Google a demandé à la Commission européenne de limiter les sanctions antipiratage visant les adresses IP, les résolveurs DNS, les réseaux privés virtuels (VPN) et les fournisseurs de CDN. La société soutient que ces mesures peuvent interrompre des services légitimes partageant l’infrastructure avec un site en infraction, et qu’elles ont rarement pour effet d’éliminer le contenu à sa source.
Dans sa réponse à la consultation européenne sur le droit d’auteur, datée du 03/07/2026, Google cite en exemple une ordonnance rendue en Espagne à la demande d’une “ligue sportive”. Bien qu’elle n’identifie pas explicitement LaLiga, la société affirme que le blocage a fini par impacter des plateformes tierces, des services cloud, des API et des sites de petites entreprises. Elle présente cet épisode comme un exemple des dommages que peuvent causer les listes dynamiques appliquées lors d’événements en direct.
Comment un blocage d’une diffusion piratée peut affecter des services légitimes
Le problème découle d’une simplification technique : considérer qu’une adresse IP identifie de façon exclusive une page web. Dans une grande partie d’internet actuel, ce n’est plus le cas.
Les fournisseurs de cloud, les réseaux de distribution de contenu (CDN) et les proxys inverses regroupent de nombreux domaines derrière un nombre réduit d’adresses IP. Ce modèle optimise l’utilisation des IPv4 disponibles, répartit les requêtes entre plusieurs serveurs, absorbe les attaques et rapproche le contenu des utilisateurs.
Lorsqu’une IP partagée apparaît dans une liste de blocage, l’opérateur ne peut pas toujours distinguer quel domaine précis doit être restreint. La coupure peut affecter tous les services transitant par cette adresse, même si seul l’un d’eux concerne une retransmission non autorisée.
| Couche bloquée | Effets secondaires possibles |
|---|---|
| Adresse IP partagée | Interruption de plusieurs sites, API et applications |
| CDN ou proxy inverse | Blocage d’utilisateurs différents hébergés sur la même infrastructure |
| Nom de domaine | Inaccessibilité de toutes ses sections, légitimes ou non |
| Résolveur DNS | Impossibilité de traduire le domaine en adresse IP |
| VPN | Restriction du trafic d’entreprise et des connexions privées légitimes |
| Plateforme cloud | Dommages pour des charges de clients non liés à l’infraction |
Ce problème s’aggrave avec les blocages dynamiques. Lors d’un match, les titulaires de droits doivent intervenir avant la fin de la retransmission. Les adresses peuvent être rapidement intégrées dans une liste et redistribuées entre opérateurs, pour couper l’accès quasi en temps réel.
Cette urgence réduit la possibilité de vérifier les autres services utilisant la même infrastructure. Elle complique aussi la tâche des propriétaires de sites légitimes pour comprendre ce qu’il s’est passé. De leur point de vue, le site cesse de répondre à certains opérateurs espagnols, tout en pouvant continuer à fonctionner normalement depuis d’autres réseaux ou pays.
La panne peut alors sembler une panne de serveur, un problème DNS, une mauvaise configuration du pare-feu ou une attaque par déni de service. L’enquête revient à l’administrateur système, même si la cause se trouve en dehors de son infrastructure.
Google affirme que ce type de mesures a causé des dommages étendus dans plusieurs pays européens. Dans le cas espagnol, le document cite expressément le blocage de services cloud, plateformes, API et sites de PME à la suite d’une réclamation liée à une compétition sportive.
La société ne fournit pas une liste complète des domaines touchés ni une estimation économique des préjudices. Elle s’appuie sur une caractéristique connue des architectures modernes : bloquer une IP partagée a une efficacité de discrimination très limitée.
Pourquoi Google refuse d’étendre ces ordres aux DNS, CDN et VPN
Le document ne remet pas en cause la capacité des titulaires de droits à agir contre des diffusions illégales. Google conteste cependant la couche technique choisie et la facilité avec laquelle ces ordres peuvent s’appliquer à des intermédiaires qui ne sont pas hébergeurs du contenu.
Une CDN reçoit les requêtes des utilisateurs, protège le serveur d’origine et délivre des copies depuis des nœuds répartis géographiquement. Le fournisseur peut masquer l’IP réelle de l’hébergement, mais cela ne signifie pas qu’il contrôle nécessairement le site ou décide de son contenus.
Le DNS ne transporte pas non plus de vidéos. Il traduit un nom lisible, comme un domaine, en une adresse IP que les appareils peuvent utiliser. Bloquer depuis le résolveur empêche d’accéder au service, mais le fichier reste sur le serveur et peut être récupéré par d’autres moyens.
Les VPN ajoutent une couche supplémentaire de complexité. Ils permettent de connecter des employés à des réseaux d’entreprise, de protéger les communications dans les réseaux publics ou de maintenir des services internes séparés d’internet. Ils peuvent aussi être utilisés pour contourner des restrictions, mais leur utilisation n’est pas illégale en soi.
Google soutient que le blocage de ces infrastructures est facile à contourner. L’auteur d’une diffusion peut changer d’IP, de fournisseur, de domaine ou de réseau de distribution. Un utilisateur peut également recourir à un autre DNS ou à une autre connexion. Le contenu n’est pas supprimé : l’accès en est simplement temporairement rendu difficile depuis certains points du réseau.
La société propose d’intervenir en priorité à la couche la plus proche de la source. Cela signifie localiser le responsable du site, envoyer une notification au fournisseur d’hébergement et tenter de supprimer la diffusion là où elle se trouve réellement.
Elle défend aussi des mesures économiques. La méthode dite follow the money vise à couper la publicité, les paiements et autres sources de revenus des plateformes de piraterie commerciale. Google argue qu’attaquer le modèle d’affaires peut être plus efficace à long terme que d’ajouter en permanence des adresses à une liste.
Dans ses propres services, l’entreprise propose des mécanismes comme la suppression des résultats, la diminution de la visibilité des domaines ayant reçu des réclamations valides, la détection de diffusions sur YouTube et l’enregistrement anticipé d’avis sur des pages annonçant des diffusions futures illégales.
Ces outils ne sont pas exempts d’erreurs, mais ils permettent d’établir un lien clair avec un contenu ou une page spécifique. Un blocage IP fonctionne à un niveau inférieur : il empêche de se connecter à une adresse, mais ne dispose pas toujours de suffisamment de contexte pour faire la différence entre une web légitime et une autre indisponible.
Quelles mesures propose Google avant de bloquer l’infrastructure
La société recommande que les ordres visant les intermédiaires soient utilisés en dernier recours. Le demandeur doit prouver qu’il a tenté de contacter l’infracteur, que les notifications à l’hébergeur n’ont pas abouti, et que la suppression à la source est insuffisante.
De plus, les tribunaux devraient vérifier au moins quatre éléments : la titularité des droits, l’existence de l’infraction, le préjudice allégué et l’impact potentiel sur les utilisateurs et tiers.
Google critique le fait que des juges et organismes administratifs puissent agir en tant que simples “boîtes aux lettres”, en transformant les listes proposées par des entités privées en ordonnances exécutoires sans réel contrôle. Elle estime que la rapidité ne doit pas supprimer l’examen de la proportionnalité.
La proposition comporte d’autres garanties :
- publication des décisions et de leur portée ;
- information sur le motif du blocage ;
- limitation temporaire des ordres ;
- possibilité pour des tiers de demander leur suspension ;
- examen judiciaire de toute prolongation ;
- éviter des obligations générales de surveillance ;
- partage des coûts entre titulaires de droits et intermédiaires.
La transparence est particulièrement cruciale pour les équipes techniques. Une page bloquée à tort doit pouvoir connaître la ou les adresses impliquées, la durée, l’autorité ayant émis l’ordre et la procédure pour faire appel.
Sans ces informations, le diagnostic repose sur des tests provenant de différents opérateurs, des requêtes DNS, des traces réseau et des comparaisons géographiques. Pour une PME sans personnel dédié, le problème peut perdurer jusqu’à la suppression automatique de la restriction.
L’affaire LaLiga soulève le débat européen sur internet
LaLiga et les titulaires de droits audiovisuels insistent sur la nécessité d’agir rapidement contre la piraterie sportive. Un match diffusé sans autorisation perd immédiatement sa valeur commerciale ; une suspension mise en œuvre le lendemain est donc trop tardive.
Les pirates exploitent justement cette fenêtre. Ils changent de domaine, déplacent le service entre fournisseurs et utilisent des réseaux intermédiaires pour compliquer la localisation du serveur d’origine. Les blocages dynamiques tentent de répondre à cette mobilité.
Le débat technique ne concerne donc pas la lutte contre la retransmission illicite en elle-même. La question concerne plutôt le niveau de risque acceptable pour les tiers et la responsabilité des intermédiaires dans l’application des mesures.
Google a un intérêt direct dans cette question. Avec ses services cloud, ses résolveurs DNS, ses plateformes vidéo et ses outils de recherche, toute extension des sanctions à l’infrastructure globale pourrait lui imposer de nouvelles obligations et impacter ses clients.
Cela ne invalide pas le problème évoqué. L’infrastructure actuelle repose sur des adresses partagées, des équilibrages de charge, des CDN et des services répartis. Un système de blocage conçu pour une internet où chaque IP correspondait à un serveur devient inadéquat dans un environnement multiclient.
La Commission européenne devra décider si elle harmonise les modèles de blocage en temps réel ou si elle renforce d’abord les garanties prévues par le Règlement sur les/services numériques (DSA). Google mentionne expressément son article 9, relatif aux mesures concernant les contenus illégaux, ainsi que l’interdiction d’imposer des obligations générales de surveillance aux intermédiaires.
Ce choix aura des répercussions sur les opérateurs de télécommunications, les fournisseurs de cloud, les CDN, les services VPN, les administrateurs systèmes et les entreprises dépendant d’API ou de sites web pour leur activité. Une liste erronée peut transformer un conflit autour du football en une interruption de services très large et perturbatrice.
La position de Google projette cette discussion au-delà de l’Espagne, en intégrant la future politique européenne sur les droits d’auteur. Bruxelles devra établir un équilibre entre la vitesse nécessaire pour les retransmissions en direct et une architecture internet où une seule adresse peut faire fonctionner des milliers de services indépendants.
Questions fréquentes
Google mentionne-t-elle directement LaLiga dans son document ?
Non. Elle parle d’une ordonnance espagnole requise par une ligue sportive ayant affecté des services cloud, API, plateformes et sites de PME.
Pourquoi une CDN entraîne-t-elle que plusieurs sites partagent une IP ?
Parce qu’elle centralise le trafic de nombreux clients et le distribue à partir d’une infrastructure partagée. Cela améliore la performance et la protection, mais accroît les risques de surblocage.
Google souhaite-t-elle empêcher tout acte antipiratage ?
Non. Elle demande que ces mesures soient un dernier recours, qu’elles ciblent la couche la plus proche du contenu, et qu’un contrôle judiciaire de proportionnalité soit prévu.
Comment une entreprise peut-elle savoir si son site a été bloqué ?
En comparant l’accès depuis différents opérateurs et emplacements, en vérifiant la résolution DNS et en analysant les trajets réseau. Google recommande aussi que les ordres soient publiés afin de ne pas agir à l’aveugle.
Sources :