ChangXin Memory Technologies (CXMT) ne se limite plus à être une alternative chinoise à faible coût sur le marché de la mémoire. La pénurie de DRAM provoquée par la croissance des centres de données dédiés à l’intelligence artificielle permet au fabricant de facturer des modules DDR5 pour serveurs à des prix supérieurs à ceux de Samsung, tout en signant des contrats d’envergure et en accélérant la construction de nouvelles usines.
Les clés de la montée en puissance de CXMT en 30 secondes
- CXMT vendrait des modules DDR5 de 64 Go pour serveurs à un prix supérieur aux environ 1 240 dollars facturés par Samsung.
- La société a conclu des accords d’approvisionnement évalués à 7 milliards de dollars avec ByteDance et à 3 milliards avec Tencent.
- Son coût de production reste supérieur à celui de ses concurrents.
- Elle vise à atteindre plus de 600 000 wafers par mois grâce à de nouvelles usines.
- Le principal obstacle demeure l’accès à des équipements avancés et le retard dans la production de mémoire HBM.
Il est remarquable de constater que CXMT a connu une croissance significative en proposant une mémoire moins coûteuse que Samsung, SK hynix et Micron. Cette stratégie lui a permis de conquérir des clients en Chine et de réduire peu à peu sa dépendance à ces grands fabricants qui ont longtemps dominé le marché mondial de la DRAM.
Cependant, l’essor de l’intelligence artificielle a modifié cet équilibre. Les fabricants consacrent une part croissante de leurs ressources à la mémoire à large bande passante (HBM), utilisée conjointement avec les GPU et autres accélérateurs. La fabrication de HBM nécessite davantage d’étapes, un contrôle accru et une capacité supérieure par unité de mémoire produite, ce qui réduit la disponibilité des wafers pour la fabrication de DDR5 standard.
Par ailleurs, les serveurs d’IA intègrent des quantités de mémoire principale de plus en plus importantes. La combinaison de ces deux facteurs a réduit l’offre disponible et donné aux fournisseurs un pouvoir de négociation inhabituel dans un secteur habitué aux cycles d’excès de production et aux chutes de prix importantes.
CXMT ne se limite plus à la compétition par le prix
Des sources de la chaîne d’approvisionnement citées par Reuters indiquent que CXMT facture aujourd’hui plus que les 1 240 dollars par unité demandés par Samsung pour certains modules RDIMM DDR5 de 64 Go destinés aux serveurs. Le prix précis du produit chinois n’a pas été rendu public, leur comparaison étant donc à prendre comme une référence pour des contrats spécifiques, et non comme un tarif général pour toute la mémoire de CXMT.
Les modules RDIMM, ou modules de mémoire à registre, sont conçus pour les serveurs et stations de travail. Ils incorporent des composants supplémentaires qui réduisent la charge électrique sur le contrôleur et permettent une installation de mémoire en plus grande quantité de manière stable. Leur prix ne peut être directement comparé à celui des modules DDR5 utilisés dans les PC domestiques.
Cette hausse du prix montre que CXMT n’a plus toujours besoin de faire des remises pour écouler sa production. Lorsque la demande dépasse largement l’offre, les clients ne se basent plus uniquement sur le prix. Ils évaluent également la disponibilité, les délais de livraison, la capacité du fournisseur à maintenir l’approvisionnement, et la compatibilité des puces avec leurs plateformes.
Ce pouvoir de négociation aurait même créé des tensions avec Huawei. Selon les informations publiées, le géant technologique aurait demandé certains accommodements après plusieurs augmentations de prix, mais CXMT aurait maintenu ses conditions. La relation entre les deux sociétés ne serait pas rompue, même si des ingénieurs de SiCarrier, un fabricant d’équipements lié à Huawei, ont été expulsés en juin d’un département de recherche et développement de CXMT à Hefei.
La société a également signé de gros contrats avec des groupes technologiques chinois. Reuters indique qu’un contrat de cinq ans avec ByteDance dépasse 7 milliards de dollars, tandis qu’un autre engagement d’approvisionnement avec Tencent avoisine les 3 milliards. Ces montants sont échelonnés sur plusieurs exercices et ne constituent pas des revenus perçus en une seule fois.
La politique industrielle chinoise privilégie en outre l’achat de composants locaux. Certaines entreprises publiques ont des restrictions pour acquérir de la mémoire étrangère, tandis que les autorités cherchent à ce que CXMT et Yangtze Memory Technologies (YMTC) prioritent leurs approvisionnements internes.
CXMT bénéficie ainsi de trois éléments simultanés : une demande mondiale au sommet, un marché intérieur protégé pour des raisons de sécurité technologique, et une clientèle chinoise en quête d’alternatives à Samsung, SK hynix et Micron.
Produire plus cher ne signifie plus forcément obtenir des marges élevées
Facturer plus que Samsung ne signifie pas que CXMT ait atteint une efficacité industrielle équivalente. Selon SemiAnalysis, le coût de fabrication de DDR5 de CXMT serait environ 30 % supérieur à celui des trois grands fabricants internationaux par bit de mémoire produit.
Cette différence peut provenir de plusieurs facteurs, tels que la taille des puces, la rendement des wafers, le nombre d’étapes de fabrication, la productivité des équipements ou la maturité du processus. Une usine qui produit moins de puces fonctionnelles par wafer doit répartir ses coûts sur une quantité moindre de produits vendables.
La pénurie actuelle permet de compenser cet inconvénient. Selon SemiAnalysis, CXMT aurait atteint une marge opérationnelle proche de 70 % au premier trimestre 2026. Ce chiffre reflète une période exceptionnellement favorable, et ne garantit pas que ce niveau sera maintenu lorsque de nouvelles usines seront en fonctionnement ou que la pression sur l’offre diminura.
La mémoire conventionnelle constitue encore la majeure partie de ses revenus. En 2025, près de 99 % de ses revenus provenaient de produits DDR et LPDDR, tandis que la HBM représentait une part minime.
Cette composition explique aussi pourquoi la société profite de la hausse des prix de la DDR5. Samsung et SK hynix disposent d’une position plus avancée dans la technologie HBM et concentrent leurs investissements sur des produits à plus forte valeur ajoutée pour accélérateurs d’IA. CXMT, pour l’instant, tire la majeure partie de ses bénéfices de la mémoire utilisée comme RAM principale dans les serveurs, PC et appareils mobiles.
La société a réussi à produire de la HBM et envisageait de lancer la fabrication en série de HBM3 en 2026. Toutefois, ses technologies restent environ deux générations en retard par rapport aux solutions les plus avancées de SK hynix, Samsung et Micron.
Deux nouvelles usines pour se rapprocher des leaders
CXMT souhaite réduire ses limitations d’approvisionnement par une expansion industrielle à grande échelle. La société construit de nouvelles installations à Shanghai et Hefei, et négocie le développement d’une troisième usine. L’ensemble pourrait porter sa capacité à plus de 600 000 wafers par mois lorsque tous les projets seront pleinement opérationnels.
SemiAnalysis prévoit qu’à la fin de 2026, la capacité atteindra environ 350 000 wafers par mois, très proche des environ 385 000 de Micron. La capacité devrait augmenter à environ 420 000 en 2027, puis à 500 000 en 2028.
La comparaison des capacités par nombre de wafers doit toutefois se faire avec prudence. Deux fabricants traitant le même volume ne produisent pas nécessairement la même quantité de mémoire. La densité des puces, le nœud de fabrication et le rendement final déterminent le nombre de bits utiles générés par usine.
Cependant, cette expansion permet à CXMT de se positionner à une échelle qui peut déjà influencer le marché. SemiAnalysis prévoit que le fabricant ajoutera environ 85 000 wafers par mois en 2026, 70 000 en 2027, et près de 80 000 en 2028. Malgré ces investissements, l’analyse anticipe que l’offre de DRAM restera inférieure à la demande en raison de la consommation croissante par les systèmes d’IA.
Le principal frein demeure l’équipement. La Chine ne peut pas acquérir les systèmes de lithographie ultraviolette extrême (EUV) d’ASML utilisés par les acteurs les plus avancés. CXMT doit recourir à des procédés de lithographie ultraviolet profond, impliquant plus d’expositions et d’étapes, afin de fabriquer des structures de plus en plus petites.
Cette solution permet de continuer à progresser, mais elle augmente généralement les coûts, le temps de production et le risque de défauts. Elle complique aussi la progression au même rythme que les concurrents disposant d’EU V.
La pression politique introduit aussi une incertitude supplémentaire. En juin 2026, le Département de la Défense américain a inscrit CXMT et YMTC sur sa liste des entreprises liées à l’Armée chinoise. Cette classification ne signifie pas automatiquement une inclusion dans la Entity List du Département du Commerce, mais peut ouvrir la voie à des restrictions en matière d’embauche, d’investissement ou d’accès à la technologie. Les entreprises chinoises généralement référencées rejettent ces accusations.
YMTC est déjà soumise à des contrôles commerciaux américains plus stricts. Micron a également plaidé pour renforcer les restrictions concernant l’accès de ses concurrents chinois aux équipements de fabrication.
CXMT doit ainsi faire face à une situation inhabituelle. Elle peut pratiquer des prix élevés et financer une expansion rapide, mais doit transformer cette période de déficit en améliorations industrielles durables. Construire des usines augmente le volume, mais réduire l’écart avec Samsung, SK hynix et Micron nécessite aussi d’améliorer le rendement, de réduire les coûts, et de progresser en HBM sans accès aux équipements les plus sophistiqués.
Questions fréquemment posées
CXMT facture-t-elle toujours plus cher que Samsung pour la mémoire DDR5 ?
Pas nécessairement. La comparaison concerne certains modules RDIMM DDR5 de 64 Go dans des conditions de fourniture spécifiques. Il n’existe pas de tarif public standard applicable à tous les produits et contrats.
Pourquoi le prix de la mémoire pour serveurs a-t-il tellement augmenté ?
L’essor des centres de données IA a accru la besoin en DDR5 et HBM. De plus, la fabrication de HBM consomme plus de capacité, réduisant la quantité de wafers disponibles pour la mémoire conventionnelle.
CXMT peut-elle concurrencer technologiquement Samsung et SK hynix ?
Elle est déjà concurrentielle dans la DDR5 et augmente sa part de marché, mais conserve des désavantages en coûts et reste en retard dans la HBM. L’accès limité à la machinerie avancée rend difficile la réduction de cet écart.
Quelle capacité de mémoire CXMT peut-elle produire ?
SemiAnalysis estime une capacité autour de 350 000 wafers par mois à la fin de 2026, pouvant atteindre environ 500 000 en 2028. Ses nouveaux projets pourraient la faire dépasser les 600 000 wafers mensuels.