Apple négocie un possible investissement de plusieurs milliards de dollars dans Intel : rapprochement tactique ou virage stratégique dans l’industrie des puces ?

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Apple et Intel ont entamé des discussions préliminaires concernant une potentielle investissement de la société de Cupertino dans le fabricant historique de semi-conducteurs. Cette démarche —dénoncée par Bloomberg et confirmée par d’autres publications— s’inscrit dans le cadre de l’offensive d’Intel pour attirer des capitaux et des partenaires stratégiques, en pleine restructuration de ses activités, ainsi que dans le nouveau contexte industriel américain qui encourage le “reshoring” de la chaîne de valeur des puces.

Les sources soulignent que ces échanges en sont encore à un stade précoce et peuvent ne pas aboutir. Néanmoins, la simple présence d’Apple à la table des négociations revêt une forte valeur symbolique : il y a seulement cinq ans, la société a rompu avec sa coopération historique avec Intel en migrant ses Macs vers ses propres processeurs (Apple Silicon) fabriqués par TSMC. Reprendre contact —non pas pour utiliser leurs puces, mais pour investir— ouvre un large éventail d’interprétations concernant la géopolitique du silicium et la souveraineté technologique aux États-Unis.

Intel cherche “de l’air” pour rebondir (et Apple possède la stature pour lui en donner)

Ces dernières semaines, Intel a multiplié ses accords d’investissement pour un total de 2 milliards de dollars (SoftBank) et 5 milliards (NVIDIA, environ un 4 % du capital), sans oublier l’intervention exceptionnelle du gouvernement américain, qui a pris une participation de 9,9 % du fabricant via une injection de 8,9 milliards de dollars, dans le cadre de la Ley CHIPS. Sur cette base, la société explore de nouveaux partenaires dans le secteur, allant des clients clés aux concurrents en passant par les fournisseurs, dans le but de renforcer sa situation financière, de garantir la demande future et de refondre sa feuille de route.

Le changement de direction en mars —avec Lip-Bu Tan succédant à Pat Gelsinger au poste de CEO— a accéléré cette étape de repositionnement. Tan, investisseur expérimenté du secteur et ancien CEO de Cadence, a lancé une restructuration du leadership, réduit les coûts et révisé ses enjeux techniques comme le processus 18A, en adoptant une approche pragmatique visant à prioriser le business et les alliances. La société a également reconnu qu’elle avait besoin de partenaires pour rivaliser dans l’IA, les PC à accélération et, surtout, dans la fabrication de pointe face à TSMC.

Dans ce contexte, Apple apparaît comme un acteur aussi attractif que exigeant. Sa chaîne d’approvisionnement —de plus en plus diversifiée pour des raisons géopolitiques— dépend majoritairement de TSMC; et Cupertino a lancé cet été son American Manufacturing Program (AMP), un plan de 600 milliards de dollars sur quatre ans pour relocaliser ses capacités industrielles et renforcer la résilience de la chaîne d’approvisionnement en composants critiques aux États-Unis. Avec cette ampleur financière et une agenda politique, une entrée au capital d’Intel serait cohérente avec sa narrative “Fabriquer davantage chez soi”.

Que pourrait rechercher Apple ? Signaux, accès et couverture géopolitique

Bien que personne ne s’attende à ce qu’Apple rétablisse la fabrication de processeurs Intel dans ses Macs — cela n’est pas à l’ordre du jour—, il existe néanmoins des raisons qui pourraient la pousser à entrer dans le capital du fabricant :

  • Signe politique et industriel. Un investissement renforcerait le alignement avec Washington sur la re-industrialisation du secteur des puces et la réduction de dépendances. En complément de l’AMP, il renforce le message que Apple investit pour ancrer ses maillons critiques en territoire américain.
  • Protection contre les risques de la chaîne d’approvisionnement. Avec Taïwan sous la loupe géostratégique, Apple pourrait ériger un système d’assurance industrielle: pas pour délocaliser sa production principale, mais pour disposer d’une capacité alternative — à terme — pour certains blocs ou comme plan de secours.
  • Accès privilégié à certains nœuds ou façonnage à mesure que Intel progresse dans sa feuille de route (p. ex., Foveros, EMIB, façonnage avancé), utile pour les designs propres de Apple Silicon dans un contexte de capacité limitée.
  • Visibilité technologique. Être investisseur significatif ouvre des portes à une information précoce concernant calendriers, performances et risques, un atout essentiel pour planifier les feuilles de route produits sur 2 à 4 ans.

La contrepartie pour Apple serait de ne pas nuire à sa relation stratégique avec TSMC —indispensable aujourd’hui— ni à ses autres partenaires. Par conséquent, si cet éventuel engagement se concrétise, il sera probablement limité à une participation financière modeste, sans siège au conseil et sans conditions opérationnelles publiques, comme l’a déjà fait NVIDIA avec son investissement dans Intel.

Pourquoi Intel a besoin d’Apple (et d’autres “ancrages”)

Pour Intel, le meilleur capital provient de clients ou ancrages de l’écosystème : il rassure le marché, baisse le coût de financement et envoie le signal que la demande future existe. Cela explique la série d’accords récents : Gouvernement (9,9 %), SoftBank (2 milliards), NVIDIA (5 milliards) et maintenant Apple. Parallèlement, la société a sondé TSMC pour explorer des collaborations ou des investissements croisés dans des domaines où elles pourraient bénéficier mutuellement (ex. : capacités spécifiques, échanges technologiques, joint ventures ciblés).

Son objectif est triple :

  1. Renforcer ses finances pour couvrir le capex à venir (usines, façonnage, équipements).
  2. Attirer des nouvelles charges de travail et plans pour stabiliser l’utilisation de ses usines.
  3. Gagner du temps pour que la nouvelle Intel —plus focussée, plus légère et plus ouverte aux partenaires— prouve ses capacités d’exécution.

Cet ultime point est crucial. Le marché a longtemps pénalisé Intel à cause de ses retards et de ses promesses non tenues. Lip-Bu Tan a choisi de baisser les attentes, de fixer des jalons réalistes et d’associer des noms pour valider la remontée. Dans cette optique, la présence d’Apple serait un label de qualité doté d’un effet multiplicateur.

Les “anciens amis” sont-ils de retour ? Histoire, rupture et pragmatisme

Apple et Intel ont été partenaires pendant 15 ans dans le secteur Mac. La transition vers Apple Silicon en 2020 a marqué une rupture à la fois technique et stratégique : Apple a gagné en performance par watt, en autonomie et en differenciation face à la concurrence. Pour Intel, cette rupture a été un coup de réputation. Cinq ans plus tard, cette potentielle investissement pourrait illustrer une maturation des liens : moins de dépendance mutuelle, plus de pragmatisme. Chacun se concentre sur ses propres domaines —Apple conçoit ses propres processeurs, tandis qu’Intel assure la fabrication et les produits x86/IA— mais ils échangent maintenant des intérêts dans des secteurs où cela leur est profitable.

Il n’y a pas, a priori, de signe d’un retour immédiat de processeurs Intel dans les appareils Apple. La priorité reste la collaboration dans des domaines adjacents : du façonnage, des PC avec GPU RTX en SoC x86 (accord Intel–NVIDIA) pour soutenir Windows et la catégorie des PC IA, jusqu’à des projets industriels liés à l’AMP (verre, wafers, équipements, encapsulage), où Intel pourrait être partenaire direct ou bénéficier indirectement du programme.

L’AMP : un cadre qui explique tout

L’American Manufacturing Program (AMP) constitue probablement le cadre majeur qui contextualise cette approche. Avec 600 milliards de dollars engagés en quatre ans, Apple a construit une plateforme d’investissements et d’incitations pour rapatrier des maillons critiques de sa chaîne de production aux États-Unis. Le plan inclut des alliances avec des entreprises telles que Corning, Applied Materials, Texas Instruments, Broadcom, Coherent, GlobalWafers, GlobalFoundries, Samsung ou TSMC, dans des secteurs allant du verre et des matériaux jusqu’aux semi-conducteurs.

Pour Intel, être proche —même en tant que partenaire industriel ou bénéficiaire du dispositif— permettrait d’avoir accès à des commandes, aux programmes de co-investissement et aux synergies avec d’autres fournisseurs, tout en étant en cohérence avec la stratégie de relance industrielle de l’administration. Dans cette optique, la storytelling autour d’Intel s’améliore si la société peut démontrer à ses investisseurs et clients que Apple, NVIDIA, SoftBank et le Gouvernement sont alignés dans son récupératif.

Risques et limites : combien une investissement peut tout changer ?

Une entrée d’Apple n’élimine pas à elle seule les risques auxquels Intel doit faire face : la performance en fabrication, le rendement sur les semis avancés, l’attraction de nouveaux clients pour la foundry, ainsi que le risque de dérapage du calendrier dans la feuille de route, et la concurrence dans l’IA de NVIDIA et AMD. Par ailleurs, cela ne change pas le fait qu’Apple demeure, pour plusieurs années encore, un client majeur de TSMC pour ses SoC. La valeur ajoutée de cette participation réside surtout dans la confiance qu’elle peut insuffler, en accélérant certains projets concrets et en alignant certains incitatifs à moyen terme.

Sur le plan politique, la situation n’est pas non plus triviale. Avec le Gouvernement devenant actionnaire à hauteur de 9,9 % et un secteur de l’IA en pleine effervescence, le périmètre de compétition et les aides publiques seront scrutés à la loupe. Une série d’accords croisés —NVIDIA investissant dans Intel, Intel co-développant avec NVIDIA, Apple investissant dans Intel, et le soutien du Gouvernement— pourrait alimenter le débat antitrust et la critique de la “financement circulaire” dans l’écosystème. La transparence et une exécution rigoureuse seront indispensables pour défendre cette stratégie.

À quoi peut-on s’attendre dans les prochaines semaines ?

  1. Sophistication discrète. Les acteurs en discuteront peu, en pesant structure, montant, conditions et compatibilité avec d’autres accords.
  2. Plus de partenaires. Intel ne cessera de frapper à plusieurs portes — clients, fonderies, fournisseurs — pour diversifier ses sources de capitaux et sécuriser ses contrats.
  3. Signaux autour de l’AMP. Apple poursuivra l’annonce de nouveaux projets et fournisseurs dans le cadre de son programme, notamment dans les composants critiques (verre, wafers, encapsulage, optique) et en matière d’emploi.
  4. Marché vigilant. Toute actualité mentionnant “Apple” et “Intel” dans la même phrase pourra faire bouger la cotation : attentes et narratif comptent presque autant que les fondamentaux à ce stade.

Questions fréquentes

1) Apple reviendra-t-elle à assembler des processeurs Intel dans ses Macs si elle investit dans l’entreprise ?
Ce n’est pas l’objectif de ces discussions. Apple a migré vers Apple Silicon pour ses performance par watt, son contrôle et sa différenciation. Un investissement éventuel serait davantage lié à l’industrie, au supply chain et à une question politique qu’à un changement de stratégie en matière de chips propres.

2) Qu’est-ce que cela apporte à Apple d’avoir une participation financière dans Intel ?
Une protection géopolitique (capacité alternative aux États-Unis), une visibilité technologique et un alignement avec l’agenda industriel du pays. Par ailleurs, cela pourrait faciliter l’accès à certains façonnages ou capacités en période de tension de la chaîne d’approvisionnement.

3) Comment cela s’intègre-t-il avec le programme AMP d’Apple ?
L’AMP mobilise 600 milliards de dollars pour renforcer la fabrication et l’approvisionnement aux États-Unis. Une participation dans Intel serait cohérente, surtout concernant les semi-conducteurs, les matériaux et le façonnage avancé.

4) Où en est Intel et pourquoi a-t-elle besoin de partenaires ?
Après des années de retards et de perte de traction, Intel connaît une remontée sous la houlette de Lip-Bu Tan. Elle requiert du capital pour ses investissements, des clients saisonniers pour garantir la demande, et du temps pour prouver que sa nouvelle dynamique porte ses fruits. Le Gouvernement, NVIDIA, SoftBank et potentiellement Apple apportent validation et financement.

5) Peut-il y avoir un conflit avec TSMC si Apple investit dans Intel ?
Apple dépend toujours de TSMC pour la production de ses SoC. Un investissement dans Intel ne signifie pas abandonner TSMC. Il s’agit plutôt d’un couverture industrielle et politique, en évitant de toucher à la relation stratégique avec la foundry taïwanaise.


Sources (à consulter en fin de document)

  • Bloomberg: Apple et Intel, négociations préliminaires pour un investissement ; couverture vidéo et texte.
  • Reuters: Intel recherche un investissement d’Apple ; chronologie et contexte (investissement de NVIDIA de 5 milliards (~4%), SoftBank 2 milliards, participation du Gouvernement américain à 9,9% via 8,9 milliards) ; rapprochement avec TSMC et changements de leadership avec Lip-Bu Tan en tant que CEO.
  • Intel (communiqués de presse): Nomination de Lip-Bu Tan comme CEO (mars 2025) ; accord avec SoftBank (2 milliards) ; accord avec NVIDIA (5 milliards) ; accord en capital avec l’administration (8,9 milliards, 9,9%).
  • Apple (communiqué) et Casa Blanca: American Manufacturing Program (AMP) avec un engagement total de 600 milliards sur quatre ans ; expansion des partenariats industriels (ex. : Corning).
  • Analyses additionnelles : MarketWatch (mouvements de NVIDIA), WSJ (recherche de partenaires, aides publiques), Yahoo Finance / Reuters (détails de l’opération avec le gouvernement).

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