La commande publique de services cloud en Espagne évolue, passant d’une simple aggregation de projets dispersés à la structuration d’une infrastructure essentielle. La tendance la plus marquante se reflète dans les données de TendersTool : en 2025, les appels d’offres liés aux services cloud ont atteint 146,6 millions d’euros, concentrés en 13 contrats de grande envergure. Il ne s’agit pas seulement d’une augmentation du volume ; c’est surtout un changement de paradigme. Dans le secteur public, on ne parle plus de « migrer vers le cloud » comme d’une étape isolée, mais de garantir la continuité opérationnelle, l’interopérabilité et la stabilité des systèmes critiques à moyen et long terme.
Ce mouvement vers moins de contrats, mais de taille plus importante, élève également le seuil d’exigence. Lorsque l’investissement se concentre sur des entités stratégiques, la stratégie des fournisseurs doit évoluer : la différence ne se limite pas à répondre à un appel d’offres, mais implique une compréhension approfondie des acteurs pilotes de la transformation numérique publique et de l’évolution de leur demande. En pratique, ces achats requièrent souvent des capacités techniques plus avancées : accords de niveau de service (SLA) rigoureux, traçabilité, modèles de gouvernance des données, sécurité intégrée dès la conception, et des équipes capables de gérer des environnements complexes pendant plusieurs années.
Moins de processus, plus de continuité : le marché se professionnalise
L’analyse de TendersTool met en lumière une idée clé : la croissance du cloud public ne se traduit pas forcément par une multiplication des appels d’offres, mais par des contrats de plus grande envergure et à durée prolongée. Pour les administrations avec des systèmes critiques, le cloud devient une pièce d’infrastructure indispensable, essentielle au fonctionnement quotidien, et non une expérimentation ponctuelle. Cela pousse à la standardisation : architectures réplicables, catalogues de services, cadres opérationnels, et surtout, une capacité réelle à déployer, maintenir et faire évoluer les solutions.
Par ailleurs, la nécessité de se positionner en amont s’accroît. Dans un marché B2G où la concentration stimule la concurrence, anticiper permet une meilleure réponse aux exigences techniques, qui ne se improvisent plus : segmentation des réseaux, gestion des identités, chiffrement, surveillance, continuité d’activité, automatisation, et politiques de conformité.
La souveraineté cloud n’est plus un slogan : Gartner prévoit 80,4 milliards de dollars en 2026
Ce mouvement local s’inscrit dans une tendance internationale plus large : la souveraineté du cloud n’est plus uniquement une question réglementaire, mais une priorité stratégique face aux hyperscalers traditionnels. Gartner anticipe que les dépenses mondiales en IaaS souverain atteindront 80,4 milliards de dollars en 2026, avec une croissance annuelle de 35,6 %. La notion de « géopatriation » pourrait entraîner le déplacement de 20 % des charges de travail des fournisseurs globaux vers des acteurs locaux. Sur le plan régional, l’Europe se démarque par sa progression rapide : selon le cabinet, le continent dépasse la frontière nord-américaine en dépenses dans ce segment en 2027.
Ces chiffres reflètent aussi une lecture opérationnelle : les gouvernements, secteurs réglementés et infrastructures critiques considèrent la souveraineté comme un principe de conception. Il ne s’agit pas uniquement de « où sont stockés les données », mais aussi de la juridiction, du contrôle, de la résilience et de la capacité à gérer des charges sensibles avec moins d’exposition aux tensions géopolitiques.
L’État renforce son infrastructure cloud : NubeSARA et le centre de données d’El Escorial comme éléments stratégiques
En Espagne, cette narration de souveraineté trouve un support concret dans les infrastructures publiques. Le Ministère de la Transformation Numérique et de la Fonction Publique a récemment présenté le centre de données de l’Agence d’État pour la Gestion Numérique (AEAD) à El Escorial comme le « pilier » de l’écosystème numérique de l’Administration générale de l’État. Selon le communiqué officiel, c’est de là que sont fournis des services transversaux utilisés par des millions de citoyens, des dizaines de milliers de fonctionnaires et des milliers d’organismes.
La composante la plus significative pour comprendre la situation actuelle est NubeSARA, présentée comme la cloud privée, souveraine et sécurisée de l’Administration de l’État. Le ministère précise qu’elle regroupe plusieurs centres de données (CPD), avec plus de 12 000 machines virtuelles, plus de 50 entités utilisatrices, et une présence sur tout le territoire via le réseau SARA. De plus, le CPD est conçu pour supporter des charges élevées et envisager, à terme, une plateforme souveraine d’IA permettant de déployer des modèles entraînés — comme ALIA — ainsi que des services d’IA générative pour la population et les organismes publics, y compris des capacités intensives de calcul (GPU) dans un cadre souverain.
En résumé : alors que le marché se concentre sur de grands contrats cloud, l’État revendique la capacité à gérer une infrastructure critique sous contrôle public, avec un accent sur la souveraineté des données, la juridiction et le respect des standards de sécurité.
Oracle et le débat délicat : souveraineté « région européenne » ou fournisseur local?
La souveraineté cloud demeure un concept complexe, avec plusieurs interprétations possibles. Récemment, le débat s’est intensifié suite à une réunion à Madrid pour explorer une collaboration avec Oracle autour de son Oracle EU Sovereign Cloud. Il s’agit de services équivalents au cloud public, mais adaptés aux exigences européennes en matière de souveraineté et de réglementation, dans une logique d’investissement d’Oracle en Europe et en Espagne.
Une question de fond émerge dans le secteur : pour certains, « souverain » ne devrait pas se limiter à opérer dans un territoire européen sous un cadre contractuel précis, mais s’appuyer sur des fournisseurs locaux ayant un contrôle et une chaîne logistique plus proches. En Espagne, des entreprises se positionnent comme des alternatives nationales pour l’infrastructure et les services — allant de grands groupes de télécommunications à des prestataires spécialisés — et le défi pour la politique publique sera de définir précisément ce qu’implique la souveraineté : propriété, gestion, contrôle des données, dépendance technologique, capacité de sortie et portabilité.
Implications pour les sysadmins et développeurs
Pour les profils techniques, cette évolution a des implications concrètes. Avec des contrats plus volumineux et plus longs, les administrations vont exiger davantage de garanties en termes d’opération et de migration : automatisation intégrée, observabilité avancée, gouvernance des identités, segmentation des réseaux, et plans de continuité réellement opérationnels. Pour les développeurs, cela signifie une standardisation accrue des environnements, une pression renforcée pour la portabilité, et la conception d’architectures minimisant la dépendance à un seul fournisseur.
Dans ce contexte, les chiffres de 2025 (146,6 millions d’euros répartis sur 13 appels d’offres majeurs) apparaissent comme un signe : le cloud dans le secteur public ne « décolle » plus, il s’implante. Et lorsque cette implantation se stabilise, le débat devient purement technique : qui opère, sous quel contrôle, avec quelles garanties, et comment faire en sorte que la souveraineté ne reste pas simplement un mot dans le contrat.
Questions fréquemment posées
Qu’est-ce que la « cloud souveraine » en commande publique ?
Elle implique généralement des exigences renforcées en matière de juridiction, de contrôle et de protection des données, ainsi que des conditions opérationnelles et de conformité visant à limiter les dépendances extérieures.
Pourquoi y a-t-il moins d’appels d’offres cloud, mais de plus en plus importants ?
Parce que le cloud est considéré comme une infrastructure fondamentale : on privilégie des contrats durables, à large portée, plutôt que des projets isolés.
Qu’est-ce que NubeSARA et quelle est sa place dans la stratégie numérique de l’État ?
C’est la cloud privée, souveraine et sécurisée de l’Administration générale de l’État, gérée par l’AEAD, offrant des services pour les applications critiques et des capacités de calcul et de stockage pour les organismes publics.
Comment un fournisseur ou une équipe technique peut-elle se préparer à des marchés cloud de grande envergure ?
En apportant des preuves d’opération réelle (SLA, sécurité, monitoring), en automatisant de façon cohérente, en testant des plans de continuité, et en proposant un cadre clair de gouvernance des données et de portabilité.
via : tendersTool