La Commission européenne a ouvert une enquête formelle afin d’analyser si SAP aurait falsifié la concurrence sur le marché secondaire — le appelé aftermarket — du maintenance et du support pour son logiciel ERP local dans l’Espace économique européen (EEE). Le dossier, enregistré sous la référence AT.40823, se concentre sur quatre pratiques qui, si elles étaient confirmées, limiteraient la compétition entre les prestataires de support tiers et pourraient imposer des conditions commerciales injustes aux clients de SAP. La démarche, souligne la Commission, ne préjuge pas du résultat.
Une évaluation préliminaire accompagne l’enquête, résumant les faits et exposant les préoccupations en matière de concurrence. À partir de là, SAP peut proposer des engagements pour répondre à ces préoccupations, conformément à l’article 9(1) du Règlement 1/2003, un mécanisme permettant de clore une procédure antitrust en acceptant des remèdes contraignants sans qu’une déclaration d’infraction ne soit émise.
“Des milliers d’entreprises en Europe utilisent le logiciel de SAP pour gérer leurs activités, ainsi que les services de maintenance associés”, a rappelé Teresa Ribera, vice-présidente exécutive pour la Transition Écologique, Juste et Concurrentielle. “Nous sommes préoccupés par le fait que SAP ait restreint la concurrence sur ce marché crucial, rendant plus difficile la compétition des rivaux et laissant les clients européens avec moins de choix et des coûts plus élevés. C’est pourquoi nous souhaitons examiner de plus près ces pratiques potentiellement faussant la concurrence, pour garantir que les sociétés dépendant du logiciel SAP puissent choisir librement les services de maintenance et de support qui répondent le mieux à leurs besoins”.
Ce que la Commission enquête : quatre pratiques sous la loupe
SAP, multinationale allemande spécialisée dans les applications de gestion d’entreprise, commercialise un logiciel ERP (Enterprise Resource Planning) permettant de centraliser des fonctions telles que la finance, les ressources humaines ou la gestion de projets. Cet ERP peut être déployé sur site — sur les serveurs du client — ou dans le cloud, hébergé dans l’infrastructure de SAP et consommé comme un service. En plus de la licence du logiciel, SAP vend du maintenance et du support (mises à jour, correctifs, assistance technique) à ses clients professionnels. Parallèlement, un écosystème de fournisseurs indépendants côtoie SAP, offrant un support pour les installations on-premise souvent avec des conditions commerciales perçues comme plus avantageuses.
Dans ce contexte, l’enquête préliminaire de la Commission identifie quatre comportements sur le marché de l’EEE — dans lequel elle considère en premier lieu que SAP détient une position dominante sur le marché secondaire du maintenance de son ERP local :
- Obligation d’uniformité et dépendance à SAP
La Commission conteste que SAP exige de ses clients (i) de contracter avec SAP l’ensemble du maintenance et support pour leur ERP local, et (ii) de choisir le même type de maintenance/support, au même prix, pour tout leur ERP on-premise. Ce modèle empêcherait aux entreprises de mixer différents prestataires ou niveaux de service — par exemple, SAP pour les modules critiques et un autre fournisseur pour d’autres — même si cela serait plus avantageux pour le client. - Impossibilité de résilier la maintenance sur des licences non utilisées
L’enquête explore si SAP empêche ses clients de résilier la maintenance et le support sur des licences inutilisées, ce qui leur ferait payer pour des services qu’ils n’utilisent pas. - Extension systématique de la durée initiale des licences
La Commission note également que SAP prolongerait systématiquement la durée du contrat initial des licences on-premise, période pendant laquelle il n’est pas possible de résilier le service de maintenance/support. - Frais de réengagement équivalents au ‘tout ce que j’aurais payé’
Enfin, l’enquête examine si SAP exige à ses clients qui se réabonnent au support après une interruption des frais de réinstallation et de maintenance de sauvegarde, qui dans certains cas, représentent la totalité des coûts payés si ces clients étaient restés sous contrat SAP en permanence.
Au total, ces pratiques pourraient limiter la compétition des tiers dans le support du ERP SAP on-premise en EEE — le « marché secondaire » ou aftermarket — et, simultanément, constituer des pratiques d’exploitation faites aux clients SAP, en imposant des conditions commerciales potentiellement injustes.
Pourquoi cet aftermarket est-il crucial (et à qui cela profite-t-il ?)
Dans le logiciel d’entreprise, le cycle de vie ne s’arrête pas à l’implémentation : pendant des années, les sociétés dépendent de mises à jour, correctifs de sécurité, ajustements et support technique pour maintenir leur ERP en fonctionnement. Sur un déploiement sur site, cette dépendance crée un marché secondaire — l’aftermarket — où le fabricant doit faire face à des fournisseurs indépendants (TPM, de l’anglais Third-Party Maintenance) qui proposent des services équivalents ou alternatifs au support officiel.
Si, sur ce marché secondaire, un acteur dominant empêche ou rend plus coûteux le fait pour le client de mixer les services ou de changer de fournisseur, cela peut entraîner une réduction de la liberté de choix pour les entreprises et des coûts accrus à long terme. Sur des systèmes critiques comme un ERP — la colonne vertébrale opérationnelle et financière — cette rigidité peut impacter autant les PME que les grandes organisations, y compris le secteur public.
Cadre juridique : abus de position dominante et procédure de recommandations
La procédure repose sur l’article 102 du Traité sur le fonctionnement de l’UE, qui interdit l’abus de position dominante quand cela affecte le commerce intra-communautaire et restreint la concurrence. Son cadre pratique est précisé par le Règlement 1/2003. Dans cette procédure, la Commission a émis une évaluation préliminaire présentant les faits et les préoccupations identifiés. À partir de là, SAP peut proposer des engagements —article 9(1)— pour résoudre ces préoccupations et clore le dossier par une décision d’acceptation des engagements. Ce type de décision ne conclut pas nécessairement à une infraction mais lien juridique la rend obligatoire pour la société de respecter ses engagements.
La ouverture de la procédure, conformément à l’article 11(6) du Règlement 1/2003, déplace la compétence des autorités nationales pour appliquer le droit de la concurrence de l’UE dans ces pratiques, et l’article 16(1) impose aux tribunaux nationaux d’éviter tout conflit avec la décision que la Commission pourrait adopter. Il n’existe pas de délai légal pour conclure une enquête de concurrence : sa durée dépend de la complexité du dossier, du niveau de coopération des entreprises, et de l’exercice des droits de la défense.
Quelles solutions pourraient être envisagées (sans préjuger du résultat)
Sans anticiper la décision, le panel de remèdes que la Commission étudie dans le cadre d’un aftermarket évoque souvent des solutions d’ouverture et de flexibilité :
- Autoriser le “mix & match” : permettre au client de choisir d’contracter par modules, par environnements ou niveaux de service différents avec SAP ou avec des prestataires indépendants, sans clauses imposant une uniformité totale.
- Faciliter les résiliations partielles : permettre au client d’interrompre la maintenance sur des licences inutilisées ou des modules sans pénalités démesurées.
- Ajuster les délais : éviter des extensions systématiques de la période initiale de licence qui pourraient bloquer la possibilité de résilier.
- Revoir les taux de réengagement : contenir les frais de reinstallation et de remise en route pour éviter qu’ils ne équivalent au paiement total si le client ne change pas de fournisseur, et permettre un retour raisonnable vers le support officiel.
Dans tous les cas, l’objectif serait de restaurer la liberté de choix du client, empêcher que la politique commerciale restreigne la concurrence et protéger les entreprises contre des conditions injustes.
Quel rôle joue le cloud dans ce contexte
Ce dossier concerne le ERP local de SAP. Cependant, le contexte du secteur est une migration progressive vers les modèles cloud (SaaS), où la maintenance est intégrée dans la souscription. Justement, cela explique que le marché on-premise conserve une certaine importance : beaucoup d’entreprises maintiennent des installations locales pour des raisons réglementaires, de personnalisation, de coûts de migration ou de stratégie. La Commission estime qu’assurer qu’il existe une concurrence effective également sur ce segment du aftermarket est crucial pour contenir les coûts et stimuler l’innovation dans les services.
Ce que les clients et fournisseurs tiers peuvent attendre
Pour les clients utilisant SAP ERP local dans l’UE, l’ouverture du dossier ne modifie pas immédiatement leurs contrats. Elle ouvre toutefois une fenêtre d’opportunités pour, si SAP propose des engagements, optimiser leur gestion du support, ajuster les coûts et aligner les niveaux de service avec leurs besoins réels. Pour les fournisseurs indépendants, un cadre favorisant le mix & match et modérant les frais de ré-engagement renforcerait leur capacité à concurrencer.
Il convient de noter que la Commission a annoncé qu’elle mènera une enquête approfondie en priorité. Si SAP présente des engagements acceptés par la Commission, la décision de clôture sera définitive et obligera juridiquement SAP. À défaut, l’affaire suivra son cours jusqu’à une décision finale (infractions ou classement, avec les remèdes et sanctions prévus par l’article 102 TFUE).
Un portrait de SAP et du marché, évitant les idées simplistes
SAP n’est pas un acteur récent : c’est l’un des leaders mondiaux du logiciel de gestion et son ERP — en mode on-premise ou cloud — coordonne des processus cruciaux dans des milliers d’entreprises en Europe. C’est pourquoi la Commission examine la politique de support après-vente sous l’angle du droit de la concurrence. L’enjeu de cette procédure est de préserver la capacité d’innovation du fabricant — notamment en matière de services complets — tout en évitant de fermer le marché secondaire ou d’imposer des conditions déloyales aux clients captifs.
Le équilibre est subtil : il s’agit de permettre au fabricant de tirer profit de son savoir-faire en support, tout en assurant aux entreprises leur liberté de choix et la possibilité d’optimiser leurs coûts grâce à des alternatives concrètes. Le dossier se concentre ainsi sur des clausules qui, si elles étaient avérées, restreindraient le mélange & match, empêcheraient les résiliations partielles ou pénaliseraient le réengagement.
Prochaines étapes
- Enquête approfondie de la Commission, sans délai fixé.
- Possibilité que SAP propose des engagements pour répondre aux préoccupations relevées dans l’évaluation préliminaire.
- Coordination avec les autorités et tribunaux nationaux, qui ne pourront pas prendre de décisions contradictoires avec le cadre de la Commission dans ce dossier.
- Publication régulièrement mise à jour sur le site Web de Concurrence, enregistrant le cas AT.40823.
Jusqu’à ce qu’une décision soit rendue — qu’il s’agisse d’un engagement ou d’une clôture —, les entreprises utilisant SAP ERP on-premise dans l’UE ont intérêt à suivre le dossier attentivement et à évaluer en interne leurs options de support mixte, résiliations partielles ou d’optimisation des coûts, qu’elles souhaiteraient voir reconnues dans leurs contrats.
Questions fréquentes
Que signifie exactement “marché secondaire” (aftermarket) du support et maintenance SAP on-premises ?
Il s’agit du marché des services fournis après l’achat de la licence : mises à jour, correctifs, assistance technique et support pour assurer la pérennité de l’ERP local. Sur ce marché, opposent le fabricant et fournisseurs indépendants. L’enquête examine si certaines clausules de SAP limitent cette concurrence au sein de l’UE.
Comment cela peut-il impacter ma société utilisant SAP ERP on-premise dans l’UE ?
Sur le court terme, cela ne modifie pas votre contrat. Toutefois, si l’affaire aboutit à des engagements ou à une décision qui favorise le marché secondaire, votre société pourrait mixer fournisseurs (mix & match), résilier la maintenance sur des licences inutilisées, ou se réengager au support officiel dans des conditions plus avantageuses, mieux adaptées à ses besoins et coûts.
Quelle différence y a-t-il entre une enquête formelle et une décision finale de la Commission ?
L’enquête officielle (ou procédure) ne préjuge pas du résultat. Après investigation, la Commission peut accorder des engagements (même s’il n’y a pas d’infraction déclarée) ou rendre une décision définitive (infractions ou classement). Lorsque des engagements sont proposés, la société se voit obligée juridiquement de respecter ses engagements.
Quel type d’engagement SAP pourrait-elle proposer pour respecter le droit de la concurrence de l’UE (art. 102 TFUE) ?
Sans préjuger, dans le cadre de l’aftermarket, des mesures communes sont : autoriser le mix & match par modules ou niveaux de service, faciliter les résiliations partielles, éviter les ext extensions qui bloquent la résiliation du support, et modérer les taux de reinstallation et back-maintenance pour ne pas dissuader le réengagement. Tout engagement doit cibler les préoccupations soulevées par la Commission dans son évaluation préliminaire.
Référence du cas : AT.40823 — “Services de maintenance & support pour ERP SAP en local”.
Base juridique : article 102 TFUE et Règlement 1/2003.
Note : L’ouverture de l’enquête ne prejulgge pas son dénouement. La durée dépend de la complexité, de la coopération des entreprises, et des droits de la défense.
via : Commission Européenne