En Espagne, des sites web sont bloqués chaque semaine. Ce n’est pas une nouveauté : une ordonnance judiciaire obligeant un opérateur à couper l’accès à un domaine existe depuis plus d’une décennie. Ce qui a changé ces deux dernières années, c’est l’instrument utilisé. On est passé du blocage de domaines spécifiques à celui d’adresses IP complètes, pour des périodes déterminées, et ces adresses IP appartiennent rarement à un seul service. Résultat : couper l’accès à une retransmission piratée peut laisser inaccessible, pendant une heure et demie, un service de paiement, un jeu vidéo ou une boutique qui n’ont aucun rapport avec le football.

Ce guide rassemble ce que nous avons publié sur le sujet, en l’organisant : ce que signifie techniquement bloquer un site web, pourquoi le filtrage par IP est la méthode la plus grossière, quels dommages collatéraux sont documentés, comment ont réagi les grands fournisseurs d’infrastructure, où en sont les aspects juridiques et réglementaires, et pourquoi — finalement — les sites poursuivis restent accessibles, simplement sous un autre domaine.

Ce que signifie réellement “bloquer un site web”

Il est utile de commencer par l’évidence, car on l’explique rarement : ordonner le blocage ne supprime rien. Le serveur reste allumé, le contenu continue d’être publié, et toute personne hors d’Espagne peut accéder normalement. Ce que fait un blocage, c’est mettre un obstacle entre l’utilisateur d’un opérateur précis et ce serveur. Et cet obstacle peut être placé à trois endroits différents, chacun avec des coûts et une précision très variables.

Blocage via DNS

C’est la méthode la plus ancienne et la plus ciblée. L’opérateur modifie la réponse de son propre serveur DNS : lorsque l’utilisateur demande l’adresse de exemple.com, le résolveur DNS de l’opérateur retourne une erreur ou une page d’avertissement au lieu de l’IP réelle. Cela ne concerne que le domaine en question et n’affecte personne d’autre.

C’est aussi le plus facile à contourner. Il suffit de changer le serveur DNS de l’appareil pour un résolveur public afin que le blocage disparaisse. C’est pourquoi cette méthode n’est plus préférée quand il s’agit simplement d’empêcher une retransmission en direct qui ne dure qu’une heure et demie.

Blocage via SNI

Une couche en dessous. Lors de la prise de contact TLS initiale, le navigateur indique en clair le domaine souhaité grâce au champ SNI (Server Name Indication). Un dispositif d’inspection du réseau de l’opérateur peut lire ce champ et couper la connexion sans toucher au DNS.

Ce point faible est en train de se réduire. Encrypted Client Hello (ECH) est désormais une norme officielle de l’IETF, qui chiffre précisément cette étape d’authentification initiale. À mesure que cette technologie se déploie, le filtrage par SNI deviendra inefficace, laissant place à un seul outil puissant.

Blocage par adresse IP

L’outil de dernière instance. L’opérateur ne routage plus le trafic vers une adresse IP spécifique, sans se soucier du domaine derrière. C’est impossible à contourner en changeant le DNS, et cela fonctionne même quand le trafic est chiffré de bout en bout.

Et c’est là le problème fondamental, purement architectural : dans le web moderne, une adresse IP ne correspond pas à un seul site. Derrière une IP d’un CDN, il peut y avoir des dizaines de milliers de domaines partageant la même infrastructure. Bloquer l’IP, c’est comme tirer le câble d’un immeuble entier pour expulser un locataire.

Le cas espagnol : comment est arrivé le blocage par IP

La montée en puissance a un moteur précis : la diffusion d’événements sportifs. Contrairement à un film, un match perd presque toute sa valeur après deux heures, donc la stratégie antivol a cessé de cibler des domaines stables pour s’attaquer à l’infrastructure en temps réel, avec des blocages dynamiques activés durant la rencontre et levés ensuite.

Sur le papier, c’est efficace. En pratique, cela montre à quel point filtrer Internet par IP est fragile : des utilisateurs de Movistar ont vu leur accès à des domaines liés à LaLiga bloqué. Quand l’outil cible mal son utilisateur, la discussion sur la précision n’est plus théorique.

De plus, le dispositif ne se limite pas au football. La CNMC a transféré à toutes les opérateurs inscrites dans son registre des ordres judiciaires de blocage, dans une procédure administrative devenue routinière, avec peu de transparence publique.

Les dommages collatéraux, documentés

Pendant des mois, la version officielle était que les blocages excessifs étaient anecdotiques. Les cas documentés racontent autre chose.

Les coûts ne se limitent pas aux services indisponibles. C’est aussi une atteinte à la réputation et à la position du pays comme hub numérique : il est coûteux de vendre des centres de données, des câbles sous-marins, ou des interconnexions quand on accepte que l’internet soit coupé pour du football en Espagne. Un fournisseur qui envisage où héberger ses services regarde aussi la fiabilité du réseau national.

La réponse des fournisseurs d’infrastructure

Les entreprises qui soutiennent une grande partie du web sont passées du silence à une confrontation ouverte, chacune adoptant une stratégie différente.

L’arène judiciaire et réglementaire

Pour l’instant, le bilan est ambivalent, avec des avancées judiciaires et un vide notable en supervision.

Au tribunal, le Tribunal de commerce de Cordoue a rejeté l’imposition de sanctions coercitives à NordVPN et a mis en question la portée des blocages par IP. Au parlement, le Congrès a posé un premier pas pour revoir leur application.

Le blocage existe aussi au niveau de la supervision : l’organisme responsable de la neutralité du net s’est déclaré incompétent pour examiner ces blocages. Le principal sujet de débat sur la neutralité en Espagne reste sans arbitrage technique.

Par ailleurs, la poursuite judiciaire continue par la police et la coopération internationale, comme dans l’opération KRATOS 2 contre les réseaux IPTV illégaux, une approche qui cible l’opérateur plutôt que le routage global.

Contre-mesures et limites de l’efficacité

Tout système de blocage engendre sa propre réponse technique, et en Espagne, on observe une augmentation de l’usage d’outils de protection de la vie privée : la consommation de VPN a augmenté, stimulée par ces blocages. On voit également croître le recours aux résolveurs DNS chiffrés et, lorsque cela sera généralisé, à ECH.

Cela crée une difficulté pour ceux qui conçoivent la politique : plus le blocage est brutal, plus de utilisateurs migrent vers des canaux chiffrés où il ne sert plus, sans revenir par la suite. L’efficacité de l’outil s’érode tandis qu’il continue de causer des dommages collatéraux, un double échec.

Il est utile de prendre du recul : le blocage par IP appartient à la même famille d’outils que ceux utilisés dans des régimes beaucoup plus autoritaires : l’Iran a vécu plus de dix jours quasiment sans Internet mondial. La différence réside dans le degré et la finalité, mais le mécanisme reste similaire. C’est pour cela qu’il est important de définir des limites claires.

Pourquoi les sites bloqués restent accessibles : le jeu des domaines

La question que peu de gens posent, mais qui est la plus révélatrice : après des années d’ordres de blocage, que sont devenus les sites ciblés ? La réponse est que ils ne disparaissent pas, ils apprennent à se déplacer.

Le procédé est systématique : enregistrer à l’avance des domaines de substitution, souvent dans des extensions peu coûteuses et lentes à faire retirer, maintenir la même infrastructure et base de données, et communiquer le domaine actif via des canaux difficiles à bloquer, comme la messagerie ou les réseaux sociaux. Lorsqu’un domaine est fermé, la migration prend seulement quelques heures.

Le cas le plus connu en Espagne est celui de DonTorrent, qui navigue depuis des années entre différents domaines : c’est pratiquement le manuel de cette stratégie. À l’autre extrémité, on trouve la résistance par conception des réseaux décentralisés, où il n’y a pas de domaine unique à bloquer, car il n’y a pas de serveur central : eMule est encore vivant en 2025, plus de vingt ans après, précisément pour cette raison.

Il est important de comprendre ce que cela implique : qu’un blocage technique puisse être contourné ne le rend pas illégal, et télécharger une œuvre protégée reste risqué. Mais cela introduit une complication pour la conception des politiques publiques : le blocage par IP est coûteux pour les innocents et facile à esquiver par ses cibles. Toute évaluation sérieuse de cet outil doit en partir.

Ce qu’il faut surveiller désormais

  1. Si Bruxelles fixe des limites. La demande de Google à la Commission européenne pour encadrer par règlement les ordres contre IP, DNS, VPN et CDN est la tentative la plus sérieuse jusqu’ici. Si elle aboutit, cela changera le cadre pour tous les États membres.
  2. Si quelqu’un assume la supervision technique. Tant qu’il n’y aura pas d’organisme chargé de vérifier le sur-blocage avant et après chaque ordre, seules des mesures indépendantes permettront d’évaluer la situation.
  3. Si la transparence devient une règle. Aujourd’hui, il n’existe pas de registre public consultable indiquant quels rangs sont bloqués et à quel moment. Sans ces données, une entreprise concernée ne peut même pas savoir pourquoi son site est inaccessible.
  4. Le délai de déploiement d’ECH. Lorsque le chiffrement du salut TLS sera majoritaire, le filtrage intermédiaire perdra sa dernière arme, laissant uniquement la IP, la plus nocive.

La conclusion qui traverse toute cette analyse est simple à énoncer, mais difficile à appliquer : protéger un droit légitime — celui de l’auteur d’un contenu — ne peut se faire avec un outil incapable de différencier ses victimes. Tant que l’instrument sera la simple adresse IP, les dommages collatéraux ne seront pas un défaut de mise en œuvre, mais une propriété du design.