Octave Klaba, fondateur et président d’OVHcloud, s’est rendu le 30 septembre à l’Assemblée Nationale française pour évoquer les enjeux liés aux centres de données, au cloud et à la souveraineté numérique. Son intervention soulève une question qui dépasse le simple budget consacré par l’administration à la cloud : l’Europe possède des fournisseurs technologiques, mais beaucoup d’entre eux n’ont pas encore atteint l’échelle nécessaire pour financer leurs produits, embaucher des talents, ou rivaliser durablement avec Amazon, Microsoft ou Google.
Les clés du cloud européen selon Octave Klaba en 30 secondes
- En 2025, le cloud public de l’État français a représenté 84 millions d’euros ; selon Klaba, OVHcloud a réalisé un chiffre d’affaires de 33 millions dans ce domaine.
- La Commission Européenne a attribué entre 150 et 180 millions d’euros sur une période de 4 à 5 ans à quatre fournisseurs européens, tandis que Klaba estime que le chiffre d’affaires annuel d’AWS et Azure avec la Commission dépasse 1,7 milliard d’euros.
- La part de marché des fournisseurs européens dans leur propre secteur est passée de 29 % en 2017 à 15 % en 2022.
- Klaba réclame entre 5 % et 15 % des marchés publics numériques pour des entreprises européennes.
- Son argumentaire économique repose sur la notion d’échelle : un produit cloud peut nécessiter une équipe de 10 à 15 personnes pour être maintenu et générer entre 10 millions et 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires.
L’audition organisée devant la commission des Affaires Économiques a permis de mettre en lumière une problématique souvent reléguée derrière la question de la souveraineté : comment faire en sorte qu’une entreprise technologique européenne atteigne une taille compétitive.
Klaba a précisé qu’OVHcloud réalise déjà plus de 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires avec environ 3 500 employés. Il a illustré que la croissance d’une entreprise peut se faire avec peu de capitaux externes, mais que le défi apparaît lorsqu’il faut accélérer face à des concurrents disposant de beaucoup plus de ressources, de clients et de capacités d’investissement.
Ce contexte de marché éclaire cet argument. Selon Synergy Research Group, la part des fournisseurs européens de services cloud en Europe est passée de 29 % en 2017 à 15 % en 2022, et s’est stabilisée autour de ce niveau. Parallèlement, Amazon, Microsoft et Google concentrent près de 70 % du marché européen de l’infrastructure cloud.
Les financements publics peuvent jouer un rôle, mais la vraie question est l’échelle
Un des éléments les plus marquants de l’intervention fut la comparaison entre la commande publique européenne et le chiffre d’affaires que réalisent déjà les géants américains du cloud.
Klaba a expliqué que la Commission Européenne a consacré entre 150 et 180 millions d’euros en quatre ou cinq ans à un contrat de cloud souverain distribué entre quatre fournisseurs européens, dont OVHcloud fait partie.
Pour donner une perspective, il indique que AWS génère environ 1,2 milliard d’euros par an avec la Commission, et Azure environ 500 millions. Si cela ne signifie pas que toute cette dépense peut être rapidement transférée vers des fournisseurs européens, cela illustre néanmoins la différence de volume entre un soutien initial et le chiffre d’affaires déjà capté par les grands acteurs américains.
En France, la commande publique pour le cloud du secteur public a atteint 84 millions d’euros en 2025, selon les chiffres évoqués lors de l’audition. Klaba souligne qu’OVHcloud représente le principal fournisseur avec 33 millions d’euros. Toutefois, pour une entreprise réalisant plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires, cette somme reste modeste.
Un point crucial est également souligné dans un rapport de l’Assemblée Nationale : le marché du cloud public de l’UGAP, la centrale d’achat publique française, est passé de 20 millions d’euros en 2022 à 84 millions en 2025. Bien que cette croissance soit significative, cela ne signifie pas que ces 84 millions constituent la totalité des dépenses cloud de l’administration française.
La proposition de Klaba consiste à réserver entre 5 % et 15 % de la commande publique numérique à des fournisseurs européens. Son point de vue : un engagement soutenu permettrait à ces entreprises d’augmenter leurs revenus, d’investir dans le développement de produits, et d’atteindre une échelle leur permettant de concourir également sur le terrain international.
Ce n’est pas seulement une question d’acheter des services européens. La logique avancée est que, pour soutenir leur croissance, une entreprise doit disposer d’un nombre suffisant de clients pour financer les couches qu’il serait difficile de bâtir quand le chiffre d’affaires reste modeste.
L’attractivité du talent dépend de la taille de l’entreprise
C’est probablement l’aspect le plus stratégique de cette intervention pour le secteur technologique.
Klaba explique que le développement d’un produit logiciel cloud peut, une fois créé, nécessiter une équipe relativement réduite pour sa maintenance. Par exemple, ce même produit peut continuer de fonctionner avec 10 ou 15 personnes, même si son chiffre d’affaires passe de 10 millions à 100 millions, voire 1 milliard d’euros.
Le résultat est qu’une grande entreprise peut consacrer une moindre part de ses revenus à la maintenance de ce produit tout en utilisant ses marges pour renforcer ses ventes, R&D ou marketing.
Ce phénomène d’échelle influence également la capacité d’attraction pour les talents. Une entreprise européenne de 100 millions d’euros de chiffre d’affaires peut rivaliser pour attirer ingénieurs, responsables produits ou profils commerciaux avec une multinationale réalisant plusieurs milliards, mais dans une structure financière très différente.
David Carrero, co-fondateur de Stackscale (Groupe Aire), partage cette analyse. Il insiste notamment sur le fait qu’une entreprise d’envergure peut proposer des salaires et des avantages qui seraient difficiles à proposer pour une société européenne plus petite.
Il souligne également qu’une migration depuis VMware pourrait représenter une opportunité pour les fournisseurs européens. La récente modification du modèle de licences de VMware par Broadcom, ainsi que les augmentations de coûts observées par CISPE (de 800 % à 1 500 % dans certains cas), encouragent la recherche de solutions alternatives. CISPE a même déposé une nouvelle plainte devant la Commission Européenne en mars 2026 concernant ces pratiques de licence.
Ce mouvement pourrait favoriser le développement d’une virtualisation ouverte, avec des solutions telles que Proxmox, KVM, Ceph ou ZFS. Cependant, migrer depuis VMware n’est pas anodin et nécessite souvent des ajustements en infrastructure, outils et processus.
Carrero pense que cette demande existante constitue une voie plus rapide pour que les fournisseurs européens gagnent en échelle, plutôt que d’attendre une évolution des règles de commande publique.
Centres de données : l’autre obstacle majeur est l’électricité
Klaba évoque également la problématique physique de l’échelle. Construire un centre de données de 100 ou 200 mégawatts en France peut demander entre quatre et cinq ans.
Sa comparaison avec les États-Unis est encore plus impressionnante. Là-bas, des projets de 2 à 3 gigawatts sont déjà en cours de réflexion, alors qu’en France et en Europe, un centre d’un gigawatt, dans une seule localisation, serait très difficile à déployer en raison des contraintes relatives à l’énergie, à l’eau, aux émissions et aux permis.
Il illustre cela en évoquant son expérience à Roubaix. OVHcloud a dû acquérir des bâtiments dispersés à quelques centaines de mètres, puis effectuer les démarches réglementaires pour chacun. Le défi réside dans le fait que des installations dispersées finissent souvent par être considérées comme un seul site, avec des exigences réglementaires renforcées.
Le coût estimé de 5 à 6 millions d’euros évoqué dans certains discours doit être compris comme une approximation relative à cette situation spécifique, et non comme un coût universel applicable à tous les centres de données.
Malgré cela, le potentiel d’investissement reste considérable. Klaba chiffre à 15-20 millions d’euros le chiffre d’affaires annuel qu’un fournisseur cloud peut générer par mégawatt de capacité de centre de données. Ce chiffre, fourni par l’entrepreneur, n’est pas une norme absolue, mais donne une idée de la rentabilité potentielle.
Le rôle croissant du hardware et de la mémoire
Le débat sur la souveraineté cloud ne se limite pas au logiciel. OVHcloud conçoit ses propres serveurs, et Klaba précise que la société dispose de deux usines, l’une dans le nord de la France et l’autre au Canada.
L’approvisionnement en mémoire pose également problème. OVHcloud a récemment alerté sur une forte hausse des prix de la RAM et du stockage, dû à la concentration de la production vers des produits liés à l’intelligence artificielle.
Klaba indique que le prix de la RAM a été multiplié par plusieurs dans l’année, avec une augmentation de 600 à 900 % évoquée dans certains communiqués publics, représentants la dépense que l’entreprise observe, pas une augmentation généralisée du marché entier.
Selon TrendForce, la prévision pour le troisième trimestre 2026 évoque une hausse trimestrielle de 13 % à 18 % des prix contractuels de la DRAM pour serveurs, dans un contexte toujours déficitaire.
Cela révèle une nouvelle layer dans le débat européen : il ne suffit pas d’avoir des centres de données et un logiciel propre, si la chaîne d’approvisionnement en serveurs dépend de composants fabriqués hors d’Europe.
L’intervention de Klaba soulève donc une problématique plus large que le seul choix entre AWS, Azure, Google Cloud ou OVHcloud. L’enjeu européen est de parvenir à une échelle suffisante en capitaux, talents, clients, infrastructures et chaînes d’approvisionnement pour que les acteurs locaux puissent financer leurs produits sur le long terme et concurrencer un marché où les géants américains disposent déjà d’une base de clients très conséquente.
La commande publique peut stimuler la demande, mais la migration vers des technologies open source, l’essor de l’intelligence artificielle, et la création de nouvelles infrastructures offrent aussi des opportunités hors des budgets publics. Le défi consiste à transformer cette demande en entreprises suffisamment robustes pour maintenir l’investissement face aux prochains cycles technologiques exigeants en capital.
Questions fréquentes
Que disait Octave Klaba sur le cloud européen ?
Le fondateur d’OVHcloud a souligné que l’Europe doit augmenter la taille de ses fournisseurs cloud pour rivaliser avec les hyperscalers américains. Parmi ses propositions figurent la réservation d’entre 5 % et 15 % des marchés publics numériques pour des entreprises européennes.
Combien l’État français a-t-il dépensé en cloud public en 2025 ?
Lors de l’audition, il a été mentionné un montant de 84 millions d’euros pour le cloud public de l’État français en 2025. Klaba précise qu’OVHcloud a été le principal fournisseur, avec 33 millions d’euros.
Quel lien existe-t-il entre VMware et les opportunités pour les fournisseurs européens ?
Les changements de licences VMware après l’acquisition par Broadcom ont accru les coûts pour certains membres du CISPE, qui étudient désormais des alternatives. La migration pourrait favoriser le développement d’une virtualisation ouverte, avec des solutions comme Proxmox, KVM, Ceph ou ZFS, offrant une voie pour renforcer la souveraineté numérique européenne.
Pourquoi la taille est-elle si cruciale pour un fournisseur cloud ?
Selon Klaba, un produit cloud peut nécessiter environ 10 à 15 personnes pour son maintien, même si le chiffre d’affaires passe de 10 millions à 1 milliard d’euros. Une plus grande échelle permet de réduire la part du chiffre d’affaires consacrée à la maintenance, tout en utilisant les marges pour le développement commercial, la recherche ou le marketing.
source : LinkedIn