La Chine concentre ses « usines de puces » pour renforcer la chaîne d’approvisionnement de l’ère de l’IA

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La Chine entame une nouvelle phase dans sa course à l’autosuffisance en semi-conducteurs : moins de « fièvre » pour créer de nouvelles entités et davantage de consolidation autour de champions nationaux. Ces dernières semaines, deux acteurs majeurs du pays dans la fabrication sous contrat — SMIC et Hua Hong Semiconductor — ont lancé des opérations stratégiques visant à prendre le contrôle total (ou quasi-total) d’actifs clés au sein de l’écosystème domestique.

Ce mouvement intervient à un moment particulièrement sensible pour l’industrie mondiale. Les restrictions à l’exportation, principalement dictées par les États-Unis, continuent de limiter l’accès de la Chine à des équipements de pointe, ce qui oblige à réajuster les priorités : où investir, quels nœuds technologiques prioriser et comment évoluer sans dépendre de fournisseurs étrangers. Dans ce contexte, la taille et l’intégration organisationnelle comptent autant que la technologie elle-même.

Deux opérations pour « rationaliser » le secteur et renforcer la capacité industrielle

D’une part, SMIC — le plus grand fabricant chinois de semi-conducteurs sous contrat — envisage de reprendre la 49 % de participation qu’il ne contrôlait pas encore dans une de ses filiales, dans le cadre d’une opération valorisée à environ 40,6 milliards de yuans (environ 5,8 milliards de dollars), par émission d’actions A à plusieurs actionnaires de cette filiale.

D’autre part, Hua Hong a annoncé un accord pour acquérir 97,5 % de Shanghai Huali Microelectronics, détenue par sa société mère publique et des fonds sectoriels, dans une opération estimée à quelque 8,27 milliards de yuans (environ 1,2 milliard de dollars), également par une transaction sociétaire impliquant une émission d’actions.

A première vue, ces deux initiatives semblent relever de réorganisations internes. Mais leur importance dépasse la simple restructuration : elles traduisent une orientation politique et industrielle visant à concentrer les ressources, simplifier les structures et réduire les doublons pour mieux faire face à un environnement de pression géopolitique croissante.

Une stratégie centrée sur la consolidation plutôt que sur l’expansion

Au cours de la dernière décennie, la croissance de la capacité chinoise s’est appuyée sur un modèle répétitif : nouveaux projets, nouvelles entités sociétaires et financement lié à des incitations régionales. Aujourd’hui, le message implicite est différent : moins de fragmentation et davantage de concentration sur le renforcement des points forts existants.

Ce raisonnement comporte plusieurs dimensions :

  • Gouvernance et capital : l’intégration des filiales facilite l’allocation de l’investissement, accélère les décisions et clarifie les bilans pour les investisseurs et les autorités.
  • Efficience opérationnelle : la réduction des doublons en gestion administrative et R&D permet de coordonner plus efficacement la production à grande échelle.
  • Résilience : dans un contexte où l’accès à des technologies avancées reste limité, l’objectif prioritaire est d’assurer la continuité industrielle et l’approvisionnement intérieur.

Le point essentiel est que, concrètement, cette consolidation vise un objectif précis : renforcer les nœuds matures (notamment les processus en 28 nm et plus avancés dans la nouvelle capacité liée à l’actuel cycle de production), où la Chine peut rivaliser avec une moindre dépendance à l’équipement le plus restrictif, tout en répondant à une demande soutenue dans des secteurs cruciaux.

Pourquoi les « nœuds matures » Comptent Plus Qu’il n’y Parait

Dans la narration dominante, la bataille des semi-conducteurs se résume souvent aux nœuds de 3 nm, 2 nm et à la lithographie EUV. Mais la réalité économique est toute autre : une large part de l’électronique mondiale — automobile, industrie, réseaux, consommation — repose encore sur des nœuds matures pour des applications telles que contrôleurs, gestion de l’énergie, connectivité, drivers d’écran et de multiples composants qui ne nécessitent pas forcément les technologies les plus avancées pour être stratégiques.

Et c’est ici qu’un point clé pour l’IA entre en jeu : même si l’attention médiatique se porte surtout sur les GPU et accélérateurs, l’infrastructure qui permet l’échelle de l’IA (serveurs, réseaux, stockage, alimentation, périphériques, contrôleurs) dépend souvent de puces fabriquées sur des processus qui ne sont pas les plus avancés. En d’autres termes : tout le « stack » de l’IA ne repose pas sur le nœud de pointe, et contrôler ces puces « moins sexy » constitue une forme de pouvoir industriel.

Renforcer la capacité à produire sur des nœuds matures permet à la Chine de mieux couvrir sa demande intérieure, de réduire sa vulnérabilité aux disruptions externes et, par ailleurs, de concurrencer sur les prix et les volumes dans un marché où la stabilité de l’approvisionnement devient un argument commercial majeur.

Les sanctions comme moteur d’un changement de paradigme

Les restrictions à l’exportation demeurent l’un des principaux freins à l’ambition technologique chinoise. Sans accès à certaines technologies critiques — comme la lithographie EUV — progresser sur les nœuds inférieurs devient plus difficile, coûteux et lent. Cependant, la Chine continue d’avancer là où c’est possible : par exemple, Reuters a rapporté récemment que le dernier vaisseau amiral de Huawei intégrerait un processeur fabriqué par SMIC via un procédé amélioré associé au 7 nm, même si cette étape reste derrière les leaders mondiaux.

Le mélange entre limites technologiques et opportunités de volume explique pourquoi la stratégie se tourne vers capacité, efficacité et contrôle. La consolidation n’élimine pas instantanément le plafond technologique, mais elle permet de mieux fonctionner dans ce cadre contraint, avec une plus grande force financière et organisationnelle.

Par ailleurs, la poursuite du remplacement du matériel étranger par des solutions locales s’intensifie. Reuters indique que la Chine demanderait aux fabricants d’incorporer au moins 50 % d’équipements nationaux dans leurs nouvelles expansions, selon des sources proches de la mesure. Ces politiques suivent le même modèle : concentration des ressources, soutien de l’État et pôles d’acteurs capables d’assumer le coût et le risque.

Un impact mondial : une segmentation accrue et une pression sur les prix

Si la capacité sur les nœuds matures croit rapidement en Chine, l’effet à moyen terme pourrait être une pression concurrentielle dans ce segment : une offre accrue tend à réduire les marges et intensifier la rivalité pour les contrats de type « commodité ». Toutefois, le marché ne fonctionnera pas comme un ensemble homogène.

De nombreuses entreprises occidentales cherchent à diversifier leurs chaînes d’approvisionnement pour des raisons réglementaires et géopolitiques, et tous les clients ne seront pas disposés à délocaliser leur production en Chine, même si les prix sont attractifs. Le marché pourrait donc se fragmenter davantage : la Chine gagnant du poids sur sa demande intérieure (et certains flux internationaux), tandis que d’autres régions protégeront leurs approvisionnements pour leurs clients aux exigences strictes.

Ce qui paraît clair, c’est qu’une nouvelle étape s’ouvre : la Chine passe d’une croissance rapide dispersée à une phase de consolidation pragmatique, visant à assurer le volume, la continuité et la résilience de son industrie, notamment pour soutenir la croissance de l’économie de l’intelligence artificielle.


Questions Fréquentes

Que signifie la consolidation des filiales par SMIC et Hua Hong dans le contexte de l’autosuffisance chinoise ?
Il s’agit de concentrer actifs, financements et capacités opérationnelles dans moins d’entités, facilitant la coordination et renforçant la chaîne d’approvisionnement locale.

Pourquoi la Chine privilégie-t-elle les nœuds matures comme 28 nm ou plus, alors que l’IA utilise des puces avancées ?
Parce que beaucoup du matériel supportant les centres de données et l’électronique industrielle repose encore sur des puces en nœuds matures (gestion d’énergie, contrôle, connectivité). Ces technologies restent stratégiques en termes de volume et de stabilité.

La consolidation permet-elle à la Chine de contourner les sanctions technologiques ?
Non, elle n’élimine pas les restrictions d’accès aux équipements avancés, mais elle permet d’opérer plus efficacement dans ce cadre : avec plus d’échelle, d’efficience et un appui étatique accru.

Cette stratégie pourrait-elle faire baisser le prix des puces « matures » à l’échelle mondiale ?
Une augmentation de la capacité en Chine pourrait intensifier la concurrence, affectant marges et prix dans les processus matures, même si le marché restera segmenté en raison de considérations géopolitiques.

via : tomshardware

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