La présence des grandes entreprises technologiques dans les établissements scolaires refait surface suite à la divulgation d’un document interne de Google, fourni dans le cadre d’un litige sur la sécurité des enfants aux États-Unis. Ce document, datant de 2020, décrit l’école comme un moyen d’« incorporer » les jeunes au sein de l’écosystème de l’entreprise, en espérant que cette familiarité précoce se traduise par une confiance et une fidélité à la marque sur le long terme.
Ce débat n’est pas nouveau, mais il prend une autre ampleur lorsqu’il est écrit noir sur blanc. Dans un contexte où l’apprentissage numérique dépend de plus en plus de comptes, plateformes et services en cloud, le problème ne se limite plus à la choix d’un ordinateur portable pour une institution éducative. La question devient : qui gère l’ouverture de session, où sont stockés les fichiers, quels formats sont normalisés, quelles outils deviennent « standards » et à quel point il est facile — ou difficile — de sortir de cet écosystème lorsque les besoins ou la stratégie du fournisseur changent.
Selon ce qui a été publié à partir de ces pièces judiciaires, Google encadre l’adoption scolaire comme un mécanisme pour créer des habitudes : si les élèves utilisent un système d’exploitation, une série d’applications et une identité numérique spécifiques dès leur jeune âge, la continuité à l’avenir devient plus probable. Ce cas arrive à un moment sensible pour le secteur, avec un gros litige concernant la conception de produits numériques et leur impact sur les mineurs, qui entre dans une phase clé avec la sélection du jury prévue pour le 27 janvier 2026. Google a rejeté toute idée que sa stratégie éducative vise à « capter » les étudiants, affirmant que sa présence dans les écoles répond à la demande des enseignants et que l’administration scolaire conserve le contrôle.
Chromebooks : une faible part de marché mondiale, une grande influence dans l’éducation
En termes de part de marché global des systèmes d’exploitation de bureau, Chrome OS ne rivalise pas directement avec Windows ou macOS. Selon les données de StatCounter, en décembre 2025, Windows détient 66,4 % du marché mondial de bureau, contre 1,24 % pour Chrome OS. Toutefois, son importance dans le domaine éducatif ne dépend pas de ce pourcentage, mais de sa proposition de valeur : ordinateurs abordables, gestion centralisée, et une orientation « cloud-first » basée sur Google Workspace.
Google Workspace for Education Fundamentals — la version d’entrée — est offerte gratuitement aux établissements répondant à certains critères, ce qui facilite le déploiement de courriels, stockage, visioconférences et outils collaboratifs sans investissement initial comparable à celui des suites professionnelles traditionnelles. En pratique, le Chromebook n’est souvent que la « pointe » de l’iceberg : ce qui est réellement implanté, c’est l’ensemble des services et la création d’une habitude de travail avec un compte Google dès le plus jeune âge.
Le document interne divulgué mentionne aussi l’ambition de promouvoir des usages de YouTube liés au domaine éducatif. Là, le débat s’enflamme : pour beaucoup d’enseignants, YouTube est une plateforme riche en contenus utile et omniprésente ; pour les critiques, sa logique algorithmique et son aspect divertissement compliquent son intégration en classe. Google affirme que l’utilisation de YouTube dans le cadre scolaire nécessite un consentement parental pour les moins de 18 ans, et que le contrôle revient aux administrateurs de l’établissement.
Microsoft : le « gratuit » qui établit la norme
Si l’on considère la stratégie de Google comme une « fidélisation par l’habitude », Microsoft représente la version historique et la plus répandue de cette idée. Depuis plusieurs décennies, des millions d’étudiants intègrent l’informatique en associant la productivité à Word, Excel et PowerPoint, et « ordinateur » à Windows. Cette relation s’est modernisée avec Microsoft 365 Education, comprenant des plans comme Office 365 A1 disponibles gratuitement pour les établissements avec une adresse électronique éducative éligible.
Pour un établissement, l’attractivité est évidente : suite bureautique, stockage, identité numérique et collaboration réunis dans une offre intégrée. Pour Microsoft, le bénéfice est moins immédiat, mais plus structurel : cela permet de stabiliser le format, le flux de travail et l’écosystème. En d’autres termes, cela façonne les nouvelles générations à une manière précise « de faire les choses », réduisant ainsi les frictions lorsqu’ils arrivent à l’université ou sur le marché du travail.
La compagnie présente souvent ces programmes comme une démarche pour favoriser l’accès et l’égalité des chances. Cependant, ses critiques soulignent l’effet de dépendance : si un établissement construit sa vie numérique autour d’une seule plateforme (tâches, communication, référentiels, authentification), le coût de migration devient très élevé, même si des alternatives existent.
Apple : un volume moindre, mais un écosystème puissant
Apple intervient dans le secteur éducatif avec une approche différente. Elle ne s’appuie pas principalement sur une suite gratuite universelle, mais mise sur la force de son écosystème, son matériel et sa capacité de gestion. La société propose des tarifs spéciaux pour étudiants et enseignants, et dans le cadre scolaire, déploie des outils comme Apple School Manager, un portail web gratuit pour l’administration et le déploiement des appareils, intégré avec des solutions MDM pour configurer et gérer les équipements à grande échelle.
Concrètement, Apple n’a pas besoin de dominer la part de marché scolaire pour influencer : elle privilégie des environnements où l’établissement peut prendre en charge le coût du matériel, en valorisant l’expérience, la gestion et le catalogue d’applications éducatives. Cela engendre aussi un type de « fidélisation par l’intégration » : plus l’activité en classe tourne autour des appareils, applications et comptes d’un fournisseur, plus le désaccouplement devient difficile.
La controverse qui dérange : éducation numérique ou dépendance numérique ?
La question essentielle est délicate car elle oppose deux réalités coexistantes dans les établissements :
- La nécessité : budgets limités, petits départements IT, urgence à digitaliser les processus, demande d’outils « sans complications ».
- La conséquence : adoption précoce qui normalise certaines marques, formats et comptes, susceptible de réduire l’autonomie technologique des élèves et du système éducatif lui-même.
À ce stade, le document interne de Google sert d’accélérateur au débat : il confère un ton d’entreprise à une problématique que beaucoup pressentaient. Cependant, il ne faut pas que l’analyse reste limitée à une seule entreprise. Le modèle se répète avec nuances : Google avec Chromebooks et Workspace, Microsoft avec Microsoft 365 Education, Apple avec ses appareils, remises et gestion centralisée. Tous proposent une « simplicité » et un « coût d’entrée » faibles, tout en créant par leur conception une relation de continuité.
L’alternative : enseigner la technologie comme concept, pas comme une marque
Face à ce phénomène, des spécialistes de l’éducation et de la technologie défendent une idée simple : en classe, il faudrait former aux compétences transférables, et non uniquement à l’utilisation d’une plateforme spécifique. Concrètement, cela implique de renforcer :
- Les standards ouverts : formats et procédures dénués de dépendance envers un fournisseur unique.
- La littératie numérique véritable : comprendre l’identité, les permissions, le stockage, la confidentialité, les réseaux et la sécurité, au-delà du simple « clic ici ».
- Une culture du code ouvert : non comme une doctrine, mais comme une voie pour apprendre le fonctionnement de la technologie et conserver des options disponibles.
Des solutions telles que GNU/Linux dans les salles d’informatique ou sur des équipements réutilisés, des suites bureautiques compatibles avec des standards ouverts, des plateformes éducatives auto-hébergées ou basées sur des logiciels libres, ainsi que des outils permettant aux élèves de comprendre les fondamentaux (du système d’exploitation à la gestion des fichiers), entrent dans cette démarche. Cependant, leur adoption n’est pas immédiate : cela nécessite formation des enseignants, planification, support et une progression graduelle pour ne pas perturber le fonctionnement quotidien de l’école.
L’objectif n’est pas d’expulser Google, Microsoft ou Apple de la salle de classe. Il s’agit plutôt d’éviter que l’environnement éducatif devienne un canal involontaire de fidélisation, et de le transformer en un lieu où l’on apprend à réfléchir et à choisir sa technologie, pas seulement à la consommer.
Questions fréquentes
Pourquoi parle-t-on de « fidélisation » technologique dans les écoles plutôt que de simple digitalisation pédagogique ?
Parce que lorsque un établissement adopte dès le plus jeune âge des comptes, formats, stockage et outils d’un fournisseur, l’élève assimile cet écosystème comme « la norme », ce qui augmente la probabilité de maintien sur le long terme.
Que signifie que Google Workspace for Education ou Microsoft 365 Education proposent des plans gratuits ?
Ils réduisent la barrière à l’entrée pour les écoles, mais encouragent aussi la centralisation des processus critiques (identité numérique, documents, communication) autour d’une seule plateforme, ce qui complique une migration future.
Quel rôle peut jouer Linux dans l’éducation sans compliquer la gestion du centre ?
Il peut être introduit dans des environnements contrôlés (salles d’informatique, équipements réutilisés, laboratoires) en se concentrant sur le développement de compétences : gestion des fichiers, réseaux, sécurité, programmation et fondamentaux du système d’exploitation, sans tout révolutionner du jour au lendemain.
Que devrait exiger une école pour éviter une dépendance envers un seul fournisseur ?
Utilisation de standards ouverts, portabilité des données, politiques claires en matière de comptes et de conservation, formation continue des enseignants, ainsi qu’une stratégie technologique incluant des alternatives (notamment logiciels libres) pour garder des marges de manœuvre.
source : Educación 2.0