La société française SiPearl annonce Athena1, une version sur mesure de sa puce Rhea1 conçue pour les administrations publiques, la défense et l’aérospatiale, avec des variantes de 16 à 80 cœurs Arm Neoverse V1, une sécurité et une intégrité renforcées, ainsi qu’un plan commercial prévu pour la seconde moitié de 2027. La fabrication du die sera confiée à TSMC, tandis que l’intégration pourrait prochainement être transférée en Europe.
Dans un contexte géopolitique d’incertitude croissante, marqué par une hausse des cyberattaques et des conflits armés, la question de la souveraineté technologique européenne devient une réalité concrète plutôt qu’un simple débat théorique: elle se traduit par des décisions industrielles tangibles. L’une d’elles vient de Maisons-Laffitte (France), où SiPearl — un concepteur européen fabless de processeurs haute performance et à faible consommation énergétique pour HPC, IA et data centers — a annoncé le 2 octobre 2025 le lancement d’Athena1, un processeur « souverain » destiné à des applications à double usage (civil et militaire).
Incubée dans le cadre de l’European Processor Initiative (EPI) et financée dès ses premières phases par l’Union européenne, SiPearl a conçu Athena1 en s’appuyant sur l’expérience acquise avec Rhea1, son premier processeur haut de gamme dédié au HPC. Selon la société, Athena1 a été créé pour répondre aux exigences spécifiques des secteurs gouvernemental, défense et aérospatial, avec un accent particulier sur sécurité, intégrité et empreinte carbone réduite. Concrètement, cela signifie couvrir des scénarios tels que communications sécurisées et intelligence, cryptographie et chiffrement, traitement de l’intelligence, réseaux tactiques, detection électronique ou traitement local de données dans les véhicules.
Une gamme modulable : de 16 à 80 cœurs Arm Neoverse V1
Le nouvel Athena1 ne se limite pas à un seul circuit monolithique avec une configuration unique. SiPearl annonce que sa famille comprendra différentes variantes (SKUs) équipées de 16, 32, 48, 64 ou 80 cœurs Arm Neoverse V1, en adaptant la consommation, la puissance de calcul et les contraintes thermiques aux besoins spécifiques de chaque déploiement. La société n’a pas encore publié la fiche technique complète — elle sera disponible ultérieurement — mais indique la direction : performance maximale par watt dans des applications critiques où la latence, l’intégrité des données et la protection contre les intrusions sont essentielles.
Au-delà du nombre de cœurs, SiPearl insiste sur deux axes fondamentaux : sécurité et intégrité. Ce positionnement n’est pas anodin. Les administrations et forces armées européennes cherchent à réduire leur dépendance technologique et à renforcer la résilience de leurs chaînes d’approvisionnement face à d’éventuelles portes dérobées ou kill switches. La philosophie de SiPearl, déjà mise en avant avec Rhea1, met en exergue l’absence de portes dérobées et de mécanismes de désactivation à distance, un principe que Athena1 hérite pour répondre aux exigences du hardware souverain.
Fabrication chez TSMC et ambition de relocaliser l’intégration en Europe
SiPearl confirme que la fabrication du die d’Athena1 sera assurée par TSMC, le géant taïwanais et principal foundry indépendant de semi-conducteurs avancés. L’emboîtage (packaging) sera initialement effectué en Taïwan, avec l’objectif à terme de transférer cette étape vers l’Europe afin de renforcer l’écosystème industriel local. La commercialisation du processeur est prévue pour la seconde moitié de 2027, permettant ainsi aux décideurs et fournisseurs de planifier leurs acquisitions, certifications et déploiements autour des plateformes intégrant Athena1.
Ce calendrier a une lecture politique et industrielle claire : l’Europe souhaite prendre le contrôle de plusieurs maillons de la chaîne de valeur — conception, fabrication, test et emballage — afin de réduire ses vulnérabilités dans des domaines stratégiques. La relocalisation du packaging, une étape critique notamment pour la mémoire à bande passante élevée et l’heterointegration nécessaire aux architectures de nouvelle génération, s’inscrit dans cette démarche.
Rhea1, le « grand frère » exascale déjà en production
L’orientation vers Athena1 s’appuie sur les avancées réalisées avec Rhea1, le premier processeur de SiPearl destiné à la supercalculabilité et à l’inférence IA. La société rappelle que Rhea1 intègre 80 cœurs Arm® Neoverse V1 avec deux unités SVE de 256 bits par cœur, une mémoire HBM intégrée avec 4 pilas, quatre interfaces DDR5 supportant le 2DPC (deux modules par canal) et 104 lignes PCIe Gen5. Doté de 61 milliards de transistors, il est selon SiPearl le processeur le plus complexe jamais conçu en Europe.
Rhea1 est également fabriqué chez TSMC et devrait commencer ses tests d’échantillonnage en début 2026. Il jouera un rôle central dans l’équipement de JUPITER, le premier superordinateur exascale européen — capable de réaliser environ un million de milliards (10¹⁸) d’opérations par seconde — propriété de EuroHPC JU et exploité par Forschungszentrum Jülich. Au-delà de cette étape symbolique, il s’agit d’un composant stratégique pour renforcer la sécurité, la défense, la recherche médicale, l’énergie, le climat et l’ingénierie, des secteurs dans lesquels l’Europe ne veut pas être à la traîne.
Une société européenne en expansion avec un nouvel objectif de financement
SiPearl, opérant en tant que concepteur fabless, dispose d’équipes en France, Espagne et Italie et compte environ 200 employés. Après un tour de financement de Série A de 130 millions d’euros, la société a lancé sa campagne de Série B, signe que le marché — public comme privé — considère comme stratégique la création d’une alternative européenne dans le domaine du silicium haute performance. Sur le volet logiciel, l’écosystème Arm, déjà mature, offre un ensemble d’outils, bibliothèques et compilateurs, facilitant l’adoption de la plateforme par les centres de supercalcul et les entreprises à l’échelle européenne.
L’importance d’Athena1 : du discours de souveraineté à la mise en œuvre concrète
Le lancement d’Athena1 ne se limite pas à une simple évolution de Rhea1. En termes européens de « dual use », il reflète la volonté d’entériner la souveraineté technologique au-delà des laboratoires HPC, en la plaçant au cœur des missions critiques : de la sécurité des communications et cryptographie avancée au traitement en périphérie dans les véhicules, en passant par les réseaux tactiques et la détection électronique. SiPearl insiste sur l’accent mis sur sécurité et intégrité à tous les niveaux, ce qui se traduit concrètement par des chaînes de confiance, des ressources isolées, des chemins de données sécurisés, et une résistance aux intrusions et aux défaillances.
Philippe Notton, fondateur et CEO de SiPearl, résume cette démarche en insistant sur l’aspect politique et opérationnel : en période de tensions géopolitiques, la souveraineté technologique européenne est indissociable d’un hardware souverain. La stratégie consiste à exploiter le savoir-faire développé pour Rhea1 et à l’adapter aux impératifs du double usage. Dans cette optique, Athena1 apparaît comme une pièce maîtresse pour renforcer l’indépendance stratégique du continent.
Quels débouchés à partir de 2027?
Bien que les spécifications détaillées d’Athena1 seront communiquées ultérieurement, le cocktail associant variantes de 16 à 80 cœurs, architecture Arm Neoverse V1 et sécurité de grade gouvernemental laisse présager des plateformes flexibles pour :
- Systèmes de commandement et de contrôle avec de fortes exigences en cryptographie et disponibilité.
- Traitement en périphérie dans véhicules terrestres, aériens ou maritimes, où latence et consommation énergétique sont clés.
- Data centers sectoriels — défense, sécurité intérieure, aérospatial — requérant un contrôle strict de la chaîne d’approvisionnement et l’absence de portes dérobées.
- Environnements sensibles avec des contraintes thermiques ou d’espace, où une variante avec moins de cœurs peut s’avérer préférable à une configuration maximale de 80 cœurs.
En outre, le transfert du packaging vers l’Europe serait un saut qualitatif majeur : il renforcerait la résilience de la chaîne d’approvisionnement, développerait les capacités industrielles locales, notamment dans les composants avancés comme la mémoire HBM, les substrats sophistiqués et l’intégration hétérogène. Dans un marché où le packaging avancé et la co-integration avec des accélérateurs — GPU, IA, voire futurs coprocesseurs quantiques — sont des différenciateurs, cette capacité locale devient stratégique.
Un écosystème prêt pour les accélérateurs tiers
Dans Rhea1 comme dans l’approche globale de SiPearl, l’accent est mis sur la flexibilité. Les conceptions sont pensées pour pouvoir fonctionner avec des accélérateurs tiers (GPU, IA, et à terme quantique). Concrètement, cette ouverture permet aux institutions et fournisseurs européens de construire des piles de calcul adaptées à chaque application — simulation numérique, IA générative, analyse de signaux — en utilisant un processeur de contrôle et d’orchestration européen et des accélérateurs conformes aux technologies de pointe. La connectivité PCIe Gen5 (104 lignes dans Rhea1) renforce cette capacité à évoluer et à moduler.
Sécurité sans compromis et transmission sécurisée de bout en bout
SiPearl a fait de l’absence de portes dérobées et de « kill switches » une déclaration stratégique. Ce message, déjà présent avec Rhea1 via la transmission réseau sécurisée de bout en bout, prend encore plus d’importance avec Athena1, qui cible des domaines où les garanties cryptographiques et d’intégrité sont intransgressibles. SiPearl ne détaille pas encore les outils de sécurité spécifiques, mais l’approche se concentre sur une chaîne de confiance matérielle, une gestion robuste des clés, un démarrage mesuré et des cascades de vérification intégrées, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du encapsulage.
Calendrier et étapes clés
Le calendrier officiel prévoit le lancement commercial d’Athena1 pour la seconde moitié de 2027. Avant cela, Rhea1 atteindra plusieurs jalons : production chez TSMC, échantillonnage début 2026 et déploiement dans JUPITER. À l’approche de la disponibilité d’Athena1, seront diffusées les spécifications détaillées et des programmes d’évaluation pour les clients institutionnels et partenaires industriels. Par ailleurs, SiPearl poursuit son croissance en personnel et sa recherche de financement (Série B) afin de soutenir sa feuille de route.
Ce lancement envoie un message clair : l’Europe ne renonce pas à la compétition dans le secteur du silicium haute performance et souhaite le faire selon ses propres règles, notamment en matière de sécurité, durabilité et contrôle de la chaîne d’approvisionnement. Athena1, selon ses créateurs, constitue le « complément parfait » de Rhea1 pour affirmer une indépendance stratégique dans un domaine où se gagnent les véritables capacités d’un bloc : le hardware.
Questions fréquemment posées
Quelle différence essentielle entre Athena1 et Rhea1 de SiPearl ?
Rhea1 est un processeur pour HPC et inférence IA, avec 80 cœurs Arm Neoverse V1, 4 pilas HBM, 4 interfaces DDR5 (2DPC) et 104 lignes PCIe Gen5; il est déjà en fabrication chez TSMC et ses échantillons sont attendus début 2026. De son côté, Athena1 est une version sur mesure à double usage (civil/militaire), avec variante de 16 à 80 cœurs, et reste axée sur la sûreté et l’intégrité. Sa commercialisation est prévue pour la seconde moitié de 2027.
Pourquoi est-il crucial que le packaging d’Athena1 soit relocalisé en Europe ?
Parce que l’emballage avancé devient un maillon stratégique de la chaîne de valeur — surtout avec la mémoire HBM et l’intégration hétérogène. Le déplacer en Europe renforce la résilience, diminue la dépendance et développe des capacités industrielles locales, essentielles pour la souveraineté technologique et l’obtention de certifications dans les secteurs gouvernementaux, de la défense et de l’aérospatiale.
Quelles applications concrètes pour Athena1 dans un contexte à double usage ?
SiPearl évoque communications sécurisées et intelligence, cryptographie et chiffrement, traitement de l’intelligence, réseaux tactiques, detection électronique et traitement local en véhicules. Ces scénarios nécessitent une faible latence, une haute sécurité, intégrité et efficacité énergétique, avec une exigence de absence de portes dérobées.
Comment l’écosystème logiciel Arm soutient-il l’adoption d’Athena1 et Rhea1 ?
L’écosystème robuste d’Arm — compilateurs, bibliothèques et outils — facilite la migration et optimisation pour les applications HPC et IA. Avec Rhea1, il permet d’exploiter SVE (2×256 bits par cœur), la mémoire HBM intégrée et la connectivité PCIe Gen5. Pour Athena1, la compatibilité et le support seront clés pour les validation, certification et déploiement dans les secteurs gouvernemental, défense et aérospatial.
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