestrielles ont atteint 13,158 milliards d’euros, en hausse significative par rapport à l’année précédente, avec une influence majeure de sa technologie phare. Sur ce total, 7,4 milliards d’euros concernent des systèmes EUV (lithographie ultraviolette extrême), indispensables pour les nœuds technologiques les plus avancés. Par ailleurs, ASML a enregistré au quatrième trimestre 9,718 milliards d’euros en ventes, avec une marge brute de 52,2% et un bénéfice net de 2,84 milliards d’euros.
L’« effet IA » ne se limite pas au trimestre. Sur l’année 2025, ASML a déclaré 32,667 milliards d’euros de ventes et 9,609 milliards d’euros de bénéfice net, avec une marge brute de 52,8%. La société a également clôturé l’année avec un backlog de 38,797 milliards d’euros, un chiffre qui sert d’indicateur avancé du cycle industriel et offre une visibilité sur plusieurs trimestres à venir.
Commandes records : du discours aux réalisations en usine
Dans leur communication, la direction d’ASML a explicitement relié l’amélioration de la demande à des attentes « plus robustes » quant à la durabilité de l’essor de l’IA. En langage industriel : les clients revoient à la hausse leurs plans de capacité à moyen terme, ce qui se traduit par de nouvelles commandes. Selon leur directeur général, Christophe Fouquet, l’augmentation de la production chez les grands clients « alimente » le flux de commandes, de TSMC (clé pour l’approvisionnement en puces de Nvidia) jusqu’à Samsung ou Micron.
Cette dynamique correspond à ce que voit le marché : l’IA stimule la demande en serveurs et accélérateurs, et les opérateurs — y compris de grands fournisseurs de cloud et de hyperscalaires — font pression pour assurer la capacité. Au fond, la nouveauté ne réside pas uniquement dans une hausse du nombre de puces ; c’est toute l’industrie qui ajuste sa fabrikation mondiale pour leur production, et ASML occupe une place centrale dans cette chaîne.
Plus d’EUV, plus de services, et deux signaux « High NA »
La société anticipe que 2026 sera une année de croissance, « en grande partie » portée par une hausse des ventes EUV et par l’expansion des activités liées au parc installé (services, maintenance, options et améliorations). En effet, la division Installed Base Management a atteint 8,193 milliards d’euros en 2025, rappelant que le business ne s’arrête pas à la livraison d’une machine : la maintenir, l’optimiser et la mettre à jour est devenue une composante essentielle dans un marché à la complexité élevée et aux délais longs.
De plus, au quatrième trimestre, ASML a reconnu des revenus provenant de deux systèmes High NA, la prochaine génération d’EUV conçue pour repousser les limites de la miniaturisation. Sans faire d’engagements exagérés, le détail est important : lorsque High NA commence à apparaître dans les chiffres de revenus, cela signifie qu’il ne s’agit plus d’un projet futur mais qu’il fait partie du présent opérationnel.
L’incertitude majeure : la capacité à suivre la demande
Le pic de commandes s’est accompagné d’une question difficile qui se pose aussi dans d’autres segments liés à l’explosion de l’IA : l’industrie peut-elle livrer à la vitesse demandée ? Reuters a rapporté des doutes exprimés par des analystes quant à la capacité d’ASML à absorber cette marée de demandes, alors que le secteur enchaîne annonces d’investissements et d’expansions.
Dans ce contexte, l’entreprise a annoncé une réorganisation interne axée sur la simplification : revenir à l’essentiel pour que l’ingénierie se concentre à nouveau sur l’innovation. ASML a indiqué prévoir 1 700 suppressions d’emplois aux Pays-Bas et aux États-Unis, dans le cadre d’un plan plus large visant à réduire les niveaux de gestion et à renforcer les profils techniques. L’objectif déclaré est de réduire la complexité et d’accélérer les délais d’exécution, à une époque où chaque trimestre compte.
Chine, exportations et rééquilibrage des marchés
Un autre aspect influant sur les perspectives pour 2026 concerne le contexte géopolitique. La Chine demeure le premier marché individuel d’ASML en 2025, avec 33% des ventes, mais en baisse par rapport aux 41% de l’année précédente. La société prévoit également que cette part descendra à 20% en 2026, en raison notamment des restrictions à l’exportation, menées par les États-Unis, limitant la vente d’outils EUV avancés aux clients chinois.
Ce rééquilibrage est doublement significatif. D’une part, la demande « perdue » ne disparaît pas : elle se redistribue principalement vers d’autres régions et acteurs capables d’acheter des outils ultra avancés. D’autre part, ASML doit gérer une croissance mondiale tout en étant partiellement limitée sur certains marchés, dans un contexte où le monde s’efforce d’accroître la capacité de fabrication de semi-conducteurs.
Perspectives pour 2026 : croissance avec marges sous surveillance
ASML a prévu pour 2026 un chiffre d’affaires compris entre 34 et 39 milliards d’euros, avec une marge brute estimée entre 51% et 53%. Pour le premier trimestre 2026, la prévision s’établit entre 8,2 et 8,9 milliards d’euros, marge brute comprise dans la même fourchette. La société a également annoncé un programme de rachat d’actions de jusqu’à 12 milliards d’euros jusqu’au 31 décembre 2028, ainsi qu’une politique de dividende total de 7,50 euros par action pour 2025.
Ce tableau montre une réalité difficile à ignorer : alors que le débat public tourne autour des modèles, des agents et des applications, la demande en IA pousse à des décisions industrielles majeures. Et quand ces décisions touchent la lithographie — l’outil qui transforme le design en silicium — elles deviennent, concrètement, une demande « au sol de l’usine ».
Questions fréquemment posées
Pourquoi les résultats d’ASML sont-ils un indicateur clé de la demande en puces pour l’IA ?
Parce qu’ASML vend la machine de lithographie critique pour fabriquer des puces de dernière génération. Si la demande pour ses équipements augmente (notamment EUV), cela indique souvent que les fabricants comptent augmenter leur capacité pour produire davantage de semi-conducteurs performants.
Qu’est-ce que l’EUV et pourquoi est-ce crucial pour la fabrication de puces d’IA ?
L’EUV, ou lithographie ultraviolette extrême, permet d’imprimer des motifs plus petits et plus précis, indispensables pour les nœuds technologiques de pointe utilisés dans les processeurs et accélérateurs alimentant l’IA dans les centres de données.
Que signifie une forte valeur de backlog chez ASML ?
Cela traduit une visibilité sur les revenus futurs : il s’agit de commandes déjà signées et en attente de livraison. Dans un marché aux délais longs, le backlog permet de juger si la demande se maintient et combien d’activité est encore à venir.
Comment les restrictions à l’export impactent-elles la stratégie d’ASML et le marché des semi-conducteurs ?
Elles limitent la vente d’outils avancés à certains clients, ce qui redistribue la géographie de la demande. Pour ASML, cela signifie anticiper une moindre part de marché en Chine et davantage dépendre d’investissements dans d’autres régions où la lithographie de dernière génération est accessible.