Les États-Unis achètent plus à Taïwan qu’à la Chine : la fièvre de l’IA redessine le commerce mondial

Le marché des serveurs pour les centres de données connaîtra une croissance de 169,3 milliards de dollars d'ici 2028, porté par l'IA et le cloud computing.

Depuis des décennies, le paysage commercial entre les États-Unis, la Chine et Taïwan a suivi une constante : la Chine dominait le flux d’importations américaines dans la majorité des catégories industrielles, tandis que Taïwan était perçu comme un fournisseur critique — notamment dans le secteur des semi-conducteurs — mais avec une contribution moindre dans le total mensuel global. Cependant, à la fin de l’année 2025, cette configuration a connu une rupture radicale.

Les données officielles du Département du Commerce des États-Unis pour décembre 2025 indiquent un véritable tournant : les importations américaines en provenance de Chine ont chuté de près de 44 % en rythme interannuel, atteignant 21,1 milliards de dollars, tandis que les achats en faveur de Taïwan ont été plus que doublés, passant à 24,7 milliards. C’est la première fois depuis le début des années 1990 qu’un tel événement se produit : les États-Unis ont importé en un mois plus de marchandises de Taïwan que de Chine, un phénomène inédit en plusieurs décennies.

Ce changement ne résulte pas d’une cause unique. Selon plusieurs analyses de médias spécialisés, deux forces principales se renforcent mutuellement : les tarifs douaniers et la course à l’infrastructure de l’Intelligence Artificielle. Les droits de douane imposés par l’administration Trump — et la crainte de nouvelles surtaxes — ont poussé des entreprises américaines à accélérer la reconfiguration de leurs chaînes d’approvisionnement. Par ailleurs, la frénésie autour de l’IA a exponentiellement augmenté la demande pour des serveurs, racks et systèmes complets, nombreux à provenir majoritairement de fabricants taïwanais en raison de leur expertise industrielle et de leur capacité d’assemblage.

Du “China+1” à “AI+Taïwan” : une réorientation accélérée

En 2025, le commerce direct entre les deux plus grandes économies mondiales s’est fortement contracté. Les exportateurs chinois ont cherché à compenser cette chute en transférant une partie de leur production vers des pays tiers ou en redirigeant leurs expéditions par des routes indirectes. Néanmoins, l’analyse des données consolidées montre que la pression tarifaire et l’incertitude économique ont eu un impact concret : moins de achats directs à la Chine, une dépendance accrue envers d’autres hubs industriels asiatiques.

Taïwan profite pleinement de cette redistribution, mais sa progression ne se limite pas à une simple substitution de fournisseurs. L’explication réside dans la nature des produits qui entrent aux États-Unis : des équipements avancés pour centres de données, de l’électronique de haute valeur, ainsi que des systèmes à l’échelle de racks dédiés à l’IA. En somme, le commerce se reconfigure autour d’une infrastructure incontournable : la puissance de calcul nécessaire à des géants comme AWS, Google, Meta ou Microsoft pour entraîner et déployer leurs modèles d’IA.

Serveurs IA : le moteur principal de cette mutation

La montée en puissance de Taïwan dans le classement mensuel est corrélée à une réalité industrielle difficile à ignorer : des entreprises taïwanaises telles que Foxconn, Quanta et Wistron sont responsables d’une part significative de la production de serveurs d’IA qui alimentent la croissance des géants du cloud.

La configuration de ces systèmes illustre leur valeur : beaucoup de serveurs IA intègrent huit accélérateurs (par exemple, la gamme B200/B300 de NVIDIA), avec des prix estimés par la presse spécialisée à environ 50 000 dollars par accélérateur. Au sommet de cette hiérarchie, on trouve les systèmes rack à grande capacité, tels que les configurations NVL72, regroupant 72 GPU dans une seule unité conçue pour l’entraînement et l’inférence à grande échelle. Il ne s’agit pas de produits de consommation, mais d’une infrastructure stratégique où chaque unité représente une valeur commerciale suffisamment élevée pour influencer le profil économique d’un pays.

Ce secteur n’est cependant pas immuable. Des acteurs tels que Foxconn, Quanta et Wistron élargissent leur capacité de production en États-Unis et au Mexique dans le but de servir le marché nord-américain de plus près. La question demeure : à quel moment cette production locale aura-t-elle une influence suffisante pour diminuer le volume exporté depuis Taïwan ? En attendant, les chiffres de 2025 démontrent que le rythme de développement des centres de données pour l’IA absorbe toute la capacité de fabrication actuelle de l’industrie.

Les chiffres qui expliquent la montée en flèche : le “code 84” en pleine expansion

Les statistiques sur les exportations taïwanaises renforcent l’idée qu’il ne s’agit pas seulement de semi-conducteurs, mais de systèmes complets. Selon les données de l’International Trade Administration taïwanaise, relayées par la presse spécialisée :

  • Taïwan a exporté vers les États-Unis pour environ 198,2 milliards de dollars en 2025, contre 111,3 milliards de dollars en 2024.
  • La catégorie la plus importante vers les États-Unis est celle du code 84 (regroupant les ordinateurs, serveurs IA et autres systèmes avancés) : 145,78 milliards de dollars en 2025, soit une hausse de 127 % par rapport aux 64,17 milliards de 2024.
  • Concernant les semi-conducteurs (code 85), les ventes ont augmenté à 28,8 milliards de dollars en 2025, contre 23,8 milliards en 2024.

La tendance globale est encore plus frappante : les exportations mondiales de Taïwan en code 84 ont atteint 238,63 milliards de dollars en 2025, soit une croissance de 93,5 % par rapport à 2024, où elles s’élevaient à 123,27 milliards. En parallèle, les exportations globales de chips (code 85) ont crû de 224,3 milliards à 276,7 milliards, soit une progression de 23,4 %, mais à un rythme inférieur à celui des systèmes complets. La conclusion : Taïwan ne vend pas seulement plus de semiconducteurs, mais aussi davantage de « machines » prêtes pour l’IA.

Le déficit commercial ne disparaît pas, il se déplace

Ce changement dans la dynamique commerciale comporte une ironie : la réduction des achats directs à la Chine n’entraîne pas nécessairement une diminution du déficit global des États-Unis. En 2025, le déficit commercial américain a atteint un sommet historique de 1,24 trillion de dollars, en partie alimenté par des importations liées à la technologie et aux investissements dans l’IA.

Dans ce contexte, le déficit avec la Chine a diminué, mais demeure colossal : il s’est élevé à environ 202,1 milliards de dollars en 2025. Par ailleurs, le déficit avec Taïwan a doublé, frôlant les 147 milliards de dollars, témoignant que, si une partie du flux commercial a été redirigée, l’équilibre global reste très tendu.

S’agit-il d’un point d’arrivée ou d’un point de passage ?

À court terme, la dominance temporaire de Taïwan sur la Chine symbolise un phénomène : la géopolitique commerciale et l’infrastructure de l’IA orientent le commerce vers les pays qui assemblent « l’acier » de la dynamique technologique. À moyen terme, la situation est plus complexe. Si une partie de la production de serveurs se relocalise en Amérique du Nord, ses exportations depuis Taïwan pourraient diminuer… mais l’essor de la demande mondiale en systèmes IA pourrait détourner le marché américain vers d’autres régions : l’Europe, le Moyen-Orient ou l’Asie, sans forcément faire chuter le volume total.

Ce qui apparaît évident, c’est que l’IA n’est plus simplement une question de logiciel : elle est devenue un moteur de commerce international susceptible de modifier les statistiques historiques en l’espace de quelques trimestres.


Questions fréquentes (FAQ)

Pourquoi les États-Unis ont-ils importé davantage de Taïwan que de Chine en décembre 2025 ?
En raison d’une combinaison de la baisse des importations depuis la Chine, liée aux droits de douane, et de la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement, conjuguée à une forte hausse des achats à Taïwan, notamment pour les semi-conducteurs, les serveurs et les systèmes avancés dédiés à l’IA.

Que recouvre le “code 84” et pourquoi est-il crucial pour comprendre le boom de l’IA ?
Le code 84 rassemble la machinerie et l’équipement comme les ordinateurs et serveurs. En 2025, cette catégorie a explosé car une grande part de la valeur ajoutée de l’IA ne réside pas uniquement dans le semi-conducteur, mais dans le système complet (serveur, réseau, rack et assemblage) que Taïwan exporte à grande échelle.

Quel rôle jouent Foxconn, Quanta et Wistron dans l’augmentation des exportations taïwanaises vers les États-Unis ?
Ce sont de grands assembleurs de serveurs IA pour les hyperscalers. Leur capacité à fabriquer des systèmes intégrant plusieurs accélérateurs et des racks complets contribue à faire grimper rapidement la valeur des exportations, à mesure que les États-Unis accélèrent la construction de centres de données pour l’IA.

La croissance de ces entreprises pourrait-elle réduire la part de Taïwan si elles développent leurs usines aux États-Unis et au Mexique ?
La production locale pourrait effectivement limiter le volume exporté depuis Taïwan vers l’Amérique du Nord, mais la demande globale croissante en systèmes IA pourrait aussi orienter de nouveaux flux vers cette région ou d’autres, comme l’Europe ou le Moyen-Orient.

source : Digitimes et Joey Politano sur X

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