La Direction Générale des Finances Publiques ne limite plus ses activités à la simple croisée de déclarations, comptes et mouvements bancaires. Elle renforce également ses capacités d’analyse de volumes importants d’informations numériques extraites de dossiers ouverts, où intervient désormais Pathfinder. Cet outil d’analyse médico-légale doté de fonctions d’intelligence artificielle commence à gagner en visibilité publique. Ce qui importe n’est pas tant son nom commercial, mais ce qu’il représente : la fiscalisation en Espagne s’oriente vers un modèle plus proche de l’investigation numérique avancée, intégrant courriels, conversations, images, vidéos et documents non structurés dans le travail analytique quotidien.
Il ne s’agit pas, en tout cas selon les informations publiques disponibles, d’un « IA punitif » capable de trancher automatiquement des dossiers. Les éléments attestés désignent plutôt l’utilisation de logiciels destinés à l’analyse médico-légale et à l’examen de données capturées, appliqués à des dossiers administratifs ou judiciaires déjà en cours. Cette distinction est cruciale, aussi bien d’un point de vue technique que juridique. Un logiciel peut contribuer à repérer des schémas, à organiser des preuves ou à prioriser certains indices, mais la décision administrative demeure une compétence humaine distincte.
Du dossier papier à l’analyse de données non structurées
Le changement fondamental réside dans la dimension technologique. Pendant des années, une grande partie du travail d’inspection reposait sur une documentation structurée et des croisements classiques de bases de données. Désormais, le défi est différent : les preuves pertinentes peuvent être dispersées entre feuilles de calcul, exportations de systèmes, courriels, photographies, fichiers multimédia ou historiques de messagerie. Pathfinder s’inscrit précisément dans ce contexte, car Cellebrite le présente comme une solution d’analyse investigative basée sur l’IA pour organiser des données complexes, automatiser la revue d’images et vidéos, détecter des thèmes et accélérer la recherche d’informations pertinentes.
Les marchés publics espagnols confirment que l’Administration fiscale a acquis des licences pour des logiciels d’analyse médico-légale et d’examen de données capturées. Plusieurs médias ayant examiné ces dossiers identifient le produit comme étant Cellebrite Pathfinder, avec une acquisition estimée à 500 licences. Ces licences sont liées à des unités de la Inspection fiscale spécialisées dans la capture et l’analyse des informations relatives aux contribuables, notamment pour des dossiers administratifs ou judiciaires en cours. Bien que la traçabilité complète du contrat ne soit pas entièrement visible publiquement, l’adéquation entre l’objet de la commande et le produit mentionné semble cohérente.
Techniquement, l’intérêt de Pathfinder réside dans le fait qu’il ne se limite pas à des recherches littérales ou à des interrogations simples. La nouvelle génération d’outils médico-légaux cherche à extraire des relations, à regrouper des entités, à réduire le bruit et à faciliter la navigation dans des données non structurées. Concrètement, cela rapproche l’action fiscale de techniques déjà employées en cybersurveillance, en intelligence numérique ou en investigation forensique en entreprise. Ce qui prenait auparavant beaucoup de temps en revue manuelle peut aujourd’hui se présenter sous forme de cartes de liens, de thèmes ou d’anomalies potentiellement significatives.
L’Administration fiscale espagnole n’agit pas seule : l’IA est désormais présente dans plusieurs administrations
L’Espagne n’est pas isolée. Selon l’OCDE, 29 de ses 38 membres utilisent déjà l’intelligence artificielle dans l’administration fiscale, principalement pour détecter la fraude et l’évasion, assister la prise de décision ou améliorer les services aux contribuables. L’OCDE souligne aussi que ces techniques sont appliquées à l’analyse de données non structurées, incluant des textes manuscrits et des publications sur les réseaux sociaux. Cet intérêt mondial explique que Pathfinder s’insère dans une tendance internationale plus large : les autorités fiscales veulent automatiser l’analyse de signaux faibles dans des environnements de données de plus en plus dispersés.
Le Canada illustre cette évolution de manière très claire. Dans son plan 2026-2027, l’Agence du revenu du Canada indique qu’elle exploitera des technologies avancées, telles que l’IA, pour renforcer ses services, accroître la conformité et optimiser ses processus. Le document évoque des évaluations de risque quasi en temps réel, une automatisation accélérant la récupération des impôts et une préparation à l’utilisation responsable de l’IA pour simplifier l’expérience des contribuables et mieux faire respecter la législation. N’étant pas un logiciel médico-légal, ce plan partage néanmoins la même orientation : plus d’analyse avancée et moins dépendante du travail manuel traditionnel.
Au Royaume-Uni, HMRC se montre encore plus explicite quant au rôle de l’IA dans la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale. Dans une réponse parlementaire de décembre 2025, l’administration souligne que l’IA l’aidera à mieux cibler ses actions, tout en précisant : la technologie doit soutenir, jamais remplacer, la décision humaine ni la supervision. Ce positionnement est essentiel : il définit la norme que souhaitent promouvoir publiquement les administrations — l’IA doit servir à prioriser, détecter et assister, pas à trancher seuls des dossiers sans contrôle humain.
Le vrai enjeu : puissance technique versus garanties juridiques
Plus un outil devient puissant, plus le débat juridique s’intensifie. En Espagne, le Tribunal Suprême a rappelé en 2023 que l’administration fiscale ne peut examiner la documentation contenue dans un dispositif électronique qu’en respectant des conditions strictes, notamment un contrôle judiciaire rigoureux, notamment pour préserver des droits fondamentaux tels que la vie privée, le secret des communications ou la protection des données. Cette jurisprudence ne bloque pas l’utilisation des logiciels avancés, mais souligne qu’il ne suffit pas que Pathfinder ou autre outil puisse faire des analyses sophistiquées : il faut aussi garantir une traçabilité juridique, c’est-à-dire la capacité à expliquer comment une certaine conclusion ou liaison a été établie, quels critères ont été appliqués, et quel rôle ont joué les agents dans ce processus.
Du point de vue technologique, cela soulève la question cruciale de la traçabilité. Lorsqu’une administration utilise une IA pour classer, résumer ou relier des données numériques, elle doit pouvoir fournir une explication claire de la manière dont une relation a été établie, quels paramètres et quelles règles ont été appliqués, et quel a été le rôle des opérateurs dans le processus. C’est précisément à ce croisement que se situent l’analyse avancée, la gouvernance algorithmique et la garantie des droits procéduraux, et c’est également là que ces outils seront soumis à une pression accrue dans les années à venir.
En somme, Pathfinder n’est pas simplement une anecdote illustrant l’utilisation de l’IA par la fiscalité, mais symbolise un changement structurel. La vérification fiscale entre dans une phase où la valeur ajoutée ne réside plus uniquement dans la collecte de données, mais dans la capacité à les naviguer rapidement, à leur donner du contexte et à prioriser en conséquence. La question n’est pas de savoir si cette transformation va continuer, elle est déjà en cours dans de nombreux pays. La véritable interrogation concerne la capacité des administrations à conjuguer puissance analytique, limites juridiques claires, transparence technique et supervision humaine effective.
Questions fréquemment posées
Que fait précisément Pathfinder dans un contexte fiscal ?
Pathfinder est un outil d’analyse médico-légale numérique destiné à organiser et explorer de grands volumes d’informations extraites, telles que documents, conversations, images ou vidéos. Il permet de repérer rapidement les relations et preuves importantes. En Espagne, il semble principalement soutenir la police fiscale dans le traitement des dossiers déjà ouverts.
Est-ce que l’administration fiscale peut sanctionner automatiquement avec l’IA ?
Selon les sources publiques disponibles, il n’y a pas de preuve que l’IA puisse conduire à des sanctions automatiques. Son emploi se limite pour l’instant à l’assistance lors des inspections, à la sélection des dossiers à risque ou à l’analyse de renseignements, sans remplacer la décision humaine.
Les autres administrations fiscales utilisent-elles des technologies similaires ?
Oui. L’OCDE indique que 29 de ses 38 membres exploitent déjà l’IA dans leur gestion fiscale pour la détection de fraudes, l’aide à la décision ou les services aux contribuables. Le Canada et le Royaume-Uni ont même évoqué publiquement ces usages ces dernières années.
Quelle est la limite légale pour l’analyse d’ordinateurs ou mobiles par l’administration fiscale ?
Le Tribunal Suprême espagnol a affirmé que l’accès aux données contenues dans des dispositifs électroniques doit respecter des garanties strictes. Tout accès doit faire l’objet d’un contrôle judiciaire spécifique, afin de respecter les droits fondamentaux comme la vie privée ou la confidentialité des communications.
source : Hacienda se apoya en la IA