Le projet de décret royal visant à réguler la durabilité, l’efficacité, la résilience et la souveraineté numérique des centres de données a suscité une vive controverse parmi les opérateurs et les associations énergétiques. Le point central concerne l’obligation de couvrir au moins 80 % de la consommation avec de la nouvelle génération renouvelable, en horaire réel. Cette exigence intervient alors que l’APPA Renovables déplore que l’Espagne ne tire pas pleinement parti d’environ 25 % de l’électricité qu’elle pourrait produire avec ces technologies. Le texte est encore en consultation publique et pourrait être modifié avant son adoption.

Les points clés du nouveau décret sur les centres de données en 20 secondes

Ce débat intervient à un moment particulièrement sensible pour l’Espagne. Le ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (MITECO) reconnaît que les centres de données sont devenus des infrastructures essentielles pour la digitalisation et la souveraineté technologique européenne, tout en soulignant que la pression sur le réseau électrique a augmenté rapidement.

Depuis fin 2023, plus de 6 GW de capacité d’accès aux centres de données ont été accordés dans le réseau de transport, et depuis 2020, environ 6 GW supplémentaires dans la distribution. Le gouvernement considère que réserver cette capacité sans conditions pourrait entrer en concurrence avec l’électrification de l’industrie, des transports ou des ménages, tout en augmentant les investissements nécessaires dans les réseaux.

Ainsi, le désaccord ne porte pas sur l’efficience des centres de données ou leur utilisation d’électricité renouvelable, mais sur comment, quand et sous quelles conditions ces exigences seraient appliquées dans le projet.

Les 80 % renouvelables horaire par horaire sous critique

Le projet prévoit qu’jusqu’à ce que la part des renouvelables dépasse 90 % du mix électrique espagnol, les nouveaux centres de données devront démontrer qu’au moins 80 % de leur consommation énergétique provient d’électricité renouvelable.

Cependant, cela ne se limite pas à la simple contractualisation d’énergies renouvelables existantes.

Le MITECO propose une notion d’adjonction: chaque mégawattheure consommé doit être appuyé par une nouvelle capacité renouvelable mise en service dans les 18 mois précédant la mise en exploitation du centre. Cette électricité pourrait provenir d’autoconsommation ou de contrats à long terme, comme les PPA (Power Purchase Agreements).

De plus, une seconde condition particulièrement exigeante apparaît: la correspondance horaire. À chaque heure de fonctionnement, il faudrait prouver que au moins 80 % de la consommation est associé à une production renouvelable durant cette même heure.

Selon les associations renouvelables consultées, il s’agit d’une paradoxale difficulté.

José María González Moya, directeur général de l’APPA Renovables, explique qu’actuellement, près de 25 % de l’électricité potentielle à partir de technologies renouvelables est gaspillée en raison de déversements techniques et économiques. D’après lui, exiger que l’électricité des centres de données provienne uniquement de nouvelle capacité pourrait empêcher d’optimiser une énergie renouvelable déjà installée mais qui, à certains moments, reste sans demande.

José Donoso, Directeur général de l’Union Espagnole Photovoltaïque (UNEF), partage cette opinion et appelle à plus de flexibilité, y compris l’intégration du stockage hybride.

La difficulté s’accroît lorsque l’on tente de faire coïncider génération et consommation heure par heure.

D’après les données d’APPA, entre 2022 et 2025, l’Espagne aurait ajouté près de 32 GW photovoltaïques, hors autoconsommation, contre 4,6 GW d’éolien. En revanche, des technologies gérables comme la biomasse ou l’hydraulique n’ont que très peu augmenté leur capacité.

L’énergie solaire présente une limite évidente pour un centre qui fonctionne 24 heures sur 24 : elle ne produit pas la nuit.

Respecter des corrélations élevées en permanence implique de combiner solaire, éolien, stockage, production gérable et contrats avec des profils de production variés. Le secteur renouvelable exige que le développement de batteries, pompage, petite hydraulique ou biomasse fasse partie intégrante de l’équation.

Le gouvernement défend un autre argument : une nouvelle demande électrique de grande ampleur doit s’accompagner de nouvelle capacité de production, afin d’éviter que les centres de données consomment une énergie renouvelable déjà utilisée pour décarboniser d’autres secteurs.

Le débat porte donc moins sur l’utilisation des renouvelables que sur si les centres de données doivent financer de nouvelles capacités équivalentes à leur croissance ou s’ils peuvent d’abord mieux exploiter la production existante.

PUE 1,15 et WUE 0,1 : une autre bataille technique

L’énergie contractée n’est pas le seul point litigieux.

Jusqu’à ce que le futur système européen d’étiquetage des centres de données soit pleinement en vigueur (prévu pour août 2027), le projet espagnol propose comme valeurs maximales transitoires un PUE de 1,15 et un WUE de 0,1.

Le PUE, ou Power Usage Effectiveness, mesure la relation entre toute l’énergie utilisée par un centre et celle consommée par ses équipements informatiques. Plus le ratio est proche de 1, plus l’efficience énergétique est élevée, indiquant une faible consommation pour la refroidissement et autres systèmes auxiliaires.

Le WUE, ou Water Usage Effectiveness, évalue l’efficacité de l’utilisation de l’eau dans le refroidissement.

Certains opérateurs soulignent qu’atteindre simultanément des valeurs très basses pour ces deux indicateurs n’est pas évident.

Nacho Velilla, PDG de Templus, explique qu’un PUE de 1,15 est réalisable dans des installations de très grande capacité ou dédiées à un client spécifique, mais qu’il est très difficile de généraliser cette performance à des centres de colocation où différentes infrastructures et densités de puissance coexistent.

L’Association nationale des entreprises d’efficacité énergétique (ANESE) considère ces seuils comme très exigeants par rapport au niveau actuel du secteur.

Il existe également une relation entre électricité et eau : certains systèmes de refroidissement évaporatif peuvent considérablement améliorer l’efficience énergétique, mais consomment de l’eau. La réduction simultanée du PUE et du WUE peut nécessiter des solutions comme le refroidissement liquide direct au niveau du processeur, des systèmes en circuit fermé ou des architectures spécialement conçues pour de hautes densités.

Le MITECO affirme que ces limites correspondent aux valeurs prévues pour la catégorie A du futur système d’étiquetage européen, actuellement en développement. Une fois ce système en application, le projet espagnol abandonnerait les seuils transitoires pour imposer précisément cette catégorie maximale européenne.

SpainDC met en garde contre les investissements susceptibles de partir

La réaction la plus virulente provient de SpainDC, syndicat regroupant plus de 300 entreprises du secteur des centres de données en Espagne.

L’organisation a annoncé une opposition formelle et estime que la combinaison de l’adjonction renouvelable, de la corrélation horaire, de l’efficacité énergétique, de la consommation d’eau, des conditions contractuelles et de possibles surtaxes pourrait rendre l’Espagne moins attractive face à d’autres pays européens.

Son président, Emilio Díaz, met également en avant le défaut de certaines projets en phase de développement, engagés sous d’autres conditions.

Le projet de décret accorde en général six mois pour que certains projets en cours d’instruction s’adaptent aux nouvelles exigences, ce délai étant réduit à trois mois pour certains projets encore en appel d’offres. Faute de quoi, il serait possible de renoncer à leurs droits d’accès et de connexion sans exécuter les garanties.

SpainDC considère que ces projets, qui mobilisent souvent plusieurs années pour préparer terrains, financement, permis, contrats énergétiques et équipements, ne pourraient pas modifier leur configuration en si peu de temps.

L’association estimait auparavant que l’Espagne pourrait mobiliser 66,9 milliards d’euros d’investissements directs et indirects entre 2026 et 2030 en scenario de continuité.

Aujourd’hui, elle évalue que, si le projet était adopté sans modification, entre 80 % et 90 % de la nouvelle vague d’investissements potentiels en Espagne risqueraient de s’éloigner.

Il s’agit d’une estimation de SpainDC, non d’une prévision officielle ou d’un engagement précis. La portée de cette estimation dépend des hypothèses de l’association et de décisions futures des promoteurs.

Begoña Villacís, Directrice générale de SpainDC, évoque également une problématique de souveraineté numérique : si la demande espagnole en cloud et intelligence artificielle continue d’augmenter mais que les infrastructures sont construites dans d’autres pays, ces services seront toujours consommés depuis l’Espagne, même si le calcul est effectué à l’extérieur.

L’objectif du gouvernement est précisément le contraire. Son projet prévoit des exigences pour que les opérateurs soient établis dans l’Union européenne, et pour que certains données opérationnelles restent sur le territoire communautaire. Dans le cas des systèmes d’information du secteur public soumis au Schéma national de sécurité (ENS), ces données, métadonnées, enregistrements, répliques et copies de sauvegarde devront être conservés dans l’UE selon les modalités prévues dans le texte.

Une réglementation encore susceptible de modifications

Une autre source d’insatisfaction concerne le calendrier.

La procédure de consultation publique a débuté le 27/08/2026 et se clôture le 04/09/2026, après que le gouvernement a choisi une procédure d’urgence. APPA, ANESE, SpainDC et les entreprises du secteur estiment que la période disponible pour analyser un texte susceptible de modifier des projets d’investissements d’une valeur de centaines de millions ou milliards d’euros est insuffisante.

SpainDC a demandé une extension des délais et la mise en place d’une table technique avec l’administration.

Equinix a adopté une position plus prudente, exprimant sa disposition à collaborer avec les autorités tout en attendant le texte définitif.

Le document actuel n’est pas encore un décret royal adopté. Il s’agit d’un projet en consultation publique, susceptible de modifications avant son adoption formelle par le Conseil des ministres.

Il ne faut pas non plus penser que le gouvernement cherche à stopper le développement des centres de données. La mémoire explicative du projet les considère comme des actifs essentiels pour la digitalisation, l’intelligence artificielle et la souveraineté technologique européenne.

Le désaccord réside dans la gestion de la demande électrique, qui dépasse déjà 12 GW de capacité accordée dans le transport et la distribution, en plus des nouvelles demandes encore en cours.

L’Espagne dispose d’une abondante production renouvelable, mais connaît aussi des heures où cette production ne peut être valorisée. Le débat soulevé par ce nouveau décret porte donc sur la priorité : obliger chaque nouveau grand consommateur à ajouter une capacité de production propre équivalente, ou exploiter au mieux la production renouvelable existante, le stockage et un réseau capable de la transporter là où elle est nécessaire.

Les observations qui seront présentées avant le 04/09/2026 détermineront dans quelle mesure le gouvernement est prêt à ajuster cet équilibre.

Questions fréquentes

Que demande le nouveau décret aux centres de données ?

Le projet impose des exigences en matière d’efficacité énergétique et hydrique, de souveraineté numérique et de consommation renouvelable. Tant que la part renouvelable ne dépasse pas 90 % du mix électrique, il propose de couvrir au moins 80 % de la consommation avec une nouvelle capacité renouvelable et de respecter la correspondance horaire.

Le décret sur les centres de données est-il déjà adopté ?

Non. Il est encore en phase d’audience et d’informations publiques, avec une date limite de dépôt des observations fixée au 04/09/2026. Il pourra ensuite être modifié avant son adoption finale.

Que signifient PUE 1,15 et WUE 0,1 ?

Ce sont des limites transitoires proposées pour l’efficacité énergétique et la consommation d’eau. Le gouvernement les relie à la catégorie maximale prévue dans le futur système européen d’étiquetage des centres de données.

La norme pourrait-elle provoquer une fuite d’investissements ?

SpainDC estime qu’en l’état actuel, entre 80 % et 90 % des nouveaux investissements potentiels en Espagne pourraient s’éloigner si le texte était adopté sans modification. Cependant, ceci reste une estimation et non une prévision officielle.

Sources : Centros de datos en España, Cdecomunicacion et SpainDC.